SCÈNE PREMIÈRE
Une Mlle de riaqaliltlou à Ûreiiadé.
A droite, trois sièges (celui du n.ilieu plus élevé) sur une estrade tendue de noir. Dans le fond, ou aperçi it très-confusémeut quelques iustronaents de torture. Au bas de l'esu'ude est une table avec une èhaiie pour le greffier. Le théâtre n'est éclairé que faiblement.
RAFAËL^ DOMINGO^ en grand costume d'inquisiteurs.
RAFAËL. Seigneur Domingo, je vous le répète,. c'est une injustice criante. 11 y a dix^oopt ans que je suis inquisiteur à Grenade. J'ai fait condamner vingt hérétiques par an^ et c'est ainsi que monseigneur le grand-inquisiteui* recon-^ liait mes service^ ! Me donner pour supérieui* un jeune homme imberbe !
DOMINGO. Voilà qui est affreux, et pour ma part j'en au.rais autant à vous dire. Savez-vous ce que cela prouve? c'est que monscigneui* le grand-inquisiteur n'est qu'un sot.
RAFAËL. Nous le savlous ; mais pour injuste et pour fanatique, je ne le connaissais pas encore. ^
DOMINGO. Enfln, qu'a-t-il de si grave à nous reprocher?
RAFAËL. Quant à moi, je sais ce qui m'a fait du tort dans son esprit Une misère I L'histoire de cette juive que
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j'ai convertie, et qui s'est avisée tout d'uu coup de devenii mère, a fait du bruit dans le monde. Mais, après tout, y a-t-il là dedans quelque chose de si extraordinaire ?
DOMINGO. De plus, il nous accuse, m'a-t-on dit, de n'êti-e pas chrétiens.
RAFAËL. Est'il donc si nécessaire d'être chrétien pour ôti*e inquisiteui* ?
DOMINGO. Malgré votre conversion et ses suites, je suis encore plus mal noté que vous sur ses tablettes.
RAFAËL. Vous y figurcz donc comme athée?
DOMINGO. Non, plût au ciel ! mais mon coquin de frère servant, qui fait ma chambre, lui a porté une cuisse de poulet qui s'y trouvait... je ne sais comment, et dans le carême^ s'il vous plaît !
RAFAËL. Par le corps du Christ ! voilà une fâcheuse affaire !
DOMINGO. Ce qu'il y a de pis, c'est que ce nouvel inqidsi* teur qu'il nous a envoyé pour présider ce tribunal est un démon qui doit nous espionner. Ajoutez à cela que le diôle est de bonne foi.
RAFAËL. Bon ! pouvcz-vous le croire ?
DOMINGO. Ou je me trompe fort, ou c'est un véritable Loyola. On dit qu'il en est à ne pouvoir distinguer une femme d'un homme ; oh ! c'est xm saint.
RAFAËL. Hélas !
DOMINGO. Hélas !
RAFAËL. Sacrebleu ! est-ce ainsi que Ton paye nos services ! Je suis aujourd'hui d'une humeur affreuse ; je voudrais être Turc ! — Malheur à ceux que nous allons juger ! il me laut quelqu'un pour passer ma mauvaise humeur. Au feu ! au feu ! et puis au feu ! voilà mon dernier mot.
DOMINGO. Amen ! c'est aujourd'hui samedi, et c'est mon usage de condamner ce jour-là ; le lundi j'absous. De cette façon, s'il y a des quiproquos, si les innocents tombent le mauvais jour, la faute en est au bon Dieu. — Mais, à propos, dites-moi, qu'est devenue votre juive ?
RAFAËL. Elle est à la Maternité, la petite sotte.
DOMINGO. Sotte eu effet ! (a part.) et plus sot qui Ty envoya.
1^ AËL. Que grommeler vous entre vos dents?
RCfcNE I. 7T
DOMWGo. Moi, je pestais après cet imbécile de grand-inquisiteur.
RAFAËL. Que le diable l'empoi-te !
DOMINGO. Chut ! U Y a un écho ici. — Au large ! voici
notre saint. lU sesépareat et se mettant à lire leur bréviaire, chacun d*uD côté de la scène.
Entre Ant( nio en grand costume.
ANTONIO. Mes très-révérends pères, nous allons aujourd'hui nous occuper d'une affaire bien importante, et pour laquelle je vois que vous vous préparez. Nous allons procéder contre une sorcière, une femme qui a fait un pacte avec le diable, mes pères ! L'esprit de ténèbres a, dit-on, donné à cette malheiu'euse un pouvoir surnaturel. Mais rassurons-nous, la croix que nous portons serait une défense contre les griffes du malin, s'il pouvait pénétrer dans les murs bénits du Saint-Office '.
