BROWN, RENAUD, MORAND, GAILLON
Browu est habillé comme un simple archer.
feRO^N frappant sur la table. Du viu ! du vin ! Ycut-On nOUS
faire mourir de soif? Je suis le roi de Tare, et c'est moi qui paye.
GAILLON. Foi d'honnête honune, sire archer, vous êtes un bon garçon pour un Anglais.
RENAUD. Cest vrai, et je lui par-donne d'avoir gagné le prix.
BROwN montrant son arc. Voilà cc qui s'appelle un arc ! Six pieds de bois d'if sans nœuds, et droit comme une lance quand il est débandé. Tenez la corde de la main droite à la hauteur de Tœil, poussez l'arc de la main gauche jusqu'à trois pouces du fer, et vous lancerez ime flèche dont on parlera**.
MORAND. Nous avous vu que vous avez l'œil et le bras bien exercés.
BRowN. Parbleu ! je le crois. Savez-vous que tout le monde ne bande pas un arc anglais ? au lieu que de vos arcs le plus fort casserait sous une flèche anglaise.
RENAUD. Autrefois il y avait ici quelqu'un dont Tai'C vous aurait peut-être fait venir des ampoules aux mains.
BROWN. Par le chef de saint George ! je serais bien aise de voir cette rareté.
RENAUD. Cet ai'c n'est plus dans le pays, et, si l'archer
qui savait le tendre s'y trouvait encore^ vous n'auriez pas si aisément gagné la coupe et le baudrier**.— A votre sanié^ compère !
BROiwrt. Et qu'est*il devenu cet archer-là? Je ferais douze lieues à pied pour le voir.
KENAUD. Il n'est peut-être pas loin de nous.
mOrand se signant. Dieu le sait !
BROWN. Enfin où est-il^ où peut-on le voir?
BENAUD. Le voir ? Ne le voit pas qui veut.
GAiLLON. Et qui ne veut pas le voir le voit. C'est là le pis.
MOBAND. Avez-vous cutendu parler du Loup-Garou ?
BRowN. Oui^ un peu.
MORAND. Eh bien ! tâchez de ne pas le rencontrer sur votre chemin.
BRowN. Gomment ! c'est ce chef de voleurs qui tire » bien de l'arc ?
GAILLON. Voleur, ce ne serait rien, mais on vous dit qu'il est loup-garou.
BROWN. J'irais voir le diable, si je savais qu'il tirât mieux que moi. Et n'a-t-il pas un autre nom, celui que vous appelez le Loup-Garou ?
MORAMD. Il se nommait Chrétien Franque quand il était encore de ce monde.
BROWN. 11 est donc mort?
MORAIU) se signant encore. NOU, mais il est dCVCnU loup-
garou.
BROWN. Vous vous moquez de moi. Parlez donc plus clairement et n'ayez pas l'air si effrayé. Qu'est-ce qu'a fait cet homme pour que vous rappeliez Loup-Garou ?
MORAND bas. Attendez que ce gendarme de monseigneur se soit éloigné. — Écoutez ; il y aura deux ans à la Saint- Nicolas que Franque, qui de son métier était maréchal ferrant, rentrant chez lui après avoir été donner une médecine au cheval de mon compère Henriot, ne trouva pas sa iemme à la maison. Un voisin, il y en a toujours de ces âmes charitables, lui dit que monseigneur l'avait fait appeler au château, qu'elle lui avait plu ; et elle, la femme de Franque, ne valait pas mieux qu'une autre ; elle était
36(1 LA JAQtlERlË.
bien aise qu'un seigneur la mît dans son lit. Frailque nô dit rien. Finalement elle revint. Il était à sa forge, il la voit entrer : « Ah ! te voilà ? dit-il. — OUi> dit-elle. — Tiens, dit-il, » et d'un seul coup de son gros marteau il lui fit sauter là -cervelle.
BRowN. Oui, une masse est une bonne armé, après l'arc s'entend.
MORAT^D. Oh I il lui cassa la tête comme je casserai^ un œuf. Monseigneur le fit mettre au cachot ; il voulait le faire pendre, mais je ne sais si Franque s'est donné au diable, qui Ta emporté, ou bien s'il avait un sort pour les serrures dans sa pcfche...
RENAUD. Moi, je crois que c'est son garçon qui lui a jeté ■ par le soupirail une lime avec laquelle il a scié uti barreau.
MORAND. Tant y a qu'il s'est sauvé dans les bois. Là, ce vieux loup blanc, que le père de monseigneur n'a jamais pu tuer, un vieux loup qui a plus de... bah ! plus de deux ceilts ans ; tout le itionde le connaît : ce vieux loup blanc Ta regardé avant que Franque ne l'aperçût **, et il est devenu aussitôt lonp-garou. Il est tout couvert de poils, il mord tout ce qui l'approche, et ceux qui n'en meurent pas deviennent loups-garous comme lui et font mille horreurs daiis le pays.
GAiLLON. 11 y a six mois qu'Etienne Durer Va vu, et depuis ce temps il est devenu enragé.
RENAUD. Je ne crois pas qu'il soit un véritable loup-garou, mais il est aussi dangereux. 11 n'y a pas deux semaines que nous avons trouvé le vieux garde-chasse Mathieu tout déchiqueté par ces diables-là.
