ACTE IV, SCEINE IV. lai
Ne devrait-on pas croire , à voir cet air de cour ,
Que ce serait un maître en matière d'amour ?
Mais à le voir agir c'est un franc imbécile...
Eh ! morbleu ! ce métier est-il si difiîcile ?
Et de nos jeunes gens Texemple et le fracas
A toute heure, en tous lieux , ne vous instruit-il pas?
Ne sauriez-Tous enfin , pour montrer votre flamme ,
Dans les règles de Tart assiéger une femme ?
ÉKASTE.
Hélas :
JUSTI^^E
Que cet hélas est froid et mal placé ! Franchement je vous hais de ce qui s'est passé. Que vous eùt-il coûté , pour alarmer Dorante , D'affecter pour Célie une ardeur plus pressante ? Il fallait seulement , pour servir nos desseins, Lui parler à l'oreille et lui prendre les mains- La louer, l'admirer, soupirer, lui sourire , Et marquer les transports que la tendresse inspire.
Éraste.
C'est trop long-temps me taire ; il faut enfin parler.
JUSTINE
Quel important secret m'allez-vous révéler ?
Éraste.
Apprends que, pour montrer la plus ardente flamme, Je n'ai qu'à laisser voir celle que sent mon ame. En feignant un amour que je ne sentais pas, J'ai trop suivi Célie > et trop vu ses appas.
JUSTINE
Comment ?
ÉRASTE
Des ses beautés le charme inévitable M'a fiiit sentir pour elle un amour véritable : Ses trompeuses faveurs , ses regards m'ont séduit.
Certes , je plains l'état où vous êtes réduit.
Éraste.
Je n'ai pu résister à la douce espérance D'obtenir un bonheur dont j'avais l'apparence.
io4 LE JALOUX DESABUSE.
Mais , plus je m'enflammais , plus j'étais circonspect ;
Et l'amour a produit la crainte et le respect.
]Ne t'étonne donc plus , si tu me vois confondre
Par ces fausses l^ontcs où je nose répondre ,
Par ces rejjards flatteurs qui ne sont pas pour moi ,
Qui me percent le cœur , lorsque je les reçoi.
Veux-tu qu'à badiner un malheureux s'aj plique ?
JUSTICE
3Ta foi , je nen suis plus ; ceci devient tragique.
ÉRASTE
Justine, c'est à toi d'avoir soin de mon sort.
JLSTI>E.
A moi , monsieur ?
ÉRASTE
Tu peux , par un heureux effort.
Soulager mes tourmcns , prévenir ta maîtresse , Et me faire sentir l'effet de ton adresse.
J^sTI^-E.
Vous nous connaissez mal et ma maîtresse et moi : Je ne puis auprès d'elle accepter cet emploi. Vous êtes étonné de voir qu'une suivaiite Refuse un gain certain que le sort lui présente , Et puisse résister à la tentation :
Mais ]e suis un phénix dans ma profession. Outre que, me chargeant d'une telle ambassade, Je pourrais m'attirer quelque brusque incartade , Célie est un dragon quand elle est en courroux: Je ne vous trompe point , monsieur, m'en croirez-vous? Epargnez-vous le soin d'une poursuite vaine ; JModérez les transports dont l'ardear vous entraîne '■ Cachez-ks à Célie ; ou si , sans m'écouter , Vous êtes résolu de les faire éclater , Saris employer personne, expliquez-vous vous-mênie. Ou'est-il besoin d'un tiers pour déclarer qu'on aime? Pour ne dire qu'un mot faut-il tant de façons ? ^'ous êtes assez grand pour conter vos raisons. D'un cœur bien enflammé l'éloquence est touchante.., Je vois Célie. Adieu : je suis votre servante.