‹ Théâtre de Clara Gazul: comédienne espagnole, suivi de La Jacquerie et de LaChapitre 19 sur 157 · LE MARQUIS, DON JUAN, LE RÉSIDENT, CHARLES · texte numérisé non relu

LE MARQUIS, DON JUAN, LE RÉSIDENT, CHARLES

LEBLANC, OFFICIERS espagisols, danois, ALLEMAI^DS, assis a table.

CHARLES LEBLANC. Qu'oii apporte le desseii.

LE RÉSIDENT. Hé ! pas encorc, pas encore ; il n'est pas encore temps... on n'a pas encore fini.

LE MARQUIS. Qu'avcz-vous, HionsieuT le baron? vous semblez indisposé.

LE RÉSIDENT. Ricn, absolumcnt rien, monsieur le général. . . au contraire. — Monsieur Leblanc, attendez... je veux dire, ne buvez pas de ce vin-là... je vais en chercher d'excellent que je conserve depuis longtemps. J'y vais moi-même.

CHARLES LEBLANC bas. Ënvoycz un domestiquc.

LE RÉSIDENT bas. Nou. Je uc coiifie â persoune les clefs de mon caveau... les domestiques ont si peu de soin! Ils pourraient casser les bouteilles.

CHARLES LEBLANC. Il Craint les bouteilles cassées. Allez, allez! on vous attendra pour le dessert.

LE RÉSIDENT. Non, nou, je vous en supplie, faites toujours.

II sort. Oa apporte le dessert. \

LE MARQUIS à Leblanc. Monsieur, vous avez servi, ce me semble ?

CHARLES LEBLANC. La chosc u'cst pas impossiblc. Mais pour le présent quart d'heure je suis secrétaire de monsieur le résident, du reste fort à votre service.

LE MARQUIS. Dou Juan, te souviens-tu de cet officier que nous ramassâmes à Friedland, couvert de blessm-es et jeté dans un fossé par les Cosaques ?

CHARLES LEBLANC. Quc Ic diable les étrangle ! c'était moi. Vous avez bonne mémoire, général. — Or çà, mes bons

amis, attention au commandement ! Comme je représente pour le quart d'heure monsieur le résident^ attendu qu'il a planté là la guérite, je m'en vais vous proposer la santé de notre caporal à tous. -^ A la santé de Sa Majesté l'Empe- f teur ! vive l'empereur ! (a part.) Eh bien ! ils ne viennent

'pas? Les officiers dauois et allemands se lèvent pour répondre au toast.

LE MARQUIS se leyaot. A mon tour, messieurs, j'ai l'honneur de vous proposer la santé de SaMajesté Ferdinand VII, roi d'Espagne et des Indes !

LES OFFICIERS ESPAGNOLS. Vive le roi! (Tumulte.)

CHARLES LEBLANC. Vive Temporeur ! A moi, chasseurs! Général, je vous arrête. Allons, aidez-nous, canailles de Danois !

Entrent des soldats espagnols; Charles Leblanc est désanÉé. Les fenètrei du fond s'ouvrent, et laissent apercevoir la flotte anglaise pavoisée et saluant. On entend les cris de joie des soldats espagnols.

LE MARQUIS. Vos chasscurs sont en prison, monsieur le secrétaire. — Messieurs les officiers danois et allemands, c'est avec regi'et que je vous demande votre parole de ne pas vous opposer à notre dessein. Toute résistance est inutile, et votre courage est assez connu pour ne pas avoir besoin de nouvelles preuves. Reprenez vos épées, messieurs, vous n'êtes pas nos prisonniers. Autrefois nous avons combattu sous la même bannière, un jour peut-être nous retrouverons-nous combattant ensemble sous le drapeau de la liberté. Nous vous quittons pour voler à la défense de notre patrie ; car, avant de prêter serment de servir l'empereur des Français, nous devions notre sang à la terre d'Espagne. Adieu, messieurs. — Messieure les officiers espagn'?ls, je connais trop bien le corps que j'ai rhonneur de commander pour douter un instant qu'un seul de vous ne réponde avec allégresse à l'appel de Ja patrie. Vous allez vous mesurer avec les tyrans et les vainqueurs du monde, avec ce flot d'esclaves étrangers qu'ils poussent sur l'Espagne. Vous allez trouver nos armées désorganisées, détriiiics ; mais tout Espagnol est devenu soldat, et les montagnes de Baylcn attestent déjà que nos paysans peuvent vaincre les vainqueurs d'Austerlitz ". La trahison a livré nos places fortes à l'ennemi ; nos arsenaux sont en son pouvoir, -^ Mais nos villes sans murailles ont

rd LES ESPAGNOLS.