MORAND. Le jour, ils ont encore la figure d'hommes; mais la nuit, ils deviennent comme des loups et marchent à quatre pattes. Pas plus tard qu'hier ail soir, je les ai entendus hurler.
BROWN. Et vous croyez tous ces contes de vieilles? Votre loup-garou est un gaillard qui a du cœur, et qui s'est fait voleur pour se venger. 11 aurait mieux fait de se faire archer dans une compagnie franche, mais pour cela il faudrait voir comment il tire.
MOftAND. Soyez persuadé qu'il tire si bien> que mons^ir.
gneur ne va jamais à la chasse sEtns être bien accompagné^ et qu'il porte encore une cotte 'de mailles sous son jupon de velours.
BRowN. 11 n'y a qu'une cotte de mailles de Milan, pardessus un gambison ** bien épais, qui résiste à une flèche anglaise. — Sus, buvons. — A ce que je vois, vous n'aimez pas trop votre seigneur : c'est comme partout.
RENAUD. Oui, partout. J'en sais un à Genêts qui...
uoRÂND. Chut ! on t'écoute là-bas.
BROWN. On vous traite comme des bêtes.
GAiLLON. Pis, car ils pansent leurs chevaux et les nourrissent bien.
BROwN. Aussi faut-il dire que vous avez plus de docilité que les chevaux.
MOBAND. De la docilité ?
BROWN. Oui, vous êtes plus dociles, plus patients que des chevaux ; vous souffrez les coups et vous ne ruez pas. Dans mon pays, on n'est pas si endurant. Quand je salue un seigneur, il m'ôte son bonnet, et, si le premier lord d'Angleterre s'avisait de coucher avec ma femme, je lui ferais payer une amende de deux cents francs, bien heureux si je ne lui plantais pas une flèche dans le corps.
WQRAND. Âh l ab ! les paysans sont donc les maîtres chez vous?
GAi;.L0N. Qui donc travaille aux champs dans votre pays?
BROWN. Chacun travaille pour soi, mon garçon, chacun garde ce qu'il gagne. Nous sommes tous libres, entends-tu, et buvons à la gloire de la vieille Angleterre I
GAILLON. Buvons. J'ai touj OUÏS soif avec des amis; et il y a si longtemps que je n'ai bu de vin ! Nous sommes trop misérables pour en acheter.
RENAUD. Je ne boirai pas à la gloire de l'Angleterre ; cette bataille de Poitiers me pèse sur la poitrine.
MORAND. Et moi, je boirai à la santé du roi de l'arc, qui est un bon compagnon ; car enfin il faut boire, il paye le vin, et nous ne pouvons pas nous régaler tous les jours.
BROWN. C'est parler, cela ! Buvons, mes maîtres ; oubliez vos chagrins : Anglais et Français, nous sommes mainte-
268 LÀ UQUERIE.
nant amis pour six mois ^, Et yous^ là-bas^ remi^issez votre verre et ne pensez pkis à Poitiers.
RENAUD à Brown. Ce sont les seigncurs qui ont laissé prendre le roi.
BRowN. Ah ! si vous aviez vu ces messieurs bardés de fer, comme ils tombaient sous nos flèches, il y avait de quoi faire crever de rire.
GÂiLLON à Brown. Vous auricz bicu dû eu garder une pour monseigneur d'Apremont.
MORAND à Gaiiion. Prends garde, Gaiilon ; tu parles trop haut, quand tu bois.
GAiLLON. Je m'en moque ! Qu'est-ce que cela me fait à moi? Je veux parler, je veux aller en Angleterre, et je veux que Gilbert d'Apremont m'ôte son bonnet.
MORAND. 11 est ivre !
RENAUD à Brown. Ou m'a dit quc uos archers s'étaient bien battus à Poitiers, mais que les seigneurs avaient tout perdu.
BROWN. C'est vrai.
GAILLON. Oui, c'est vrai, ils perdent tout. Qui ose dire le contraire ?
MORAND. Mais tais-toi donc !
BROWN. Vos archers avaient envie de bien faire ; mais des arcs comme les lem*s, cela n'est bon que contre les moineaux.
GAILLON. Sire archer, menez-moi en Angleterre, je veux être maître à mon tour.
BROWN. Le veux-tu, mon brave? prends un arc, va trouver un capitaine que je te nommerai, et tu seras plus libre et plus heureux qu'un roi.
GAILLON. Oui, c'est cela, je veux être roi, par le ventre de saint Ferréol !
BROWN. Et vous, mes compères, voilà ce que vous devriez faire ; avec des bras et des épaules comme les vôtres, n'avezvoiis pas de honte de travailler à la terre ? Mettez-vous une épée au côté, une targe sur le dos, et l'univers est à vous.
RENAUD. J'aime mon pays, bien que j'y sois misérable.
MORAND. Gomme si nous pouvions quitter les terres de monseigneur ! il nous ferait bien vite reprendre le manche
SGËNES FÉODALES. 269
de la charrue^ et j'ai mal au dos rien qu'en pensant à la manière dont il punirait notre équipée.
BRoiivN. Le roi ne te ferait pas sortir d'une compagnie d'aventure; nous ne recevons d'ordres que du capitaine^ nous nous choisissons.
RENAUD. Quand même nous serions libres^ nous n'irions pas courir le monde. On aime la cabane où Ton est né.
