‹ Théâtre de Clara Gazul: comédienne espagnole, suivi de La Jacquerie et de LaChapitre 18 sur 157 · DON JUAN, MADAME DE COULANGES · texte numérisé non relu

DON JUAN, MADAME DE COULANGES

DON JUAN. Je VOUS OU conjwe, excusez mon impertinence. Mais... je vous trouvais seule... dans ma chambre... si tard... Et vous veniez pour nous sauver!

MADAME DE COULANGES. Monsleur, ne parlons plus de cela« Êtes-vous sûr de réussir.? vos mesures sont-elles prises?

DON JUAN. Oui. Nos régiments se concentrent sur'Nyborg. La flotte anglaise sera...

MADAME DE cotLANGEs. Jc ue VOUS demande rien; ne me dites rien ; mais êtes-vous bien sûr du succès ?

DON JUAN. Autant qu'on peut l'être.

MADAME DE COULANGES : J'cu suls bien alsc.

DON JUAN. Dans peu de temps je reven'ai l'Espagne.

MADAME DE COULANGES. Qucllo joic VOUS aurcz de vous retrouver au miUeu de vos amis... après une si longue absence !

DON JUAN. Hélas !... il y a quelque temps je désirais si vivement retourner en Galice!... mais maintenant je suis malheureux de quitter cette île sauvage.

MADAME DE COULANGES. Songcz à VOS dcvoirS, monsîcur ; vous allez combattre pour votre patrie... vous aurez des distractions de toute espèce. Moi... je... j'espère que vous serez heui*eux en Espagne... que la paix se fera... et alors... ^ si vous revenez en France... j'aurai bien du plaisir à vous revoir.

DON iuAN. Je ne vois que malheur dans mon avenir... Vous avez été mon bon ange... et maintenant...

MADAxœ DE COULANGES. Jc VOUS reverrai encore une fois

9.vant wtre départ. Je brod€ en ce moment une petite bourse que je vous prierai de vouloir bien accepter commç un souvenir de moi.

DON JUAN. Je n ypuis plus résister. Madane, donnez-moi la vie ou la mort. — Dites-moi, voulez-vous ?.,. j'ose ^ peine vous le proposer... voulez-vous accepter mon nom, et me suivre dans mon malheureux pays ?

MADAME DE coLLA^GES. Mousieur î... que me proposezvous ? (A part.) Oli ! si je ne l'aimais pas tant !

DON JUAN. Je sais que TEspagne est un pays bien triste pour une Française, et dans quel état se trouve-t-elle maintenant ! Une tente de toile, la paille d'un bivouac... voilà la chambre qu'aura peut-être longtemps l'épouse de Juan Diaz... Je ne vous parle pas de ma fortune, de ma naissance... votre âme est trop élevée pour se laisser toucher par de semblables considérations... mais... si le plus ardent amour, si la plus vive amitié... vous paraissent dignes ie votre cœur... Je ne vous aime pas assez, pensezvous, je ne vous aime que pour moi, je ne vous offre que des maux, des souffrances à partager... mais que puis-je faire ? Mon pays m'appelle... et je sens que je ne puis vivre sans vous !

MADAME DE COULANGES. MoUSicUr !... Se pOUt-il... VOUS,

me donner votre main?... Je suis une Française sans fortune... comment pouvez-vous songer à moi... vous renoncez à votre avenir !

DON JUAN. Eh quoi ! vous n'avez pas de répugnance pour moi? Vous m'aimez ?

MADAME DE COULANGES. Oui, dou Juau, jo VOUS aime, mais je ne puis vous épouser... non, cela ne se peut... Ne m'en demandez pas davantage !

DON JUAN. Je suis le plus heureux des hommes ; ne penser plus à la différence de fortune... oh î qu'importe! Si vous étiez plus riche que moi, est-ce que vous ne m'aimeriez pas?

MADAME DE COULANGES. Oh! plÙt aU cicl l

DON JUAN. Eh bien! laissez-moi donc être aussi généreu3f que vous. ,

MADAME DE COULANGES. Nou... Vous m'avcz rcnduc beu» reusc, . . je suis contente. .. Adieu,

JOURNËË lli, SCÈNE III.

f>oif JUAN. Qwi signifie ce mystère? Dites-moi bi^ vite ▼os scrupules, mon amour les lèvera.

