MADAME DE COULANGES, MADAME DE TOURVILLE
MADAME DE TOURVILLE. Tu as bcau dirc^ c'était lui.
MADAME DE COULANGES. Non^ te dis-je. N'as-tu pas vu, ainsi que moi, que c'étaient des contrebandiers ?
MADAME DE TOURVILLE. A la bonuc heure ! mais je suis bien aise de les voir revenir. Je ne me coucherai pas.
MADAME DE COULANGES. Mais, maman, tu te feras du mal. Laisse-moi, je veillerai à ta place.
MADAME DE TOURVILLE. Nou, tton. Couchc-toî. Il faut te conserver le teint frais. Moi, qui n'ai plus de fraîcheur à perdre, je veillerai. D'ailleurs, je ne veux m'en rapporter qu'à moi dans ces affaires-là. — Laisse le volet comme je l'ai mis, il ne faut pas qu'on voie de la lumière chez nous.
MADAME DE COULANGES. Us ne reviendront peut-être que dans deux ou trois jours.
MADAME DE TOURVILLE. NOU, nou! sl CCS gCUS SOUt CCUX
que je pense, ils seront ici avant que le soleil se lève. — Le général a Tair soucieux depuis que nous sommes ici... je Fai entendu toute la nuit dernière se promener dans sa chambre au lieu de dormir. — Va, tout cela n'est pas naturel. Mais laisse-moi faire, ils seront bien fins s'ils m'échappent.
MADAME DE COULANGES. Au licu dc tc fatiguer à veiller, ne peux-tu pas demander à l'hôte si quelqu'un est sorti cette nuit?
MADAME DE TOURVILLE. Sottc qUC tU CS ! ThÔtc CSt SaUS
doute acheté par eux... et puis ces gens -là sont d'une négligence... — Je viens de jouer à la bouillotte chez le résident français ; je les ai tous décavés. — Ah ! qu'ils sont encore innocents ! — Mais couche-toi donc, tu me fais de la peine. Sais-tu qu'il est près d'une heure ?
MADAME DE COULANGES. Je uc puis dormir quand je sais que tu veilles.
MADAME DE TOURVILLE. Commc il te plaira. — 11 y a en-
core de la lumière chez le général. On en voit la réflexion sur Teau. Si j'osais, j'ouvrirais le balcon.
MADAME DE couLANGES. Ouvre. Jc crois quc l'air soulagera mon mal de tête.
MADAME DE TOURviLLE. Oui, mais ccla donnerait Talarme au vieux renard. — Écoute, il marche, (Madame de Couianges fait tomber une chaise.) Que le diable t'emporte ! Comment ! tu jie peux pas te tenir tranquille ?
MADAME DE COULANGES. Oh ! que je me suis fait de mal au pied!
MADAME DE TOURVILLE. Tais-toi, douiUctte !
MADAME DE COULANGES. Oh! je souffrc tant!... oh!
MADAME DE TOURVILLE. Quelle cst cctto lumièro, là-has dans la mer?
MADAME DE COULANGES. Uu faual, pcut-être, pour montrer la passe.
MADAME DE TOURVILLE. Jc cTois plutôt que c*est ce vaisseau sous pavillon hambourgeois qui croise depuis quelques jours à l'entrée duBelt.
MADAME DE COULANGES. Eh bien ! qu'est-ce que cela te ladt qu'il y ait un vaisseau hambourgeois ?
MADAME DE TOURVILLE. Hambourgeois ? — Il est de Hambourg comme moi.
MADAME DE COULANGES. Tu faiS tOUJOUTS dcS SUppOSitiOHS
étranges. Moi, je ne voudrais pas me charger ainsi la conscience.
MADAME DE TOURVILLE. La couscience? Tu veux me faire rire, avec ta conscience. Tu parles comme un frocard. -^ Chut ! — Au lieu d'une lumière, il y en a maintenant deux, mais bien faibles. — Ah î ah ! voici qui devient intéressant.