BROWN. Voilà comme ils sont, tous ces Français. Toujours ils se plaignent^ et jamais ils n'ont le courage de se rendre libres.
MORAND. Vous OU parlez bien à votre aise^ camarade.
Entre Simoa.
RENAUD. Qu'est-ce qu'a donc Simon ? Eh î Simon ! par ici ! Qu'as-tu donc? Tu as l'air malade.
SIMON. Ah! ce que j'ai vu suffirait bien pour me rendre malade. Le coi-ps de Girart est là-bas, coupé en morceaux, auprès d'un arbre, et les chiens de monseignem* sont en train de le manger.
TOUS excepte GaiUon qui est assoupi. Quelle horreur !
BROWN. Gomment! par saint George ! il nourrit ses chiens de chair humaine !
SIMON. J'ai jeté des pierres aux chiens, et je voulais enterrer le corps, mais le sénéchal a passé ; il m'a dit que je méritais d'être pendu, pour battre les chiens de monseigneur et troubler la justice de la baronie.
BROWN. Ah î s'il se trouve jamais à un jet d'arc de moi...
MORAND. Vit-on jamais pareille impiété ! c'est pour cela que la châsse de monsieur saint Leufroy n'a pas sué. C'est cela qui l'a irrité.
GAiLLON M réveillant. Qu'cst-cc quc VOUS dites donc ? — Pourquoi ne buvez-vous pas ?
BROWN. Faire manger aux chiens de la chair humaine !
GAILLON. Qui donc parle de manger? j'en suis ; mais il faut boire en mangeant, ou l'on s'étrangle.
RENAUD. Savez-vous ce qu'il faut faire, mes amis?
SIMON. Qu'est-ce?
RENAUD. Allons tous ensemble enterrer ce cgidavre.
MORAND. Nenni, je n'en suis pas. Je vois d'ici le sénéchal qui s'avance avec une douzaine de sergents.
370 LA JAQUERIE.
SIMON. J^ai déjà reçu des coups de bâton pour avoir, essayé.
RENAUD. Lâches que vous êtes^ un jour il vous en arrivera peut-être autant à vous-mêmes.
BRowN à Renaud. Écoute, mon garçou,, allons-y ensemble^ et je mets mon arc sous mon bras. Us sorteut.
MORAJso. Plaise à Dieu qu'ils ne trouvent persorine pomv les en empêcher !
SIMON. Voici le sénéchal qui vient de ce côté, allonsnous-en. Ils sortent.
GAiLLON. Eh bien ! tout le monde s'en va, et personne ne veut me tenir compagnie. Il faut donc que je boive ces ))Outeilles-là tout seul.
Entrent le sénéchal, Pierre et quelques hommes d'armes.
GAILLON. Holà! monsieur le sénéchal, ôtez donc votre bonnet quand vous passez devant les gens.
LE sÉNÉCBAL. Que dii ce maraud ?
UN HOMME d'armes. Ote tou bonuct, imbécile ; ne vois-ti^ pas monsieur le sénéchal ?
GAILLON. Sénéchal ou baron, donne-moi deux ceats francs d'amende, ou je te plante une flèche dans le corps,
LE SÉNÉCHAL. Ah ! coqulu, c'est ainsi que tu oses me pai*- 1er 1 Tu vas bien vite changer de ton. — Saisissez ce drôle et me l'émouchez avec vos ceintures de cuir, du côté de I4 boucle.
pierre. Monsieur le sénéchal, c'est un enfant qui a bu un peu trop de vin et qui s'est enivré. Renvoyez- le dans sa maison ; il sera sage quand il aura dormi. -
LE SÉNÉCHAL. Ivrc OU uon, qu'ou le fustige ; d'ailleurs, cette canaille est trop insolente, elle a besoin d'un exemple.
PIERRE. Vous en trouverez d'auti*es plus coupables.
LE SÉNÉCHAL. Alors ils auront le double de coups. (Aux
V>mraes d'armes qui battent Gaillon.) AUOUS, COmpèrCS, fr^ppeZ à
tour de bras 1 Jacques Bonhomme a le cuir dur.
GAILLON battu. Au secoi^rs I à l'aide ! je suis mort ! au meurtre !
LE SÉNÉCHAL. Plus fort douc l VOUS uc fai^cs qu'époussctçr son habit.
SIMON reveaant. Qu'est-ce dp^ic? qu'y a^t-il?
CAiLLON.- A nion secours, Simon, mon ami ! ils veulent me tuer.
MORAND reyeaaiit. Quoi ! c*est ce pauvre Gaillon que Ton bat isi cruellement ! qu a-t-il donc fait ?
GAILLON. Je n'ai rien fait ! je n'ai rien fait ! Au secours !
au meurtre ! Entre une foule de paysans.
ÏÎ8ARTHÉLEMY. Comment î battre un homme le jour de la Saint-Leufroy !
AUTRE PAYSAN. C'cst uu jour dc frauchisc ; cela crie vengeance.
AUTRE PAYSAN. Est-ce que nous le laisserons assommer sous nos yeux ?
LE SÉNÉCHAL. HoTs d'ici, canaiUc, ou je vous ferai couper les oreilles !
GAILLON. Tirez-moi de leurs mains, mes amis ! Je suis innocent.
FOULE DE PAYSANS. Qu'ou le mette en liberté ! — Délivrons-le.