des Palafox^ et sont devenues des citadelles împrenables^ oomme Sarragosse. — Toutes nos provinces sont envahies, — mais partout le Français est assiégé dans son camp. ^^ Notre roi est captif, mais nous avons des Pelages. En Espagne, messieurs ! et guerre à mort aux Français ^' !

tous. En Espagne !

LE MARQUIS. Je vais passer les troupes en revue. Don Juan, assure- toi de ce coquin de résident. Tu connais mes

intentions ? n sort ayec les officiera espagnols et danois.

CHARLES LEBLANC. Ma foi ! mousieur le colonel, votre petite drôlerie est fort plaisante. Mais que je sois pendu si ce n'est pas ma damnée de mère"^ vous a tout dit.

DON JUAN. Quel est votre nom?

CHARLES LEBLANC. Gharlcs Leblanc, lieutenant aux grenadiers de la garde impériale.

DON JUAN. Se peut-il, monsieur, qu'un militaire appartenant à un corps si justement honoré s'abaisse jusqu'à faire le métier d'assassin ?

CHARLES LEBLANC Goloucl, cc u'cst pas à moi que ce nom appartient. Je ne voulais assassiner personne.

DON JUAN. Et ces chasseurs?...

CHARLES LEBLANC. D'abord. ils ne devaient tirer qu'à la dernière extrémité ; mais ensuite il n'y a pas d'assassinat là dedans, mais bien une embuscade, ce qui est tout autre chose. Un assassinat, c'est très-bien pour un co<|uin de moine " ou un mouchard. — Mais une embuscade, c'est très-permis à un brave militaire.

DON JUAN. Monsieur, il me semble que vous entendes mieux les articles du code militaire que les distinctions d'honnôte et de criminel. — Me direz-vous ce que mérite un militaire qui vient à une embuscade en habit bourgeois?

CHARLES LEBLANC. Je sens quc si vous me faites fusiller, comme vous en avez le droit, je n'aurai pas le mot à dire ; mais, comme je tiens beaucoup à ne pas paraître un mouchard devant un brave officier que j'estime, je vous ferai remarquer, et notez bien que je ne demande pas la vie, remai'quer que je n'ai pas cherché le moins du monde à surprendre vos secrets, à voir où étaient campés vos régiments^ où était parquée votre artilhrie ; rien de tout

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aela. lé tous ai dresse une embuscade^ comme j'ai eu l'honneur de vous le dire... J'avoue que j'ai eu tort de m'habiiler comme un pékin... cependant cet habit... Non, jamais il ne pourra passer pour militaire ! Allons^ lavea- XEioi la tête avec du plomb^ cela m'apprendra à ne plys quitter l'uniforme.

DON JUAN. Non. Vous avez un nom qui vous sauve, monsieur Leblanc.

CHARLES LEBLANC. Àh ! c'cst qu'apparemment vous êtes amoureux de ma mère ou de ma sœur, qui servent dans le régiment des mouchards.

DON JUAN. Taisez-vous !

CHARLES LEBLANC. Au diable les mouchards! Faites-moi fusiller. Je ne veux pas qu'on puisse dire que pareille canaille a sauvé la vie à un officier de la garde impériale. Faites-moi fusiller; aussi bien je ne serai plus capitaine.

DON JUAN. Non, vivez. C'est moi qui vous donne la vie en ^nsidération de votre courage.

CHARLES LEBLANC. Acccpté à ccs couditious! Colonel, vous êtes im bon enfant. Vous avez l'air d'un brave militaire, quoique voys n'ayez pas déchiré autant de cartouches que moi. Moi, je ne suis qu'un pauvre hère de Heutenant, et vous... oh ! le bon service que le service d'Espagne !

DON JUAN. Vous ne voudriez pas une compagliie dans notre division?

CHARLES LEBLANC. Nou, le diable m'emporte! Sachez que j'aimerais mieux être coupé en quatre que de prendre ime autre cocarde que la cocarde de France.