MADAME DE COULANGES à part. HélaS ! — (Haut.) Tu COUnalS
donc les signaux des marins?
MADAME DE TOURVILLE. Et la lumièrô qui disparaît chez le général... Bravissiino!
MADAME DE COULANGES. Il cst allé se couchcr, il a plus d'esprit que nous.
MADAME DE TOURviLLc. Oui, oui, iunocente, crois qu'il dort. — Voici sa lumière qui reparaît. — C'est peut-être, dii'as-tU; qu'il a soufflé sa chandelle, et qu'elle s'est raUu-
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mée toute seule, comme cela arrive quelquefois. — Trois lumières au vaisseau !... de notre côtë^ éclipse. — Ah{ la chandelle s'est encore rallumée... Nous tous tenons, monsieur le marquis Romain. — Comme tu es pâle ! Je te disais bien qu'il n'est pas bon pour toi de veiller si tard. Coucha toi, ma bonne Ëlisa ; la fortune te viendi-a en dormant, car notre fortune est faite.
MADAME DE GOULANGES. Plût au clel qu'elle fût faite depuis longtemps !
MADAME DE TOURviLLE. C'est Mcu dit, ma foi ; car, à l'heure qu'il est, nous roulerions carrosse à Paris, au lieu de nous morfondre dans cette île. Mais patience... — 11 n'y a plus qu'une lumière.
MADAME DE couLANGES. Allous Rous coucher maintenant.
MADAME DE TOURVILLE. Ah ! et ma conscience? Non, non, il faut que je le voie rentrer. Jusque-là je n'aurai pas la conscience nette. 11 me faut des preuves... et elles arrivent en bateau. — Si j'osais, j'irais tout de suite chez le résident... mais cela ne servirait à rien. 11 est si bête! non, j'écrirai moi-même au prince.
MADAME DE couLAMGES. 11 mc Semble que ma tête est en feu.
MADAME DE TOURVILLE. Quauduous revieudrous en France, nous pourrons faire une belle affaire sur les percales ; nous en passerons pour de l'argent. En donnant une robe ou deux à la femme du directeui* des douanes, on passe toi^t ce qu'on veut.
MADAME DE couLANGES. Oui, je voudrais que nous n'eussions jamais fait que la contrebande.
MADAME DE TOURVILLE. 11 faut prendre des deux mains. — Je voudrais bien savoir ce qu'est devenu ton frère Charles. Il y a plus de deux ans qu'il n'a écrit.
MADAME DE couLA?(GES. Tu saîs comme il est. Tu lui as donné une si bonne éducation !... à peine sait-il écrii-e,
MADAME DE TOURVILLE. C'est égal ! Charlcs est un garçon qui ira loin si un boulet ne l'arrête en chemin. Son cdonel dit qu'il a du coem' comme un lion. Il est toujours le premier là où il y a des coups à donner et à recevoir.
MADAME DE COULAKGES. Oui, et dU mal à fW^r (A l^^'i II
devrait être ici«
MADAME DE TouRviLLE. G'est tout le portrait de son père^ M. Leblanc. 11 était capitaine dans les guides. 11 est mort bravement au champ d'honneur. Son lieutenant^ qui est le père d'Auguste, m'a dit qu'il avait quinze coups de sabre rien que sur la tête.
MADAME DE couLANGES. QucUc horreur!
BiADAME DE TOURVILLE. Moî, j'ai toujours eu du faible pour les gens de cœur. Le premier que j'ai eu, c'était un général qui est parti pom' l'Amérique... Les sauvages me l'ont mangé après l'avoir rôti. — Ce que je te dis est exact.
MADAME DE COULAISGES. DieU !
MADAME DE TODRviLLE. Je me souvieudrai toujours d'un gros banquier qui m'entretenait à douze mille francs par an. Un jour il se laissa donner devant moi une paire de soufflets par un petit sous-lieutenant de chasseurs à cheval qui n'avait pas un sou vaillant. Ma foi ! je ne pus ni'empêcher de quitter le richard, et de prendre le petit chasseur... Mais c'était des bêtises. J'étais jeune alors... et je m'en suis bien repentie, surtout quand il s'est mis à me donner des coups de cravache. — Si j'étais homme, je serais militaire, c'est sûr.
