PIERRE, LE LOUP-GAROU
PIERRE. C'est une honte ! Jamais Sarrasins fîrent-ils rien de pareil? Un drapeau blanc et celui qui le porte doivent être aussi respectés que le saint sacrement et le prêtre qui le présente au peuple.
LE LOUp-GARou. Je me moque de vos usages et de vos lois, messieurs les soldats. Mais ne pensez pas commander ici à vos mercenaires disciplinés ; nous nous sommes ar* mes pour recouvrer nos franchises, 6t nous faisons une guerre à mort»
168 LA JAQUERIE.
PIERRE. Crois-tu pouvoir commander seul ici^ et refuser une capitulation^ parce que cela te plaît ?
LE Loup-GARou. Et crois-tu avoir le droit de nous la faire accepter ^ parce que tu es assez lâche pour crsdndre encore ceux qui furent tes maîtres? Que fais-tu ici? pourquoi n'es-tu pas devant Beauvais? Le père Jean t'a rappelé.
PIERRE. Ce n'est pas à toi que je dois rendre compte de ma conduite^ brigand ; le conseil fera justice de toi et de tes soldats. C'est à lui que je porterai mes plaintes.
LE Loup-GAROu. C'est là que je t'attends. On jugera entre nous deux.
PIERRE. Jusque-là je suis seul maîti*e dans ce quartier. Laisse-moi.
LE Loup-GARou. Jc tc laissc^ mais songe que je surveille leA mouvements.
\m CAVALIER entrant. Capitaines^ le révérend père Jean et les nobles chefs de la ligue vous font savoir qu'Us ont pris la ville de Beauvais; et qu^après l'avoir mise à sac pendant trois jours^ ils s'en reviennent avec des engins et des canons pour réduire ce château.
PIERRE. La ville a donc été prise d'assaut?
LE CAVALIER. Nou^ Ics bouues gcus uous ont ouvert les portes. 11 faisait beau voir fuir les bourgeois^ crier les femmes^ brûler les maisons ! Ah ! nous avons fait un joli butin en argent et en meubles, sans compter plus de cent gros bourgeois que Ton garde pour en tirer rançon.
PIERRE, à part. Dauç qucl abîme me suis-je précipité !
LE LOUP-GARou. Nos gcus scpont-ils bientôt ici?
LE CAVALIER. La Cavalerie me suit de près; le capitaine Siward mèneTavant-garde: vous connaissez sa diligence.
LE LOUP-GARou. VoUà qui avancera nos affaires. Adieu, valet d'Apremont ; j'aurai un compte à régler avec toi, un
de ces jours. (Il sort ayec le caTalier.)
UN PAYSAN entrant. Capitaine, la grosse Marion vient de sauter par une fenêtre pour se rendre à nous. Voulez-vous l'inteiTûger?
PIERRE. Qu'elle vienne.
lURiON entrant. Comme te voilà! . comme vous voilà bien
Têtu, messire Pierre ! Qui vous aurait jamais reconnu ayec cette belle robe de satin?
PIERRE. Tu t'es sauvée du château...
MARioN. Oui, il n'y a plus de vivres. (EUe lut fait un signt.)
PIERRE au paysan. Retlre-tol. — Plus de vivFCs, dis-tu? — Pourquoi donc ne faisiez-vous pas une sortie pour vous emparer de ces bœufs qu'on faisait paître au bord du fossé?
MARION. La garnison était trop faible, et nous pensions que vous nous tendiez un piège. Mais lisez cette lettre.
PIERRE. Cette lettre... à moi... et de madame Isabelle!
XAEioN. Pauvre dame ! elle a bien pleuré en Téciivant*
PIERRE. Je n'en puis croire mes yeux !
MARION. Lisez, vous serez bien plus étonné.
PIERRE après aroir lu. Tu mens, Marîou ; ta maîtresse n'a pu écrire cela ! (U relit la lettre.) « Maître Pierre, si vous vou« « lez faire sortir mon père, messire de Montreuil et la garce nison du château, et les faire parvenir en lieu de sûreté^ (( je me mettrai à votre merci, je consentirai à devenir « votre femme. — Si vous acceptez cette proposition, enci gagez votre foi sur les saints Évangiles, que porte la per- « sonne qui vous rendra cette lettre. »
MARioN. Hélas! malheureuse damoiselle!... son père est blessé, et elle veut lui sauver la vie...
PIERRE. Infortunée!
MARION. Voici un Evangile; prêtez le serment qu'elle exige.
PIERRE. Non, je ne suis pas encore assez cruel pour accepter son offre.
MARION. Quoi ! vous ne voulez pas !
PIERRE. Je la sauverai, ou je perdrai la vie... Je ne lui demande qu'une grâce! que je puisse être encore son écuyer!... Hélas ! je ne puis, je ne dois pas le demander !
MARION. Demandez de l'argent, tout ce qu'il vous plaira; mais vous avez promis de la sauver.
PIERRE. Je veux mourir pom* elle. Écoute. Notre armée est en marche : elle revient de Beauvais. Demain je ne pourrai rien entrepi*endre. U faut que^ cette nuit même, vous quittiez le château.
MARION. Cette nuit ? où irons-nous?
370 LA JAQUERIE.
piERKt. ASenlis. Sur cette route vous êtes moins ei|K)9és à rencontrer nos partis. J'écarterai les sentinelles.. < Et quant au Loup-Garou... j'irai Tattaquer, s'il le faut... J'y périrai... n'importe ! . .. Retourne à ta maîtresse^ et dis-lui...
MARioN. Gomment pourrai-je rentrer sans être vue? Écrivez ce que vous avez à dire^ et lancez la lettre avec une flèche^ à la quatrième meurtrière de la tour carrée.
PIERRE. Puissent tous les saints les guider dans leur marche! — Je vais écrire la lettre. Viens avec moi.
MARION. Heureusement que la lune se lève tard aujourd'hui. (Ils «orteal.)