UN SERGENT entrant. Coloncl, je ne sais cc qu'cst devenu le résident, mais il est impossible de le trouver. Cependant la corde est toute prête à la porte de votre hôtel.

CHARLES LEBLANC. Ha, ha ! EU effet, voilà une corde attachée au lieii de l'enseigne des Trois-Couronnes.

Intre madame de Coulanges en uniforme de cadet du régiment de don Juan.

MADAME DE COULANGES. Coloucl, votre régiment est en bataille, et l'on vous attend.

DON JUAN. ma chère Elisa!

CHARLES LEBLANC à part, se détournant. Ma SOBUr I qUC il3 dta*

l>le l'emporte!

1t LES ESPAGNOLS.

DON JUAN. Le canon nous donne le signal du dépàH. ^Viens, ma bien-aimée.

MAPAME DE couLANGES. Âdieu^ Frauce, je ne te reverrai jamais !

CHARLES LEBLANC à part. Bon débaiTas! (Haut.) Adicu, colonel, je nt: vous remercie pas.

Don Juau sort avec madame de Coulanges et les soldats espagnols.

CHARLES LEBLANC à la fenêtre. Ha, ha ! Belle Ordonnance, ma

foi ! — Charmant coup d'œil ! Que c'est agréable de com-

; mander une belle division comme celle-là! Par le flanc

droit! marche!... Et les Danois qui regardent cela comme

des oies à qui Ton vient d'arracher les plumes !

LE RÉSU>ENT entrant . (H ouvre doucement la porte.) Je n'cutends

plus rien. Tout est fini. Je n'ai pas voulu me montrer tant que j'ai entendu parler espagnol. Ah ! voici notre brave. Eh bien ! mon cher lieutenant, nous avons joliment mené nos affaires ! Mais, diable ! j'étais tout seul en bas contre une douzaine... Que diable! pourquoi ne m'attendiez-vous pas?

CHARLES LEBLANC. Regardez par cette fenêtre.

LE RÉSIDENT. Ciel ! LaRomaua à la tête de ses Espagnols!.. Qu'est-ce que cela veut dire?

CHARLES LEBLANC. Cela vcut dire qu'on nous a trahis^ que j'étais fusillé sans le colonel Juan Diaz, et que l'on vous cherche partout pour vous pendre !

LE RÉSIDENT. PouT mc pcudrc!

CHARLES LEBLANC. On veut VOUS faire servir d'enseigne à cette auberge. Voyez-vous cette corde? n'est votre cou qu'elle attend.

LE RÉSIDENT. Pour me pendre !

c^f RLEs LEBLANC. Ma foî ! je VOUS souhaite bien du bonheur, monsieur le résident

LE RÉSIDENT. cid! monsleuT, défendez-moi, ils veulent me pendre.

CHARLES LEBLANC. Quc puîs-je faire? Je n'ai pas d'armes. Vous n'avez qu'un parti à prendre^ c'est de demander grâce à ces dames et à ces messieurs.

LE RÉSIDENT. Aîusi finit Cette comédie : excusez les fautes de l'auteur.

Ob entend aa« musique militaire.

NOTES

f . n paratt que Clara Gazul a touIu représenter le eélëbre et mulheu* reux Porlier, pius connu en Espagne sous le nom A*el Marquesito^ le petit marquis, sobriquet que ses soldats lui avaient donné. J*ignore sMl suivit le marquis de La Romana dans Tile de Fionie. Ce qu'il y a de certain, c^est qu^après la rentrée de Ferdinand Y II dans ses états, Porlier se prononça ouTcrtement pour la constitution des cortès, quMl avait défendue avec éclat dans la guerre de Tindépendance. Une tentative qu'il fit, au mois de septembre 1S15, pour proclamer la constitution à la Corogne, n'obtint aucun succès. Trahi par ses indignes compagnons, Porlier fut livré à Tautorité mu litaire, condamné à mort, et fusillé le 3 octobre 1815. Voici son épitaphe composée par lui-même : « Ici reposent les cendres de don Juan Diaz Por- « lier, général des armées espagnoles, qui a été heureux dans ce qu il a entre- « pris contre les ennemis de son pays, mais qui est mort victime des dissen- « sions civiles. Ames sensibles, respectez les cendres d'un infortuné I »

2. La basquina est un jupon étroit et court, et la mantilla un yoile noir sans lequel les dames espagnoles sortent rarement.

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