MADAME DE COULANGES. Je ne pUlS.

DON JUAN. Vous me désespérez.

MADAME DE couLANGEs. Ma famille est si nombreuse !

DOW JUAN» Je suis riche.

MADAME DE COULANGES. Ma mèrC...

DON HJAN. Je la déciderai à nous suivre*

MADAME DE COULANGES. Non, nou, ellç uc voudra jamats.

DON JUAN. Vous me cachez quelque vain scrupule, doua Élisa; au nom de notre amour, dites-le-moi.

MADAME DE COULANGES. Pourquoi me pressez-vous?... Écoutez, don Juan, vous allez en Espagne. De graves intérêts vont réclamer tout votre temps, tous vos efforts... Au milieu du tumulte. et des dangers des camps, que deviendrais- je?... une femme vous embarrasserait; songez aux dangers de la gueiTe.

DON JUAN se frappant le front. Sans doute !... VOUS avez raison!... mais je croyais qu'une femme pouvait aimer eomme moi! — Adieu, madame, vous m'avez dicté mon devoir. Oui, je vais en Espagne; mais le premier boulet^ j'espère, sera pour moi. Au moins vous n'aurez pas la douleur d'être veuve*

MADAME DE COULANGES. Arrêtez, don Juan... ne croyez pas ce que je viens de vous dire... le coup qui vous atteindra me frappera aussi. Mais il est une raison terrible qui m'empêche de vous épouser... je vous aime trop pour vous épouser sans vous la dire... mais ne me la demandez pas si vous voulez m'aimer. Adieu, don Juan, je penserai toujours à vous.

DON JUAN. Élisa, Élisa, je vous jure sur mon honneur que jamais je ne vous demanderai cette raison... jamais je ne vous en parlerai... je n'aurai pas la moindre inquiétude... Rien ne peut altérer mon amour... mais, si vous avez quelque affection pour moi, consentez à me suivre... (Avec uae iBquiétude mal dissimulée.) Quelque scrupule... quelque enfantillage vous arrête ?

MADAME DE COULANGES. Dou Juau, cu me déclarant votre amour, vous m'avez rendue plus heureuse que je ne Tai

jamais ê\ê ; vous me forcez maintenant à perdre tout ce bon^ heur en un instant... mais vous le voulez.

DON JUAN. Non^ je ne le veux pas ! ne me dites rien !... je vous jure d'avance que tout ce que vous pourrez me dire ne m'empêchera pas de vous aimer... Vous êtes ce que j'ai de plus cher au monde ; et si l'honneur et mon pays ne m'obligeaient pas à...

MADAME DE couLANGEs. Nou^ VOUS uc saurcz jamais mon

secret. EUe sort et s'enferme chez elle.

DON JUAN seul. Qu'a-t-ellc ! Quel est ce secret qu'elle n'ose m'avouer? (il frappe à la porte.) Élisa! Élisa! — Elle ne répond pas I... ÉUsa! — Jamais homme fut-il plus malheureux ! Tout m'accable à la fois. Je m'y perds. Je ne sais que penser d'elle ! Mais jamais je ne l'ai tant aimée. Ah!

Dieu soit loué ! voici sa mère. Entre madame de Tourrille.

Venez^ madame, venez me rendre la vie. Je suis un homme mort si vous ne venez à mon secours.

MADAME DE TouRviLLE. Qu'y a-t-ii, mousieuT ? Qu'avezvous ? Comment puis-je vous être utile ?

DON JUAN. Ah ! madame, c'est entre vos mains que je remets ma destinée... je suis bien malheureux... je viens de voir madame votre fille, et je lui ai fait l'aveu d'un amour...

MADAME DE TOURVILLE. Gommcut ! mousicur, à ma fille !

DON JUAN. Oui, je l'adore, je ne puis vivre sans elle. Elle m'a avoué qu'elle n'avait pas de répugnance pour itioi... qu'elle m'aimait... et puis... je ne sais quelle idée bisarre s'est empai'ée d'elle... elle m'a dit qu'elle ne serait jamais ma femme... Ah ! madame, si vous avez quelque empire sur elle !...

