PREMIÈRE LETTRE
Monsieur,
Je m'appelle Diego Rodriguez de Gastaneda y Palacios ; je commande la corvette colombienne la Régénération de l'Amérique^ en croisière sur les côtes nord-ouest de l'Espagne. Depuis près d'une année nous avons fait d'assez belles prises, ce qui n'empé-. che pas que quelquefois nous ne nous ennuyions diablement En effet, vous vous imaginerez facilement l'espèce de supplice que ressentent des gens condamnés à naviguer toujours en vue de terre sans pouvoir Jamais aborder.
l'avais lu que le capitaine Parry, au milieu des glaces polaires, avait amusé son équipage au^ moyen do comédies Jouées par ses ofilciers. le voulus l'imiter. Nous avions à bord quelques volumes de théâtre ; nous nous mimes à les lire tous les soirs dans la
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chambre da conseil» cherchant quelque pièce à notre convenance. Vous ne sauriez croire. Monsieur, combien ces lectures nous semblèrent ennuyeuses. Tous les officiers voulaient être de quart pour les éviter. Personnages, sentiments, aventures, tout nous parais* tait faux. Ce n'étaient que princes soi-disant amoureux fous, qat n'osent Coucher seulement ie bout du doigt de leurs princesses, ]4)r8qu'ils le& tiennent à longueur de gaffe. Cette conduite et leur» propos d'amour nous étonnaient, nous autres marins accouiumis À mener rondement les affaires dq galanterie.
Pour moi tous ces héros de tragédie ne sont que des philosophes flegmatiques, sans passions, qui n'ont que du jus de navet au lieu de sang dans les veines, de ces gens enfin à qui la tète tournerait en serrant un hunier. Si quelqutfois un &e ces messieurs tue son rivai en duel ou autrement, les remords i'étouffent aus^ sitôt, et ie voilà devenu plus mou qu'une baderne. J'ai vingt-sept ans de service, j'ai tué quarante et un Espagnols, et jamais jp ji'ai senti rien de pareil $ parmi mes officiers, il en est peu qiu n'aient vu trente abordages et autant de tempêtes. Vous comprendrez facilement que, pour toucher des gens comme nous, il faut d'autres ouvrages que pour les bourgeois de Madrid.
Si j'avais le temps, je ferais bien des tragédies ; mais, entre mon journal à tenir et mon vaisseau à commander, je n'ai pas un moment à moi. On dit que vous avez un talent prodigieux pour les Ouvrages dramatiques. Vous me rendriez un grand service ai TOUS employiez ce talent à me faire une pièce que nous jouerions à bord. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il ne nous faut pas quelque chose de fade ; tout au contraire rien ne sera trop chaud pour noua, ni trop épicé. Nous ne sommes pas des prudes, et nous n'avons peur que du langoureux. S'il y a des amoureux dans votre drame, qu'ils 'aillent vivement en besogne. Mais quel besoin de vous en dire davantage ? A bon entendeur, salut. Quand votre comédie sera faîte, nous nous entendrons pour le paiement. Si des marchandises espagnoles vous sont agréables, nous nous arrangerons sans peine.
Au reste. Monsieur, vous h'aves pas à craindre d'écrire pour des gens incapables de vous apprécier. Nos officiers ont reça tou» une excellente éducation, et moi-même je ne suis pas un membre tout à fait Indigne de la république des lettres. Je suis auteur de deux Ouvrages qui, j'ose le dire, ne sont pas sans mérite. Le pre* mier est le Parfait timonier, in-4o, Carthagène, 1810. L'autre est un mémoire sur les câbles en fer. Je tous adresse un exemplaire de l'un et de l'autre, et suis,
Monsieur,
Votxe très-humble et très-obéissant serviteur,
DlEGOtlASTiUfBDA.
PRËFACE.