ACTE m, SCÈNE HI
Pour me bien définir je ne sais point de phrase.
IPUICRATE.
Je viens pour la liqueur , et non pas pour le vase. Le cori)s , quel ([u'il puisse etie , est l'ouvrage d'autrui ; Mais la vertu d'un liomme est son ouvrage à lui • Et je croirais lui faire une injustice extrême Si je ne le voyais par son mérite même.
ÉSOPE
Quand j'aurais un rae'rite à vous frapper les yeux^ ]\e le devrais-je pas à la bonté des dieux ?
IPHICRATE^
Des dieux ? bon !
ÉSOPE
Comment bon ?
IPHICRATE
Eh quoi ! vous qu'on renorarae , Vous avez la faiblesse et l'erreur d'un autre homme I Vous croyez donc devoir votre mérite aux dieux?
ÉSOPE
Avant que vous et moi nous nous expliquions mieux , Avec qui , s'il vous plaît , ai-je ici l'honneur d'être?
IPHICRATE
On me nomme Iphicrate , et vous m'allez connaître ;
Je ne sais ici-bas d'autre félicité
Que dans une flatteuse et douce volupté;
IVon dans la volupté dont le peuple s'entête ,
Qu'on évite avec soin pour peu qu'on soit honnête,
Et qui, pour des plaisirs peu durables et faux,
Cause presque toujours de véritables maux.
J'appelle volupté p-opiement ce qu'on nomme
jXe se reprocher rien et vivre en honnête homme.
Appuyer l'innocent contre l'iniquité ,
Briller moins par l'esprit que par la probité ,
Du mciite opprimé réparer l'injustice ,
Ne souhaiter du bien que pour rendre service,
Etre accessible à tous par son humanité :
Non , rien n'est comparable à cette volupté,
ÉSOPE
Votre plaisir est grand , je n'en fais point de doute,
A suivre une si juste et si charmante route : Je ne vous cèle point que je suis enchanté De cette délicate et pure volupté j Je rends grâces aux dieux...
IPHICRÀTE.
Eh quoi ! les dieux encor ?
Laissez là ces beaux noms que le vulgaire adore ; Peut-on être si faible avec tant de raison ?
ÉSOPE
Vous ne croyez donc pas qu'il soit des dieux ?
IPHICRATE
Moi ? non j Et vous ne le croyez non plus que moi , je i:)ense.
Vous le conjectui'ez avec peu d'apparence :
Sur quoi vous fondez-vous pour n'en pas croire ?
IPHICRATE
Moi ?
Sur quoi vous fondez-vous pour en croire ?
ÉSOPE
Sur quoi ?
J'ai, vous n'en doutez jias, pour moi le plus grand nombre.
IPHICRATE
Il est vrai ; mais qui marche à tâtons et dans l'ombre, Qui bronche à chaque pas, chancelle à chaque point, Et qui les craint si peu , que c'est n'en croire point. Les dieux doivent leur être aux faiblesses des hommes.
ÉSOPE
JXe convenez-vous pas que vous et moi nous sommes ?
IPHICRATE
Sans doute.
ÉSOPE
Croyez-vous que nous venions de rien ?
Mon père avait son père , et son père le sien ^ Et que nous parcourions mes aïeux ou les vôtres, Il en faut un j^remier d'où soient venus les autres ; Vous êtes trop prudent pour me nier cela. Eh ! qui donc . je vous prie , a fait ce premier-là î*