CÉLIE , ERASTE
ÉRASTE , Il part.
Elle me laisse... û ciel ! que vais-je devenir?
CÉLIE
Vous vous ctes lasse' de nous entretenir ?
Toute la compagnie en est scandalisée ,
Et ne s'attendait pas de se voir mëprise'e :
Vous vouliez être seulj mais on vient vous trouver.
ÉRASTE
Lorsqu'on est amoureux on se plaît à rêver.
CÉLIE
Peut-on savoir l'objet dont votre ame est charme'e?
ÉRASTE
Vous savez que c'est vous qui l'avez enflammée: Je vous l'ai dit cent fois ^ faut-il le répéter ?
CÉLIE
Fort bien î Si mon mari pouvait nous écouter , Par ce discours peut-être on pourrait le surprendre ^ jVIais comme apparemment il ne peut nous entendre , Ne vous en servez plus.
ÉRASTE
Eh quoi î m'enviez-vous Le bien de vous jurer que je meurs de vos coups ?^ Rien n'est plus vrai , madame.
CÉLIE
Encor ! quittez ce style , Et ne prodiguez point un serment inutile.
ÉRASTE
C'est à le bien garder que je mets mon bonheur.
cÉlie.
Bon ! bon !
ÉRASTE
N'en doutez point , je vous ouvre mon cœur. J'aime , je vous adore , et je ne puis plus vivre Accablé des tourmens oii cet amour me livre.
CÉLIE
Vonas m'aimez donc , Eraste , et vous me le jurez ^
io6 LE JALOUX DESABUSE.
Quels fruits de <îet amour avez-vous espérés ?
ÉRASTE
L'honneur de tous servir , le bonheur de vous plaire.
CÉLIE
Ce ne sont que des mots : l'amour veut un salaire ; Et , puisque vous m'aimez , vous en attendez un • Vous êtes en cela du sentiment commun.
Mais ne sonj,'ez-vous pas à quoi ma foi m'engage, Et combien votre espoir me déplaît et m'outrage ?
ÉRASIK.
Madame...
CKLIE.
J'avoûrai que Tcxeraple est pour vous, Et qu'on a peu d'égards pour les droits des époux : Cependant par malheur je ne suis point la mode , Et crois devoir garder tout une autie méthode.
Éraste.
Quoi ! vous pouvez penser?...
CÉLIE
Je ne m'éîonne pas Que des femmes du monde on fasse peu de cas ; Leur conduite est peu propre à s'attirer restime ^ Le mépris au contraire est son prix légitime ; Et s'il en est beaucoup, et surtout dans Paris , Que l'on juge en eJTet dignes de ce mépris. Soyez persuadé qu'il esf aussi des femmes Qui des folles ardeurs savent garder leurs âmes , Posséder la vertu telle qu'on doit l'avoir , Et vivre dans le monde en faisant leur devoir.
ÉRASTE
Mais permettez du moins...
Que pouvez-vousmedire.'* Je rougis des transports que l'amour vous inspire. C^est ma faute d'avoir , pour servir deux amans , Sans doute autorisé de pareils sentimens , Et je ne traite plus ce jeu de bagatelle, S'il durait plus long-temps je serais criminelle. J'agirai désormais avec précaution.