‹ Théâtre de Clara Gazul: comédienne espagnole, suivi de La Jacquerie et de LaChapitre 100 sur 157 · I.E PRECEPTEUR. Des ilotes, monseigneur · texte numérisé non relu

I.E PRECEPTEUR. Des ilotes, monseigneur

CONRAD. Ah ! oui, des ilotes. Quand je serai grand, et que je serai page, j'irai, comme eux, à la chasse aux vilains.

LE PRÉCEPTEUR. Qucl ppodige î il UQublie rien. Je voudç-ais bien que monseigneur le baron, qui se moque de l^instruction que je vous donne, fût ici présent pour vous entendre. Retenir jusqu'aux noms les plus barbares ! Ali î monseigneur, quel chevalier vous ferez î

CONRAD. C'est que je ue crains rien. Quand je joue à la bataille avec mes paysans, je ne crains pas cinq où six petits vilainse A grands coups de bâtop je les fais cpurir coipnje des lièvres.

LE.pnÉCEPTEpR. Écoutez-ihoi, monseigneur; ne soyez pas téméraire. Monsieur le sénéchal a défendu à ces petits vauriens de vous rendre les coups que vous 4eur donnez ; cependant cette gent est si encline à mal faire, qu'ils pourraient bien un jour avoir l'audace de. vous résister. Preuez- •y garde.

260 LA JÂQUERIE.

CONRAD. Oh^ ouiche ! Je ne craindrais pas dix mille vilains^ moi. Je ne crains que les araignées et les grenouilles.

LE PRÉCEPTEUR. Je nc demande à Dieu que de vivre assez longtemps pour pouvoir écrire les prouesses que vous ferez un jour. Vous ferez oublier les exploits d'Amadis de Gaule.

Entrent Isabelle et Marion.

CONRAD. Ah ! voici ma sœur. Bonjour^ sœur Isabeau ; donne-moi de ce que tu manges.

ISABELLE. Je ne mange rien. '

CONRAD. Tiens^ je croyais... Est-ce que tu n'as rien dans la boite que mon ami Montreuil t'a donnée ?

ISABELLE. Gourmand ! tu te fais mal à force de manger des friandises^ et l'on m'a dit que tu dérobes tout ce que tu trouves chez nos pauvres vassaux.

CONRAD. Est-ce que tout ce qu'ils ont ne nous appartient pas?

ISABELLE. Maître Bonnin, vous devriez bien lui donner

d'autres leçons. Entrent d*Apremont et son sénéchal.

d'apremont. Qu'on le pende sur-le-champ; qu'on le mette en quartiers, et qu'on l'attache à un arbre î

CONRAD. Quoi donc, papa ?

o'apremont. Ce coquin de Girart, qui avait cru se tirer d'affaire en se sauvant dans la chapelle de Saint-I^eufroy.

CONRAD au précepteur. Vile, mène-moi le voir pendre.

ISABELLE. Quelle horreur! Mon père, défendez-lui d'y aller.

d'apremont. Au contraire, ma fille, un gentilhomme doit de bonne heure s'accoutumer à voir la mort de près, afin qu'il ne soit plus étonné en voyant le sang couler dans un combat *'.

ISABELLE. Mais voir périr un pauvre misérable désarmé cela ne peut inspirer que de la cruauté.

* d'apremont. 11 ne faut pas qu'un homme soit élevé comme une femme.

CONRAD. C'est cela : mêle-toi de ta quenouille.

LE SÉNÉCHAL. MouseigncuT, si nous attendions à demain pour le pendre ? L'exécution se ferait avec bien plus de pompe.

d'apremont. Non ; c'est demain la Saint-Leufnfy. Il y a trop de paysans oisifs rassemblés. 11 faut ménager Jacques

Bonhomme ; depuis quelque temps il gronde quand on le frappe.

LE SÉNÉCHAL. Je Tais faire pendre l'homme.

d'apremont. Faites attacher les quartiers quelque part au loin ; que l'on n'en ait ni la Tue ni l'odeur au château.

CONRAD. Attendez-moi donc^ monsieur le sénéchal.

Sortent Conrad, le précepteur et le sénéchal.

d'apbemont se frottant les mains. Ils Ont nommé notre cousin ahhé. — J'ai fait une belle chasse aujourd'hui^ et je souperai bien. — Et Montreuil^ t'a-t-il bien parlé d'amour aujourd'hui?

ISABELLE souriant. Hé !...pas plusqu'à SOU Ordinaire.

d'apremont. S'il ne sait pas dire des fadaises comme un troubadour^ il sait ce que doit savoir un bon chevalier^ et cela vaut mieux. Où est-il maintenant ?

ISABELLE. Dans la salle basse. Tout à l'heure il s'escrimait avec Pierre, de l'épée à deux mains.

d'apremont. Que tedisais-je? voilùun vrai gentilhomme! toujours s'exerçant aux armes ! N'es-tu pas contente, Isabelle, de voir si galant et si rude champion celui qui doit être un jour ton mari !

ISABELLE. Oui, mou père; seulement je voudrais qu'il sût encore mieux tenir son épée. J'étais à les voir faire sortir du feu de leurs armes, quand Pierre, d'un revers, lui a fait sauter son épée de la main ; peu s'en est fallu qu'elle ne me tombât sur la tête. Je me suis sauvée bien vite, car à de tels jeux les spectateurs sont les plus exposés.

d'apremont. Cela peut arriver au plus habile. Mais je n'aime pas à voir Montreuil s'escrimer toujours avec un simple vilain. N'ai-je donc pas dans mon château plus d'un gentilhomme qui sache.faire des armes ? Un jour PieiTe peut oublier dans la chaleur d'un assaut le respect qu'il doit à un chevalier.