MADAME DE TOURVILLE Stupéfaite. YOUS VOUlcZ épOUSCr ma

fîUe?

/ DON JUAN. Oh I si elle consentait, je serais le plus heureux des hommes.

MADAME DE TOURVILLE. Yous!... (A part.) Qu'ai^je fait, malhem'euse que je suis ! Moi qui n'y ai pas pensé I

DON JUAN. Mais jamais, mdgré mes prières, elle n'a voulti m'avouer le motif ou le scrupule...

MÀDABiE DE TOURVILLE. Mais, monsieut^ les convenances de fortune> d'abord^ sont-elles?..*

joornée m, SCÈNE lit. et

BON jtîAN. Ne me parlez pas de cela. J'ai trente mille piastres de revenu... je suis riche, noble... mais qu'importe? Elle a quelcpie scrupule extravagant; elle me le cache, elle me fait mourir !

MADAME DE TouRviLLE à part. Imbécilc que J'étais î A quoi pensais-je donc? Il y avait bien plus à gagner de ce côté-là !

DON JUAN. Au nom du ciel, madame, je vous en conjure ! allez la trouver... Soyez dès à présent ma mère... Parlez pour moi... dites-lui combien je serai malheureux si elle n'est pas à moi... — Mais vous-même, madame, vous partagez peut-être les préventions de votre fille?

MADAME DE TocRVTLLE. Moi, mousicur Ic coloucl? au contraire, j*ai la plus haute estime pour vous. Je désire même l'honneur de votre alliance, (a part.) Elle a perdu la tête !

DON JUAN. Vous me comblez ! Courez, ma chère madame de Tourville! dites-lui que je ne veux pas savoir ses secrets... dites-lui que si elle ne me hait point...

MADAME DE TOURVILLE. Coloucl, croycz, jc VOUS prie, quc ce n'est qu'un enfantillage au fond... J'ai trop bien élevé ma fille pour qu'elle ait quelque chose de sérieux à cacher à son mari, (a part.) Je serais bien bête si je manquais la balle au bond. La gratification ne vaut pas ce que je puis tirer de celui-là. Je vais tout lui dire.

DON JUAN. Ah ! madame, je n'espère qu'en vous !

MADAME DE TOURVILLE. Écoutcz-moi, jcunc hommc, j'ai quelque chose de plus sérieux à vous dire.

DON JUAN. Ma chère madame de Tomrille, allez lui parler, i-amenez-la, il n'est rien que je puisse entendre.

MADAME DE TOURVILLE. Uu pcu de paticncc, étourdi î Je viens de chez monsieur le résident de France. J'avais à lui parler. J'ai attendu quelque temps dans l'antichambre, car il avait quelqu'un avec lui... La curiosité naturelle à mon sexe m'a fait prêter l'oreille, il faut l'avouer, et, la cloison étant fort mince, j'ai tout entendu. Savez-vous ce qu'il disait? n complotait, monsieur Juan Diaz, avec un jeune homme étourdi comme vous — il complotait d'inviter le générai à dîner pour l'assassiner ou se rendre maître de sa personne, en attendant que les régiments français qui sont

en marche puissent arriver ici, et vous exterminer tous tant que vous êtes d'Espagnols dans cette île*

DON JUAN. Que dites-vous?... le résident !

MADAME DE TouRviLLE. Lc petit jeuno hommc qui était avec lui avait Tair de ne pas y consentir, il lui a même remontré combien sa conduite était affreuse... mais ce coquin de résident l'a menacé de le faire fusiller, et il a bien été obligé d'y consentir, quoique malgré lui, j'en suis sûre.

DON JUAN. Et vous l'avcz entendu?

MADAME DE TouRviLLE. Do mcs orelUes. Vous né lui ferez pas de mal, n'est-ce pas, à ce petit jeune homme ?... Quant au résident, c'est un vieux scélérat bien taré, et qui est digne de tout votre comToux.

DON JUAN. Je vais chez le marquis de La Romana, veuillez m'y accompagner.