DOMINGO. Satan perdrait son temps ici.
ANTONIO. Hélas ! mes pères, ne dites pas cela. La chair est - '^ faible, le vase est fragile. Pour moi, malheureux pécheur, ma seule force, c'est la connaissance de ma faiblesse. Vous, une longue vie passée dans la sainteté vous a rendus invulnérables aux tentations ; — mais moi, je suis jeune d'années et jeune d'oeuvres pies. Ah ! que j'ai besoin de vos sages conseils pour me diiiger aii milieu des écueils de cette vie !
RAFAËL. Nous avous tous bcsoin de conseils.
DOMINGO. Avertis l'un par l'autre, nous résisterons mieux aux attaques du démon.
ANTONIO. « Seigneur, ne m'exposez pas aux tentations ! » Voilà ma prière à tous les instants du jom*. U est si facile de succomber ! Quelque vigilance que Tâme mette à se garder, l'ennemi des hommes est un sei-pent subtil, la plus petite brèche lui suffit, et une seule goutte de son venin peut gangrener «ne âme à jamais. Sans doute, j'aurais déjà succombé sans l'intercession de mon bienheureux patron, monseigneur saint Antoine.
BAFAEL à part. U a quelque chose sur la conscience. Cela doit être curieux. (Haut.) a quelle tentation si puissante {)ieu a-t-il permis que vous fussiez exposé ?
AîrroNio. Il nous reste encore du temps avant la séance, et, pour nous préparer à la tâche que nous devons remplir, un aveu sincère de nos fautes nous est utile. — Écoutez-moi donc, mes pères. — J'avais toujours pensé que la femme est Tinstrument de damnation le plus sûr dont le malin se puisse servir. Vous partagez mon opinion, mes pères? La rencontre d'une femme est plus dangereuse que celle d'un aspic...
DOMINGO avec une surprise affectée. Comment ! UUC femme
setait-elie?...
ANTOîsio. Dès ma plus tendre enfance je fus élevé dans un couvent, jamais je n'en étais sorti ; je ne connaisseds, il y a six mois, d'autre femme que ma mère, et plût au ciel que je n'en eusse jamais vu d'autres î HAFAEL de même. Sainte Vierge ! vous me faites frémir i AKTONio. Satan me frappa d'une maladie aiguë, qui mit mes jours en danger... je demandais à Dieu de mouiîr
dans l'innocence mais il ne daigna pas exaucer ma
prière. — Je revins à la vie. — Les médecins, pour achever mon rétablissement, m'ordonnèrent d'aller respirer utt air plus pur dans une petite maison de campagne appartenant à notre couvent. Enhardi par la solitude du lieu, Î'osai sortir des murs, et sortir seul... J'avais essayé met brces dans la campagne, et je rentrais dans notre maison'; quand tout à coup... mes yeux rencontrent devant not^ porte un être, qu'à ses vêtements, je crois être une femme. Son apparition subite me jeta dans un trouble tel que je n'eus pas môme la présence d'esprit de fermer les yeux; égaré, hors de moi, je restais devant elle, et son image s'enfonçait toujours plus profondément dans mon cœur. En vain je voulus fuir, mes pieds se fixaient à la terre. Senfblable à un homme tourmenté du cauchemar, je voyais lé danger, mais j'étais sans force, sans voix : j'étais comme le colibri fasciné par l'alligator. Mon' sang bouillonnait... fêtais effrayé... je tremblais... et pourtant, si une telle cofl^ paraison n'est pas un sacrilège,... j'^rouvais cette espèce d'extase délicieuse que j'ai sentie quelquefois en priant devant notre sainte Madone. Encore quelques moments, et je serais mortà c^tte place... Mon âme... je la sentais près de
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m'abandonner... je serais mort... et mort dans le péchë^ si cette créature n'eût fait un pas vers moi. Ce mouvement subit rompit le charme en redoublant ma frayeur... Je pu? m'écrier : Jésus ! Ce saint nom me délia : je coums de toutes mes forces sans regarder derrière moi, jusqu'à ce que, me jetant dans les bras de mon confesseur, je soulageai mondme oppressée.
RAFAËL avec un grand soupir. Je m'attendais à pls.