BARTHÉLÉMY. Aux bâtous ! SUS aux bâtous ! Leufroy !
PAYSANS. Aux bâtons ! aux bâtons î
LE SÉNÉCHAL à ses gendarmes. Enfants ! flamberge au vent ! chargez-moi ces ivrognes.
PAYSANS. Assommons-les à coups de pierres ! — Ils ne sont qu'une douzaine. — Nous allons en venir à bout. — Allons chercher nos arcs au cabaret. — A nous les archers
d'Apremont ! Tumulte ; entre le F. Jean.
F. JEAN à part. Que vois-jc ! ils attaquent le sénéchal ! Le vin leur a donc montré leurs forces. Encore si c'était ces moines qu'ils voulussent lapider ! (Haut.) Enfants ! quel scandale !' Le jour de la Saint-Leufroy! Arrêtez, ou je vous eixcommunie !
PAYSANS. Arrêtez, arrêtez! c'est le père Jean qui nous soigne quand nous sommes malades. — Ne jetez pas de pierres.
LE SÉNÉCHAL. Parblcu, mon père, mêlez-vous de -vos afiaires; vous n'êtes point ici sur les terres de voire abbaye, et, quand vous y seriez, vous n'êtes point abbé. Allez- Yous-en dire votre bréviaire^ et laissez-nous.
272 LA JAQUERIE.
F. JEAN. Sénéchal ! vous oubliez que vous parlez à un ministre du Seigneur.
PAYSANS. En avant ! le père Jean est pour nous !
F. JEAN. Jadis, le jour de la Saint-Leufroy, il était défendu de punir un criminel, et c'est un enfant innocent que vous traitez avec tant de cruauté ?
Entrent Isabelle, de Montreuil, suite.
LE SÉNÉCHAL. A moi, sire chevalier ! aidez-nous à châtier ces insolents I Courage ! ils sont à nous.
Les paysans prennent la fuite.
ISABELLE. Grand Dieu ! d'où vient ce tumulte ? Arrêtez, au nom du ciel ! Sénéchal, ne poursuivez pas ces pauvres gens.
DE MONTREUiL. Pourquoi ce tapage ?
LE SÉNÉCHAL. Je faisais corriger un de ces vilains, et ses camarades ont voulu nous l'enlever. Ils m'ont lancé des pieiTes, et voici deux flèches qui sont tombées près de moi. Je saurai qui les a tirées.
ISABELLE montrant Gaiiion. C'cst ce pauvre enfant quc l'on battait. 11 a l'air si doux. Monsieur le sénéchal, pardonnezlui, je vous en prie,, à cause de moi.
LE SÉNÉCHAL. VoUà le moyeu de les rendre intraitables. (A GaiUon.) Sauvc-toi, coquin.
Il lui donne un grand coup de plat d'épée, GaiUon s^enfuit.
DE MONTREUIL. Belle cousiue, vous êtes trop bonne pour vos serfs. Cette espèce est comme les chiens qui vous mordraient si l'on n'avait toujours le fouet à la main.
ISABELLE. Fi donc, monseigneu»- ! Comment pouvez-vous donner le nom d'un animal à di^s chrétiens ?
PIERRE à demi-voix. Vive notre bonne maîtresse !
ISABELLE à de Monireuii. Vous le voycz, le pèrc Jean leur a parlé, ils se retirent en silence. Les voilà redevenus doux comme des moutons.
DE MONTREUIL. Ah ! quc VOUS counalssez peu cette engeance ! Ils ont pris la fuite, les ribauds, parce qu'ils m'ont vu venir avec mes sergents.
LE SÉNÉCHAL. C'cst uotre douceur qui les enhardit à mal
faire. Entre une femme qui se met à genoux devant Isabelle.
LA FEMME. Noble demoisellc, aye^ pitié d'une malheu-
reuse veuve qui n'a pas de quoi donner à manger à quatre petits enfants.
LE SÉNÉCHAL. Allons^ houste^ hors d'ici la vieille.
ISABELLE. Sénéchal^ ne repoussez pas cette pauvre femme. C'est à moi qu'elle parle. — Qui es-tu, ma bonne mère ?
LA FEMME. Je suis la veuve de Girart, qu'on a pendu hier par Tordre de monseigneur. 11 gagnait du pain pour mes enfants ; comment ferai-je pour les nourrir, toute seule?
LE SÉNÉCHAL. File du chanvre, c'est la saison.
ISABELLE. Pauvre femme !
LA FEMME au sénéchal. Je u'ai pas un denier pour en acheter.
ISABELLE. Prenez ces quatre florins, ma bonne. Je suis fâchée de n'avoir pas davantage à vous donner.
LA FEMME. Quc Dieu vous le rende, ma noble demoiselle; que Dieu vous bénisse ! (a part.) Puisse-t-il pardonner à son père à cause d'elle ! (Haut.) J'ai encore une grâce à vous demander, noble demoiselle.
ISABELLE. Parlez.
LA FEMME. Permettez qu'on enlève mon pauvre mari : il est là-bas étendu par terre, et monsieur le sénéchal a défendu qu'on jetât un peu de terre sur lui. Rentre Brown.
ISABELLE. Est-il possible ?
LE SÉNÉCHAL. C'est l'ordrc de monseigneur.
ISABELLE. Mon père n'a pu donner cet ordre ! (a sa suite.) Allez, vous autres, enterrer ce cadavre.