MADAME DE TOURVILLE^ Au molus ne manquez pas le résident. Je suis encore tout émue de son infâme trahison.. « il faut le faire fusiller tout de suite, sans l'écouter... Pour Tautre...

DON JUAN. Son affaire est claire.

MADAME DE TOURVILLE. Yous m'avcz promîs de lui faire grâce... Mais écoutez, bon jeune homme... écoutez, mon enfant...

DON JUAN. Ah î ma bonne mère !

MADAME DE TOURVILLE. Je vals VOUS ameu^ ma fille, et, pendant que vous ferez votre paix avec elle, je m'en vais instruire de tout votre général; de cette façon, nous ferons d'une pierre deux coups.

DON JUAN. Allez vite auprès d'elle. Je reviens aussitôt.

MADAME DE TOURVU.LE. Nou, rcstcz. Je VOUS l'amène... — Elle est d'une innocence, cette pauvre Élisa... Ma foi, entre nous, je ne sais si son premier mari a été... son mari... c'était un vieux goutteux... Elle est d'une innocence.., vous rirez.

DON JUAN. Entrez vite.

MADAME DE TOURVILLE. Une embuscadc. Ne dites mot. Rangez-vous du côté de la porte. (EUe frappe.) c'est moi, c'est ta mère ; ouvre, Élisa. EUe rentre.

PGM JUAN seul. Je ne sais si c'est le bon Dieu ou le diable

qui mène nos affaires ! ma tête est en feu ! Je n*y pttisplus tenir. Jamais je ne fus mis à pareille épreuve. Écmtom... sa mère semble la presser... Elle résiste...

MADAME DE TOURviLLE. Au sccouFs, colonel ! à mw !

Don Jaan entre dans l'appartement, et en sort bientôt entr.ilnant m»* dame de Coulanges; madame de Tourrille.

DON JUAN. Oh! vous ne m'échapperez plus. Vous êtes à moi pour la vie, votre mère y consent.

MADAME DE TOURVILLE. Ah ! cc tendre spectacle m'arrache des larmeâ de joie. Allez, mes enfants, aimez-vous, soyez heureux, c'est voti*e mère qui vous bénit. (Baa à don Juan.) Je vais chez votre général. EUe «ort.

DON JUAN. Au nom du ciel, regardez-moi, Élisa ! Que vous aî-je fait? Est-ce que vous ne m'aimez plus?... Donnez-moi votre main... Ah ! vous avez beau faire, voua

prendrez cet anneau. — (II «^efforce de iui mettre un anneau ad

doigt.) Maintenant il n'y a plus à s'en dédire, vous avez mon anneau. Hommage à la marquise de ***.

MADAME DE COULANGES. VoUS VOUlCZ doUC tOUt SaVOlr? —

Laissez-moi; reprenez cet anneau et gardez-le pour une marquise. Savez-vous, don Juan, ce que je suis venue faire ici ? On me donne six mille francs par an pour surprendre vos secrets. Que vous en semble, don Juan?

DON JUAN atterré. Ah I

MADAME DE COULANGES. A préscut VOUS savcz Thonorable profession que j'exerce... Mon véritable nom est Leblanc... Voulez-vous savoir l'histoire de ma vie? écoutez un instant... vous n'êtes pas au bout, et vous avez encore besoin de votre courage.

DON JUAN. De grâce !... c'est une plaisanterie.

MADAME DE COULANGES. Silcncc!... Ma mère m'a élcvéc dans l'espérance que ma beauté et mon esprit lui rapporteraient de l'argent. Entourée d'une famille accoutumée à l'infamie, faut-il s'étonner que j'aie si bien profité des exemples que j'avais sous les yeux ? — Oui, don Juan, je suis payée par la police ; ils m'ont envoyée ici pour vous séduire, pour tirer de vous les secrets de votre ami, pour

vous mener à l'échafaud. Elle tombe sur ur canapé.

DON JDAN. EUsa !*.• oh I j'en mourrai... Ëlisa!. ,

MADAME PE couLANGEs. Yous ne VOUS étes pas enfui?

DON JUAN. Vous êtes malade^ Élisa! Vous êtes folle !