Antonio. Satan n'abandonna pas sa victime. J'avais tul^ mais j'avais emporté le dard empoisonné. Hélas !... il faut l'avouer., il est encore dans mon sein. Jeûnes, prières, mortifications, rien n'a pu encore arracher de ma pensée l'image de cette femme. Elle me poursuit dans mes rêves^ je la vois partout... ses ^Tands yeux noirs... qui ressemblent aux yeux d'un jeune chat... doux et méchants à la fois... je les vois... toujours... encore maintenant je les vois. (Il cache sa tète dans 86$ mains.) Le dirai-je? souvent, au milieu de p^es lectures pieuses, mon esprit n'est plus aux paroles sublimes.de l'Évangile ; mes yeux, ma bouche, rie lisent plus que des mots vides de sens ;, — mon âme est tout entière à cette femme. — : Sûrement Satan prit cette figure pour tenter mon bienheureux patron. Grand saint Antoine, donnez-moi votre courage î RAPHAËL ei DOMINGO. Lc Scigncur vous soit eh aidé ! , ANTONIO. Amen ! — Pom-quoi faut-il qu'un malheurcut pécheur soit condamné à juger les autres, quand il ne èaît pas lui-même si le jugement dernier ne l'enverra pas daiis les flammes des piévaricàteurs? (Longue pause.) Remplissons cependant notice tâche, quelque pénible qu'elle soit, et souvenons-nous que c'est le sort de rhomme de passer sa viie
dans les tribulations, (ll monte sur restrade et se place entre Rafaël
et Domingo.) GrefQcr, appelez la cause, et faites pardtre Taccusée.
RAFAËL. Quoi ! VOUS fcrmcz les yeux f
ANTONIO. Plût au ciel que je fusse aveugle! une femnfe va paraître devant nous.
LE GREFFIER. Maria Valdez, accusée, paraissez devant le tribunal du Saint-Office.
Eutre Mari(j|uitft Toilçe entre deux familiers dû âaîut-Office/
ANTONIO les yeu fermés. Femme, qael est votre nom?
MARiQuiTA , On m'appelle Maria Valdez, plus souvent Mariquita ; on m'a de plus surnommée la folle. Voilà mes nom, prénom et surnom.
ANTONIO de même. Votre âge?
MARiQuiTA. C'est uue question un peu scabreuse à faire à une femme, slTon veut qu'elle dise la vérité. Cependant je suis franche, j'ai vingt-trois ans. Si vous en doutez, regardez^moi. Ai-je l'air plus vieille ? (Elle ôte son yoUe.)
RAFAËL et DoxiNGO à part. Vive Dieu ! quelle jolie fille !
ANTONIO de même, à demi-Yoix. Arrière de moi, Satan, démon de la curiosité ! tu ne me vaincras pas! (Haut.) Quelle est votre profession ?
MARiQuiTA hésitant. Diable !... jeuc sais trop que vous dire... je chante, je danse, je joue des castagnettes, etc., etc..«
ANTONIO de même. Ainsi c'est dans ces jeux, dont, grâce au ciel, les noms mêmes me sont inconnus, que vous dissipez un temps que vous devriez donner aux larmes du repentir?
MARiQuiTA. Eh ! pourquoi donc pleurer et se repentir, seigneur licencié, quand on n'a rien fait de mal ?
ANTONIO de même. Rien fait de mal ! interroge ta conscience!
MARiQuiTA. Que voulcz-vous qu'cUc me reproche ? J'ai bien commis quelques petites fautes, mais j'en ai eu l'absolution dimanche dernier de l'aumônier de Royal-Murcie, infanterie. Laissez-moi aller, et ne m'eftrayez pas davantage avec vos robes noires et toute votre...
ANTONIO de même. Maria Valdcz, VOUS dites que votre conscience ne vous reproche rien : réfléchissez, et ne mentez point.
MARiQuiTA. Puisque je vous ai dit la vérité, vous allez me laisser sortir, j'espère?
RAFAËL à Antonio. MettCZ-la SUT la VOiC.
ANTONIO de même. Comiaisscz-vous uuo femme nommée Juana Mendo?
MARiQLiTA. Sijc la conuais, une de mes bonnes amies !...
ANTONIO de même. Mais n'a vez-vous jamais eu de querelle?
MARiQuiTA. Non... Ah ! cependant, il y a quelques jom*s, elle m'a cheixhé noise, prétendant que je lui avais volé un amant ^ ce qui n'est pas vrai^ monsieur le Ucencié. Seule-