PIERRE. J'y cours.
. BROwN. C'est déjà fait.
LE SÉNÉCHAL. Et qui Ta fait ?
BROWN. Moi ; je n'aime pas à voir les chiens manger de la chair humaine ?
LE SÉNÉCHAL. Pourquoi te mêler de ce qui ne te regarde pas ? Que viens-tu faire ici ?
BROWN. Tirer de l'arc... et vous savez que je m'y entends ?
ISABELLE à Brown. Yous êtes uu brave homme, sire roi de l'arc, et un bon chrétien. Dieu vous le rendra.
LA FEMME à Brown. Oh ! monsieur l'archcr, que je vous remercie ! c'est mon mari que vous avez enten*é.
RROWN. U n'y a pas de quoi, la mère^ ce sont de ces
1214 LA JAQUERIE.
setvices que Ton rend à charge de revanche. Ten^^ void
un florin pour boire à ma santé. Entre un Anglais habillé en paysan.
l'anglais bas à Bro^rn. Eh bien ?
BROWN bas. J*ai VU Gilbert descendre du château. Il n'est armé que aun jacque " et n'a que cinq hommes avec lui. Voici sa fille. Cours au capitaine Siwai'd, et dis-lui qu'il est
temps. ïls sortent.
LE SÉNÉCHAL. Cet homme m'a tout l'air d'un bandit.
DE M0NTREU1L. 11 s'est dit archcr du capitaine Dillon.
ISABELLE. Quel qu'il soit, il s'est comporté en brave homme. Je regrette que mon père n'ait pas beaucoup d'aussi bons serviteurs.
DE MONTREuiL. Ditcs d'aussi bons archers.
LE SÉNÉCHAL. 11 a douné de l'argent à cette vieille uiendiante par pure fierté ; et qui sait s'il n'a pas volé hier Je llprln qu'il donpie aujourd'hui ?
ISABELLE. Vous voycz tout cu maj.
DE MONTREUIL. Allons UH pcu de ce côté, les vilaius vont courir la quintaine. Je pe connais rien de si amusant que de? voir ces gros loiudauds tomber rudement sur le sablQ, en recevant un bon coup sur les épaules.
LE SÉNÉCHAL. D'où vient donc ce bruit de chevaux ? U y a des cavaliers qui galopent dd^xis la grande avepue. ' ISABELLE. Ce n'est pas mop père, car je le vois là-bas.
DE MONTREUIL. J'cntcnds comme... un cri de guerre. «
ISABELLE. Vous me faites trembler ! ne faites donc pas de ces plaisanteries-là.
PAYSANS. Les Anglais ! les Anglais J Alaripe !
ISABELLE. Dieu ! les Anglais ! Oii fuir? Et mon père l
DE MONTREUIL. C'est ici qu'il faut être leste, tachons 4e gagner le pont-levig avant eux. En arrière l en arrière '. Sire sénéchal, prenez la main de ma, cousine, pendant que je tâcherai de protéger votre retraite.
Entre une foule d'hommes, de femmes et d^enfants fuyant de tous les côtés, emmenant leurs bestiaux, etc.
MORAND à de Montreuii. Ah ! monseigucur ! Vcucz à notce aide, autrement c'est fait de nous.
LE SÉNÉCHAL. Ah ! tu pcnscs à nous maintenant. Va ptendre ta cqgnée, coquin, et viens nous aider.
SCËr^ES FËO0ALËS. m
PtÈfMÊ à de Montreuil. Monseigncut, il est impossible de nous retirer au château. Voyez ces vingt hommes habillés de vert, ce sont leurs archers qui nous ont coupé le chemin.
LE SÉNÉCHAL. Ouî, par Notrc-Dame de Beauvais ! Et voici à leur tête ce traître qui a gagné le prix.
DE MONTREUIL. Sainte Vierge î et nous n'avons pas de cuirasses !
La suite âe Montreuil et quelques paysans se serrent en peloton, et tachent de se faire un abri avec les tables et les bancs. On voit clans le fond Si-wtrd, Broim et les Anglais, pillant et emmenant les bestiaux.
ISABELLE. Sainte Vierge, que deviendrons-nous ?
PIERRE à Isabelle. Madame, entrez dans cette cabane, vous y serez à l'abri, en attendant que nous soyons secoums. Je resterai à la porte> et, tant qu€ je serai vivant, personne n'entrera.
DE MONTREUIL à Isabelle. Oui, OUi, CachcZ-VOUS qUClqUC
part. (Aux siens.) Ferme, mes amis !
ISABELLE. Je me meurs, je ne sais si j'aurai la force d'aller jusque-là.
PIERRE. Souffrez que je vous porte, (a un de ses camarade».
Geoffroy, tiens cette table devant elle, que les flèches de ces brigands ne la blessent pas.
Il emporte Isabelle dans la maison.
ANGLAIS. Siward en avant ! ville gagnée !
DÉ MONTRÉuiL. Femie ici, mes prudhomrhes ! Vilains, àr-
mez-VOUS. combat; entré F. Jean.
P. JEAN. ]!lialgré ma haine pour d'Apremont, mon sang boliiliônne quand je vois un village français saccagé par dèé Atiglais. J'ai bonne envie de reprendre mon aiicieh métier. Oui, voici une pique par terre, cela est trop tentâht. X moi, mes amis ! saint Leufroy nous délivrera de
ces mauvais chrétiens *. Il se mêle aux combattants.