BUDAME DE couLANGES. Retirez-vous, monsieur, vous vous souillez en touchant mie misérable comme moi. — J'aurai bien assez de force pour regagner ma chambre toute

seule. Elle fait un effort pour se lever, et retombe aussitôt.

DON JUAN. Élisa, tout ce que vous dites est faux..* Vous et votre mère, ne venez-vous pas de nous découvrir les pièges que nos ennemis nous préparent?

MADAME DE COULANGES. J'iguore ce que ma mère a pu vous dire; mais moi, don Juan, moi, j'ai été payée, payée pom* sm'prendi'e vos secrets.

DON JUAN. Je ne veux pas vous croire.

MADAME DE COULANGES. Du moment que je vous ai connu, j'ai en quelque sorte changé d'âme... mes yeux se sont ouverts... Pour la première fois i'ai pensé que je faisais mal... j'ai voulu vous sauver... don Juan ! ramoiu* que je sens pour vous, souffrez que je parle encore de mon amour... mon amour pour vous m'a rendue tout autre... je commence à voir ce que c'est que la veilu... c'est... c'est l'envie de vous plaire.

DON JUAN. Malhem'euse femme! maudits soient les barbares qui ont con^ompu ta jeunesse I

MADAME DE COULANGES. dou Juau ! VOUS avez pitié de moi. Mais vous êtes si bon!... vous souffrez quand vous voyez souffrir votre cheval !... Oh î je penserai à vous toute ma vi^... Peut-être aussi Dieu aura-t-il pitié de moi; car, oui, il y a un Dieu au ciel.

DON JUAN. Mais maintenant vous aimez la vertu!

MADAME DE COULANGES. Je VOUS aime de toutes les forces de mon âme... Mais je vous dégoûte... je le vois.

DON JUAN après un silence. Ëcoute, Élisa, sois franche ; une seule question. . . As-tu jamais causé la mort d'un homme ?. . . Mais, non, ne me réponds pas... je ne te demande rien... je n'ai pas le droit, moi, de te demander cela... Moi!... Eh ! n'ai-je pas combattu à Trafalgar, à Eylau, à Friedland, pour le despote de l'univers ?... N'ai-je pas tué des hommes généreux qui combattaient pour la liberté de leur patrie ?... 11 y a quelques jours, n'aurais-je pas, au premier coup de

JOURNËE III, SCËNE III.

tambour^ sabré un patriote pour le bon plaisir de l'empereur ? et moi ! j'ose te demander !... Tous les hommes sont des loups, des monstres !... Je suis tenté de lui brûler la cervelle et de me tuer ensuite sur son corps.

MADAME DE couLANGEs. Jo VOUS répondrai, don Juan, je le puis. Je vous le jure par... mais des serments, dans ma bouche, qui pourra les croire? Non, jamais je n'ai causé la mort d'un hdmme... Relevez- vous, don Juan, reprenez votre anneau... mais remerciez le hasard qui m'a protégée... Si ces mains que vous baisez ne sont pas teintes d'un sang innocent, j'en remercie le hasard-.. Avant de TOUS connaître, je ne sais ce que j'aurais fait...

DON JUAN. Tu es aussi vertueuse, Élisa... tu es plus vertueuse que toutes ces bégueules qui, parce qu'elles ont passé leur vie dans un couvent, se vantent de leur courage à résister aux tentations ! Élisa, tu es ma femme !... Ta mère restera ici, je lui donnerai autant d'argent qu'elle en voudra... mais toi, tu me suivras, tu seras mon compagnon, tu partageras toutes mes fortunes.

MADAME DE COULANGES. Yous êtes fou. Daus uu instaut vous changerez d'idée, et alors vous vous étonnerez d'avoir jamais senti de la pitié pour une créature comme moi.

DON JUAN. Jamais, jamais !

MADAME DE COULANGES. Oui, je suis assez heureuse, puisque vous ne m'avez^pas déjà repoussée du pied comme un être malfaisant. Je ne veux pas faire le malheur de votre vie en vous prenant au mot dans un moment d'enthousiasme. 11 vous faut une femme^ don Juan^ qui soit digne de vous. Adieu.