MADAME DE COULANGES. Tu ue vois riéu? Je te disais bien...
MADAME DE TOURVILLE. Nou, je ne vois rien encore... Ah ! chutî je vois quelque chose de noir qui vient sur l'eau; c'est une barque ou une baleine. — Fermons le volet mieux que ça... Ëlisa!
MADAME DE COULANGES. Gc sout... Ics Contrebandiers?
BIADAME DE TOURVILLE. Voici mou hommc au manteau... ou plutôt le tien... 11 serre la main à un autre, il saute à terre... Entrera-t-il ici?... Bonsoir, Élisa. Elle sort.
MADAME DE COULANGES seule. U estperdu!... et c'cst moi, misérable que je suis, qui l'ai perdu! Maudit soit le jour où j'ai abordé dans cette île ! — Plût au ciel que nous eussions péri avant d'entrer dans le port!... Ainsi le seul homme pour qui j'ai senti de l'amom* va périr... et c'est moi, moi qui l'aime, qui lui ai mis la corde au cou ! Il va croire que cette femme qui l'aimait a feint une passion généreuse, tandis qu'eUe se faisait payer sa tête. — Moi, vendre don Juan pour de l'or ! — Comment se peut-il faire que
j'aie jamais consenti à prendre cet épouvantable métier ? Une fille qui s'abandonne à des portefaix vaut mieux que moi. Un volem^ vaut mieux que moi... Et moi, j'ai pu!... Il faut que je sois bien changée depuis peu de temps ; car, en venant ici, lorsque je ne songeais qu'à pénétrer les secrets de ce jeune homme pour les trahir, je n'avais jamais songé que ce fût une chose si honible... Mon amour pour lui m'a ouvert les yeux. — Ah î Juan Diaz, toi seul tu pourras m'arracher de la fange où ils m'ont plongée. Oui, le sort en est jeté : je m'attache à sa fortune ; je lui dirai tout; je renonce à tout pour le suivre... A tout ! comme si je pouvais lui sacrifier quelque chose!... Mon pays... que m'importe mon pays? — Ma famille... qui s'est étudiée à gâter mon bon naturel, à me façonner au vice... ma famille m'est odieuse !... Je ne puis aimer que Juan Diaz. — Mais voudra-t-il de moi, sachant qui je suis? — Lui cacher... non, Juan Diaz n'est pas un amant à qui je pourrais cacher quelque chose... Et lui dire... à lui qui s'indigne au récit d'une bassesse !... 11 me chasserait loin de lui; il aimerait mieux, j'en suis sûre, une fille d'auberge, laide, grossière, que la belle Élisa qui amorce les gens de son amour pour les conduire à la mort... Eh bien! qu'il pense de mui ce qu'il voudra; je l'aime trop pour songer à moi. Tôt ou tard Û saura qui je suis... Peut-être m'en voudra-t-il moins s'il apprend tout de moi-même... Il connaîtra mon amour... 11 faut aimer pour faire un semblable aveu... Je lui dirai tout... je m'expose à sa colère... n'importe ! je le sauverai. Dût-il me battre, me souffleter, me cracher au visage, je le sauverai ! J'aime mieux un soufflet de Juan Diaz que des billets de banque teints de son sang... Peut-être aura-t-il quelque pitié d'une malheureuse qui n'était pas née avec une âme de boue, mais que des méchants ont avilie. Us n'ont pu m'ôter un reste de conscience... De conscience? Non, elle est morte en moi; depuis longtemps elle ne parle plus. Je n'agis ni par xertu, ni par conscience ; c'est à l'amour, seulement à l'amour, que je devrai de ne pas mourii sans avoir fait une bonne action. £Ue sort.
4e LES ESPAGNOLS.