BRiGÀNbS derrière la scène. HoU ! hou! Loup-GarOU !
!»ÀYSAris. Voici le Loup-Garou pour nous achever ! Nous
sommes perdus ! Entrent le Loup-Garou et sa troupe.
LE LOUP-GAROU. lls sont à nous! Anglais et Français, à mort tous ! Jetez du feu sur les toits ! Hou ! hou î Loup- Garou ! •
Ufi brigand s'apprête à jefer un brandon allumé sur la cabane où .est Isabelle ; Pierre, qui est **esté à la porte, le tue. Quelques eomhats par*
S76 LA iAQtlËKIE.
tiek. La troupe de Montreuil s'augmente à chaque instant de paysalki qui Tiennent s'y réfugier. Gilbert d'Apremont, qui est parvenu à se dégager des Anglais qui Tentouraient, Tient se mettre à la tète des siens.
d'apremont. a moi, mes braves amis ! C'est pour vos maispns^ c'est pour votre seigneur que vous combattez !
LE SÉNÉCHAL. Ils sc dispersent pour piller ! Si les vilains avaient du cœur, nous pourrions nous tirer d'affaire.
F. JEAN. Courage, enfants ! vous le voyez, les loups attaquent aussi les Anglais.
DE MONTREOiL. Ah ! sl nos gcus du château voulaient se dépêcher !
D APREMONT. Montrcuil, qu'as-tu fait de ma fille ?
DE MONTREUIL. EUc cst en sûreté, je crois. Par saint George ! pensons avant tout à nous battre, et à nous garantir de leurs flèches.
siWARD aux siens. Derrick, que l'on chasse les bœufs sur le grand chemin. Que personne ne s'amuse encore à piller. Gilbert doit être dans cette petite troupe, et je veux l'avoir, sa rançon sera belle. Combat.
p.- JEAN aux paysans. Appuyez VOS piqucs Contre terre, et dirigez-les au nez des chevaux.
DE MONTREun.. Glerta tibi. Domine ! Le pont-levis s'abaisse, nous allons être secourus.
d'apremont. Saint-Denis ! Noti^e-Dame d'Apremont *• !
81WARD. Siward en avant !
LE LOUP-GAROU aux brigands. Voicl tOUtC la mCUtC qui dé-
bouche du château. Nous en avons assez fait, le village est en feu ! Sauvons notre butin. En retraite, à la forêt ! A moi
les loups ! Il sort suiTi des siens.
BRomrN à siward. En retraite, capitaine ! voici un gros de gendarmes qui s'avance pour nous charger. Nos gens sont si âpres à la curée, qu'ils ne veulent pas garder d'ordre.
SIWARD. Siward ne quitte pas sitôt la partie. Sont-ils nombreux, ces gendarmes français?
BROWN. Sans doute, et bardés de fer ; nos flèches rebondissent sur leurs cuirasses comme sur une enclume. En retraite, de par le diable '!
siWARD. Rassemble les archers, je les recevrai avec mes gendarmes.
' SCÈNES réObALËS. 2n
&ROWN. Vos gendarmes sont- à piller ! en reb*aite^ vous dis-je.
GENDARMES d'Apremont, derrière la scène. SaInt-Denis ! Notre-
Dame d'Apremont ! d'Apremont à la rescousse ^ !
D APBEMONT. C'cst trop longtemps se défendre ! chargeons-les à notre tour ! Suivez votre seigneur ! Suivez Gilbert d'Apremont.
siWABD. Je vois d'Apremont. Voici Tinstant que j'attendais. A moi^ Gilbert^ un coup de lance en l'honneur des dames !
Us courent run sur Tautre, d*Apremont est renversé. Pierre , d*un coup d'épée, coupe les jarrets du chcTal de Siward, qui tombe à son tour.
PIERRE. Rendez-vous^ capitaine^ ou je vous enfonce ma miséricorde dans le corps '*.
siWARD. Je ne me rends pas à un vilain. Où est ton maître ?
PIERRE. Eh bien ! meurs donc ! n va pour le percer.
d'apremont qui s'est relevé. Anêtc, Pierre ! il vaut son pesant d'or. Rendez-vous, capitaine.
siWARD. Voici mon épée.
BRowN dans le fond. Bousoir, Capitaine. Vous m'en croirez une auti'e fois. Voici pour celui qui vous a pris.
pierre frappé d'une flèche. JésuS ! je SUis mort. Il tombe.
d'apremont. Montreuil, prends mon cheval et conduis . nos gendai'mes à la poursuite de ces pillards. Les voilà qui fuient en désordre. — Où est ma fille? Sénéchal, Favezvous vue ?
PIERRE. Dans cette cabane... Faites-la sortir... le feu s'étend de ce côté.
d'apREUONT entrant dans la cabane. Isabelle ! ma fille ^ OÙ
es-tu ?
F. JEAN. Courez eu feu, mes enfants. Laissez les genflarmes poursuivre les Anglais. Abattez cette maison pour arrêter le feu ; faites sonner les cloches, (ii butte contre le corps de Pierre.) Eh! c'est toi, mon pauvre Pierre, que voilà percé d*un grand coup. Parle. Es-tu encore vivant? Ne me reconnais-tu pas ?
