LA MARCHANDISE DE MALTAIS DEBIT
Apollon et Mercure étant brouillés là-haut,
INe savaient ici-bas où donner de la tête :
Ils n'avaient point d'argent , et c'est un grand défaut :
Jamais de l'indigence on n'a chômé la fête.
Que deviendrons-nous , dirent-ils.
Si Jupiter ne nous rappelle ?
Faire des tours de main aussi prompts que subtils
Est un art où Mercure excelle^
IMais il craignait les algnazils , Et , s'il se rencontrait sous leur pâte cruelle ,
De mettre en œuvre les outils
De la justice criminelle.
L'ingénieuse pauvreté Qui pour vivre de rien rêve , invente , s'exerce ,
Leur fit voir plus de sûreté
A'faire un louable commerce :
Mais comment? ils n'ont rien, argent, fonds, ni crédit. Pendant cet embarras il arrive une foire. Apollon s'avisa de vendre de l'esprit ,
Et Mercure de la mémoire.
Après s'être postés dans l'endroit le plus beau Pour attirer du peuple et de la clialandise ,
Chacun dans un écriteau
Etala sa marchandise.
Mais à peine Mercure a-t-il planté le sien Que de toute la foire il attire la foule : Le monde vient , s'en va , puis revient , et s'écoule ,
Sans diminuer en rien.
Le marchand de mémoire en fournit la contrée : Mais le marchand d'esprit à peine fut-il vu 5
Il vendait une denrée Dont le plus idiot croit être assez pourvu. Il s'écrie . il s'emporte , il se rompt la cervelle : Messieurs , dit-il , me.^sieurs , tournez ici vos pas !
De quoi la mémoire sert-elle Quand l'esprit, par malheur, ne l'accompagne pas ?
Il eut beau faire et beau dire ,
Beau se plaindre et fulminer ,
Apollon avec sa lyre
S'en alla sans etrenncr.
Il n'est pas mal aise' de croire Que de sa marchandise il n'eut point de débit : On dit à tout moment qu'on n'a point de me'moire Et l'on ne dit jamais que l'on n'a point d'esprit. Si l'on tenait encore une pareille foire, Vous iriez à grands pas vous fournir de mémoire, Et , quelque bon marché qu'Apollon vous offrît , Vous n'en feriez pas un pour avoir de l'esprit. Est-ce en avoir une once et le mettre en usage , Que de faire à la cour un si bas personnage ? Ceux dont vous observez les discours et les pas , Ou S(^nt vos ennemis , ou bien ne le sont i)as : S'ils sont vos ennemis , la passion vous guide ; Si ce sont vos amis , c'est leur êti'e perfide • Et de tous les emplois le plus lAche aujourd'hui Est d'être l'espion d«s paroles d'autrui. Plus sincère que vous je dis ce que je pense.
PLEXIPE.
J'attendais de mon zèle une autre récompense.
Quand j'aurais un trésor à mettre en votre main , Vous manquez de mémoire et l'oublîriez demain; C'est perdre ses bienfaits que de les mal répandre.