ISABELLE. 11 est trop bien appris, je l'espère.

d'apremont. Bien appris! oui, le père Jean en a fait un clerc. Mais sa clergie ^ peut lui donner de l'insolence. C'est une sottise de donner à un vilain l'éducation d'un chancelier.

I8ABELI.E. Oui; mais vous êtes bien plus coupable que le

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père Jean. C'est vous, mon père, qui lui avezappris ànianlèr Tépée.

D APREMONT souriant. Et il a profité de mes leçons. Dans le fait, c'est un bon soldat, et je Im ferai du bien. — Ah !

voici Montreuil. Entre de Montreuil.

DE MONTREUIL. C'cst quelqu'uu de la bande du Loup-Garou que l'on va pendre ?

d'apremont. Presque ; c'est leur espion. Ah! vertu Dieu! dans ce temps-ci, il est bien difficile à un gentilhomme de vivre en paix dans son château.

ISABELLE. Mon père, j'avais promis aune pauvre femme du village de vous prier...

d'apremont. Allons ! encore quelque grâce à demander!

ISABELLE. C'est qu'elle ne peut payer la taille. Sa vache a été prise par le Loup-Garou, et. . .

d'apremont. Bah ! bah ! toutes disent la même chose. A les en croire, il faudrait leur donner de l'argent au lien de leur en demander.

ISABELLE. Mais l'année dernière a été malheureuse, vous le savez, mon père.

d'apremont. Vraiment, Isabelle, c'est vous que je consulterai pour mes affaires ! Que diriez-vous de moi, si j'allais me mêler de vos tapisseries? Eh ! n'ai-je pas eu mes malheurs aussi ? Par Saint-George ! il faut que je me dédommage de ce que j'ai perdu à Poitiers **. Nous y avons perdu un peu plus qu'à une mauvaise récolte. Qu'en dis-tu, Montreuil?

DE MONTREUIL. Ah ! mes huit mille florins de rançon, combien je vous regrette !

d'apremont à de MontreuiL Plût à Dicu que tu en eusses perdu huit mille autres, et moi dix fois autant, et que nous eussions gagné la bataille! notre brave roi ne serait ps^s prisonnier, à Londres au moment où nous parlons. — Allons, ne pensons plus à cela. Que l'on nous donne à laver,

et allons souper. Entre un écuyer.

l'écuyer. Monseigneur, un écuyer vient d'apporter cette lettre d'Arras.

d'apremont regardant le cachet. De gueule au llou rampant ? c'est de Boêmond de la Source*

SCÈNES FËOUÀLËS. 263

ISABELLE. Sans doute il tous remercie d'aYoir payé sa rançon.

D APREMONT. Je pcuse qu'il a quelque chose de plus important à me demander. Lis-moi cette lettre, Is£d)elle; je suis tout aussi ignorant que feu monsieur mon père qui n'a ' jamais su lire ses prières ; mais, par la sainte croix ! ce n'est point parmi nos jeunes chevaliers si savants que l'on trouverait son pareil.

ISABELLE lisant. « A haut et puissaut seigneur, noble homme « Gilbert, baron d'Apremont, Boêmond, seigneur de la « Source, son serviteur et ami, salut.

« Au moment où j'avais perdu toute espérance de revoir « jamais mon pays, j'ai appris avec autant de surprise que « de reconnaissance... it>

d'apremont. De surprise?

ISABELLE continuant, d Quc tu veuais de payer ma rançon, « et que j'étais libre d'aller me jeter à tes pieds pour... »

d'apremont. Se jeter à mes pieds ! lis-tu ce qui est écrit?

ISABELLE. Oui, mon père... a Pour te rem^cier autant «que je le puis...»

d'apremont. Passe ces fades compliments et viens-en au fait. Des chevaliers devraient garder ces niaiseries pour les dames.

ISABELLE. La lettre ne contient que des remercîments, des protestations d'amitié et de dévouement.

d'apremont prenant la lettre. Voilà du beau parchemin perdu. Et c'est là ce qu'on apprend avec les clercs ! Un chevalier s'étonne que son frère d'armes paye sa rançon, et il lui écrit une page pleine de traits noirs pour l'en remercier ! De mon temps un chevalier disait à son ami : « Je n'ai point d'argent, donne-moi ta bourse. » Cette franchise de nos pères valait mieux que notre politesse d'aujourd'hui.

ISABELLE. Son intention était bonne. Boêmond vous est très^ttaché.

DE montreuil. Et la somme que vous avez déboursée pour lui méritait des remercîments.

d'apremont. U faut être incapable d'une action généreuse ^ pour témoigner sa reconnaissance en termes si poiiu>eux.

264 LA JAQUÊRIË.

Mais ainsi va le monde. Les vieilles coutumes se perdent^ et avec eDes aussi les vertus de nos ancêtres.

ISABELLE. N'oublions pas Tancienne coutume de souper. Je vois l'aiguière qui nous attend là-bas.

d'apremont. Tu as raison^ allons souper. iisiortent.

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