PIERRE. Quoi! c'est vous, madame... Vous daignez... Maj«» où suis-je ?
m LA JAQUëRIR.
f. jEAî^. PaUtrrè garçon Ml a le délire. ftassJire-toi, ta blessure n'est pas mortelle. La moitié du fer est hors de la plaie, et ton baudner de buffle a un peu amorti le coup.
d'apremont sortant de la cabane. Holà! Pierre... alde-mol... ah ! il est mort. Tant pis. Jacob, Meuniei*, faites une litière âtec dès lahces et tos manteaux ; ma fille est évanouie, et il faut la porter au château. Frère Jean, venez vite avec moi ; ma tille est malade, et nous avons besoin de votre clergie '*.
F. JÉAN. Voici tin homme qui en à plus besoin qu'elle.
D APREMOKT. Morblcu ! voulez- vous comparer la vie de ma fille avec celle de mon serf? Venez; je vous payerai
bien. il sort ; on emporte Isabelle évanouie.
r. JEAN à un paysan. Apporte-mol de l'eau. (H fait boire Pierre.)
Tiens, bois, mon ami ; comment te trouves-tù inaintenant? PIERRE. Un peu tnieux... et les Anglais t...
F. JEAN. Ils sont en fuite.
PIERRE regardant la cabane où était Isabelle. Cette {k)rte èst Ouverte... OÙ est madamp Isabelle ?
F. JEAN. Son père l'a emmenée au château. Elle est évanouie, et il voulait m'obliger à te quitter pour lui donner mes soins...
PIERRE. Courei vtte, mon père... Elle est peut-être blessée!
F. JEAN. Non, non. La peur a causé tout son mal. Ta blessure n'est rien, prends courage. n panse sa blessure.
MONTREUIL revenant avec ses gendarmes et déS paysans. Victoire I
nous leur avons j-epris leur butin.
SIMON. Oh! mes pauvres vaches, vous voilà donc ! vous' ne serez point mangées par les Anglais.
MORAND à un de ses bœufs. Te revoilà, Fauvean à la taie noire, mon garçotl ; tu as dû avoir bien peur.
LE SÉNÉCHAL à Simon. Slmou, ces vaches étaient à toi^ ti'est-ce pas ?
SIMON. Oui, monsieur le sénéchal, toutes les six.
LE SÉNÉCHAL à ses gendarmes. Une, deux, trois ; Une, deux, trois. Ces deux-là appartiennent à monseigneur; emmenez-les.
SIMON. Gomment donc? Que dites- vous là?
LE SÉNÉCHAL. Oul, par droit de rescousse, nous les avons bien gagnées^.
SIMON. Mais...
I.E sÉnÉCHAL. Je te les revendrai à bon compte. Je sais que tu as de l'argent.
SIMON, filais^ monsieur le sénéchal...
LE SÉNÉCHAL. Silence, bonhomme. Que l'on prenne le tiers de ces bestiaux ; demain nous réglerons ensemble à quel prix vous les pourrez racheter.
PAYSANS. C'est une abomination ; c'est nous qui les avons reprises !
BARTHÉLÉMY tuant une Tache. On ne me prendra pas celle-là.
LE SÉNÉCHAL. Ah ! coquius, vous apprendrez à me connaître ; vous verrez si je sais châtier les insolents. Vous payerez cher les pierres que vous m'avez lancées. Gendarmes^ que Ton chasse cette canaille qui munnure toujours.
siWABD. Courage ! frappez fort ! J'aurais presque envie de rire en voyant des Français s'entre-battre.
DE MONTHEUiL. Hors dlci^ vildius ! ou nous allons vous
embrocher de nos lances. Les paysans s'enfuient.
LE SÉNÉCHAL. La joumée a été chaude : une quinzaine
de morts. (Poussant du pied un cadayre.) Tenez, VOilà im de CCS
voleurs^ un de ces loups, comme ils les appellent. Us se sont sauves aussi vite qu'ils étaient venus.
DE MONTREuiL. Lc fcu s'cst éteint, il faut rentrer. Trompette, sonne la retraite, (a siward.) Sire chevalier, il faut nous suivre, s'il vpus plaît.
F. JEAN tenant un cheyal par la bride. Yolcl UU chcval SanS
ipaitre. Tiens, Pierre, monte-le si tu en as la force.
SIWARD à de Montreuii. Mc laisserez-vous aller à pied comme un varlet ? Est-ce ainsi que l'on traite un chevalier?
LE SÉNÉCHAL. Pierre, donne ton cheval à ce gentilhomme.
PIERRE. Mais moi, je suis blessé.
LE SÉNÉCHAL. Poîut de répUquc, obéis... Ce maraud, parce qu'il sait lire, tranche de l'homme d'importance, et youdrait presque traiter ses maîtres comme ses égaux.
Siward monie sur le cheval de Pierre, et sort avec de Montreuil
et les gendarmes.
F. jea!«. Mais, monsieur le sénéchal, jamais cet homme ne pourra revenir à pied au château.
S80 LA JAQUERIE.
LE SÉNÉCHAL. Qu'il s'arrangc comme il pourra, iisott.
F, JEAN. Voilà ce que Ton gagne à servir les grands. Tu leur sauves la vie, et ils t'abandonnent comme un cheval estropié.
PIERRE. Je crois que je pourrai marcher jusqu'au château.