DON JUAN. Vous ne me quitterez pas, de par tous les diables ! Je ne puis me passer de vous, je ne pourrai jamais aimer que vous. Venez avec moi. — Eh ! qui jamais saura votre histoire en Espagne?

MADAME DE COULANGES. Ah ! dou JuaU !... (Elle lui prend U

main.) Soit, je VOUS suis. Mais je ne serai pas votre fenune ; je serai votre maîtresse, votre domestique. Quand vous serez las de moi, vous me chasserez... Si vous me souffrez auprès de vous, ce sera entre nous à la vie et à la mort«

DON JUAN. Tu seras toujours ma maîtresse et ma femme.

11 Tembrasse.

MADAMB DE couLANGEs. Ma résolutiou est prise^ je n'en

changerai pas. Entre madame de Toarrille.

MADAME DB TouRviLLE. Dans les bras Tun de l'autre !..... Enfin je sjiis contente ! Je vous avais bien dit qu'elle ne demandait pas mieux.

DON JUAN. Élisa^ laisse-nous un instant. Attends^-moi dans

mon appartement^ je t'y suis. Madame de Coulaoges sort.

MADAME DE TOURVILLE. Déjà VOUS VOUS tutoyez? — Le général vous demande.

DON JUAN. Je sais qui vous êtes, madame... si je le voulais^ je vous ferais pendre. — Voulez-vous dix mille piastres pour rester ici, ou aller au diable, si vous voulez, à condition de ne jamais revoir votre ûlle^ de ne jamais lui parler, 4e ne lui écrire jamais ?

MADAME DE TOURVILLE. Mousleur... mais... ma chère fille.

DON JUAN. Dix mille piastres... réfléchissez!

MADAME DE TOURVILLE. Une mèrc si tendre..,

DON JUAN. Oui OU non ?

MADAME DE TOURVILLE. J'acccpte les piastrcs... mais il est pourtant bien dui* pour une mère...

DON JUAN. Rentrez chez vous. Ce soir vous les aurez. N'essayez pas de sortir, ou les sentinelles feront feu sur vous. ^

MADAsTË DE TOURVILLE. Au moius permettcz-moi, pour \a^ dernière fois...

DON JUAN. Sortez ! et ne m'échauffez pas la bile ! \

MADAME DE TOURVILLE à part. La petite TUSéc ! Elle sort.

LE MARQUIS entrant. Ma foi! je me rcuds. Vivent les jolis ' garçons ! Madame de Tourville m'a dit la vérité. Voici la lettre du résident qui m'invite à dîner chez lui.

DON JUAN. Douze balles dans la cervelle, voilà ce qu'il lui faut!

LE MAR<tuis. Je ne lui ea destine pas davantage, je ferai arrêter ses estafiers, et son dîner finira tout autrement qu'il ne l'espère. Ce sera le dernier que nous ferons dans cette Ue. Le vent est favorable ; demain l'amiral anglais jettera l'ancre devant Nyborg. <-* Je m'assurerai des officiers aile*

JOURNÉE m, SCÈNE III. 61

mands et danois de la même manière qulls pi étendaient le faire à notre égard.

DON JUÂN. Fusillez ! fusillez ! fusillez ! tous les hommes sont des faquins qui valent tout au plus la cartouche qui les envoie dans l'autre monde.

LE MARQifts. Peste ! comme tu y vas ! Je ne veux faire tuer personne; excepté pourtant monsieur le résident, que je ferai pendre bien et beau pour lui apprendre qu'une salle à manger doit être aussi sacrée que le lieu des séances d'un congrès. Demain il servira d'exemple aux diplomates à venir, et d'enseigne à cette auberge.

DON JUAN. Amen !

LE MARQUIS. Porte ce billet au colonel de Zamora. Que Ton arrête tous les courriers. L'artilleiie volante est arrivée. Je vais écrire au commandant. Le fort sera occupé par les grenadiers de Catalogne. Tous les régiments se réuniront à cinq heures sur la place d'armes ; et^ si le diable ne s'en mêle, le prince de Ponte-Corvo ne trouvera personne ici pour répondre à Tappel.

DON JUAN. Ah ! général, je voudrais déjà me voir vis-à-vis des Français. l\& sortent.

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