F. JEAN. Non, viens avec moi au couvent ; tu feras mieux. On nous prêtera bien un âne pour t'y conduire, (aui paysan* qui se tieiment éloignés.) Hola I par ici, mes amis !
Rentrent Simon, Renaud, Morand, paysans.
SIMON. C'est un de ces chiens d'hommes d'armes. Qu'il crève !
F. JEAN. C'est un brave garçon qui ne vous a jamais fait que du bieû. Aidez-moi à le transporter au couvent, où je panserai sa blessure.
MORAND. Eh ! parbleu, c'est Pierre Lambron, le fils de Lambron, mon compère. Pauvre diable ! Est-ce dangereux?
F. JEAN. 11 a sauvé la fille du baron, et, pour la peine, messire Gilbert l'a laissé là perdant tout son sang, et il voulait encore que je le quittasse.
SIMON. Ah ! mon bon père Jean, vous êtes notre providence, et nous avons bon besoin de vous pour nous cotisoler; car nos seigneurs nous rendent bien malheureux par le temps qui court.
RENAUD. Chaque jour nouvelle souffrance.
MORAND. Aujourd'hui pillés, brûlés par les Anglais ! pillés ~ et battus par nos maîtres!
F. JEAN. Vous vous plaignez avec raison, mais ce n*est pas là tout ce que vous auriez à faire. Ah ! si j'étais comme vous maltraité par...
SIMON. Comment? \
F. JEAN. Qu'ont-ils donc de plus que vous, pour vous rendre misérables? N'êtes-vous pas comme eux enfants d'Adam? N'êtes-vous pas des hommes de la même chair que ces seigneurs si orgueilleux? D'où vient donc que vous êtes livrés à leur merci, comme les agneaux aux loups?
SIMON. Vous nous faites toutes ces questions, mon père, comme si tous étions en état d'y répondre. Nous sommes de simples gens de village qui ne savons rien ; mai$ ce-
pendant il faut bien qu'il y ait une raison pour que nous soyons misérables, puisque cela est ainsi.
F. JEAN. Et moi, je vous dirai pourquoi vous êtes si misérables. Vous êtes misérables, parce que vous êtes lâches. N'êtes-vous pas aussi adroits, aussi forts que vos maîtres? Y en a-t-il beaucoup parmi eux qui lèveraient un marteau aussi lourd que le tien, Morand ?
MORAND. Ah ! c'est vrai, mon marteau est loiu'd.
F. JEAN. Qui peut donc enhardir à ce point ceux qui vous oppriment ? Votre lâcheté, vous dis-je. C'est sur elle qu'ils comptent. Voyez-vous un chien attaquer un autre chien qui lui montre les dents? Le premier qui prend la fuite est aussitôt mordu, car le plus lâche reprend du cœur en voyant fuir son ennemi. Il est aisé d'avoir du courage avec des gens à cœur de lièvre qui tremblent à la vue d'un hoqueton chargé d'armoiries. Mais je perds ici mon temps, et Pierre a besoin de moi. Allons, qui me prêtera un âne pour le porter? Le sénéchal vous a-t-il laissé un âne?
Il sort avec Pierre et quelques paysans.
SIMON. Je l'aime beaucoup, ce père Jean. Il nous parle à nous autres comme nous parlerions vous et moi. Ce n'est pas comme feu l'abbé Boniface, (Dieu veuille avoir son âme !). Il nous faisait des sermons où le diable n'aurait rien compris.
RENAUD. Avez-vous rd, tout moine qu'il est, comme il a pris une pique et comtne il s'est démené ? C'est qu'il est aussi brave que savant.
SIMON. Il nous a dit et répété ce que cet archer anglais a dit ce matin.
•MORAND. Oui ; mais cet archer était un traître, comme nous l'avons vu.
RENAUD. D'accord ; mais il a bien pu dire la vérité.
SIMON. Je le crois, et je commence à y réfléchir sérieusement.
RENAUD. Moi, il y a longtemps que j'y pense.
MORAND. Je sais bien à quoi tu penses, et j'y pense autant que toi.
SIMON. Un homme d'armes et un clerc ont parlé de même sans s'être donné le mot.
282 LA JAQUEKIË.
RENAUD. 11 njus a dit notre fait. Nous sommes des lâches de nous laisser tondre la laine sur le dos par des gens qui ne sont pas plus forts que nous.
MORAND. Comment disait-il donc, qu'un chien n'attaque pas un autre chien qui lui montre les dents?
SIMON. Il disait aussi que nous avions peur d'un hoqueton chargé d'armoiries. Hein! pourtant, si je voulais, je couperais cet arbre en deux d'un seul coup de hache ; cela ne serait pas bien plus difficile de couper une tête.
MORAND. Nous nous sommes laissé prendre, comnie des niais, je ne sais combien de belles vaches.
SIMON, pt moi, mon pauvre taureau, ils vont le manger.
RENAUD. Ah ! si tout le monde pensait de mêpae l
SIMON. Renaud, je crois t'entendre. J'ai un arc assez bon, n'en déplaise à cet Anglais ; si jamais tu risquais -quelque chose, je serais avec mon arc à tes côtés.
MORAND. Aussi bien, nos arcs, voilà à peu prè$ ce qi^l nous reste^ car on nous a quasi tout pris. li» sortent.