DON ESTEBAN, INÈS
DON ESTEBAN. Hé quoi î VOUS ne vous corrigerez jamais ! Me répclercz-vous donc toujours les mots de votre village?
INÈS. Que veux-tu? le vin de la Rjpja sont toujoui*s la peau de chèvre K
JOURNI^.E 1, SCÈNE I. 125
DON ESTEBAN. Pouah ! le joli proverbe dans la bouche do la baronne de Mendoza ! (a part.) J'enrage!
INES. Tu ne fais que me tarabuster pour des prunes. On n a pas un instant de repos avec toi.
DON ESTEBAN M promenant à grands pas. Ah !
INÈS. Est-ce ma faute à moi^ si tu es de mauvaise bu- • meijr ? Parce que nos voisins nous donnent des tracasse» ries, c'est moi qui dois en souffrir !
• DON E^TESAN. Les iusolcuts ! oh ! je m'en vengerai !
INÈS. Aussi^ pourquoi lc$ aller déterrer dans leurs gentilhommières^ les inviter ici ? Gueux comme des rats d'église et vains comme des paons^ ils se croiraient déshonorés s'ils nous témoignaient des égards. Et tout cela à cause de mon pau^TC père ! Lui^ il a acheté sa noblesse assez cher. Tu dois t'en souvenir, Esteban ?
DON ESTEBAN lui serrant la main. Chère ïnès, je UC l'oublieraî
jamais ! IMais^ dis-moi^ le plus froid des hommes ne se mettrait-il pas en fureur à voir ces petits hidalgos, à mille réaux de rente, arrivant les uns après les autres avec la même histoire? « Mon épouse, madame la comtesse une telle, esi indisposée. — Dona une telle est incommodée... » Et leur insolence méditée pour ton père, et cette affectation de ne jamais t'appeler dona Inès, de ne jamais t'adresser la parole !... Oh ! j'étais hors de moi î...
INÈS. Bon ! il fallait en rii*e !
DON ESTEBAN. Jc uc vois ricu dc risible là dedans. Et à propos, tu leur donnais de ton côté ample sujet de rire, avec tes naïvetés et tes mots galiciens ! Et puis, pourquoi dire que tu avais préparé toi-même les pois chiches? Est-ce que tu devrais savoir faire la cuisine ? .
INÈS. Dame ! tu disais autrefois que je les accommodais si bien...
DON ESTEBAN. lls cu riront pendant un mois ! Madame la baronne qui épluche des pois chiches !
INÉ3. Pois chiches ou autres, ils en ont mangé comme gens qui jeûnent souvent chez eux.
DON ESTEBAX. Eu outrc, malgié mille et mille avertissements, tu n'as jamais- manqué de m'appeler mon cœur. Y a-til rien de plus ridicule? Cela sent le village d'une lieue.
126 INÈS MENDO.
INÈS. Méchant ! qui croirait qu'autrefois tu me grondais quand je t'appelais monsieur le baron? Dans la lune de miel^ tu m'embrassais toujours quand je t'appelais mon cœur.
DON ESTEBAN l'embrassant. Tu ne pcux me donner un nom qui me rappelle de plus doux souvenirs. Mais vois-tu, mon Inès^ pour le monde, pour ces hidalgos pelés et impertinents, il nous faut prendre nos grands airs.
INÈS. Allons, j'y ferai mon possible, mon... mon amî.ldais ne fronce plus tés sourcils, embrassons-nous encore une fois, et que la paix soit faite !
DON ESTEBAN. Ma chère Inésille, pourrais-je jamais te
Sjarder rancune ? C'est pour toi, pour toi seule,- que j'ai soufért hier. Dieu! quand j'y pense, ma colère se rallume. Ces bégueules, qui ne veulent pas venir dîner chez toi !
INÈS. Moquons-nous de leurs caquets. Leur société estelle si agréable qu'il faille la regretter? Entre un domestique.
LE DOMESTIQUE. Monscigncur, voici deux lettres. n sort.
DON ESTEBAN. QucUc cst cctte écriture ? je ne la connais pas. (Lisant.) <t Don Cil Lampurdo, y Mello de la Porra, etc., a baise les mains à don Estcban- Sandoval, baron de Men- « doza, et l'invite à honorer de sa présence la fête qu'il « donne dans son château de la Porra, mardi prochain, aux c( dames et aux seigneurs des environs. » Et il ne t'invite pas î corps du Christ ! (n déchire la lettre.) Il me paiera cher son insolence ! Vive Dieu ! j'en ferai un exemple qui apprendra la politesse à tous les Porras à venir * !
INÈS. La, la! mon cher Esteban, tu me fais tant de peine quand tu te mets en colère. Calme-toi, je t'en prie, pour ■ Famour de moi.
DON ESTEBAN. Tu ne sais pas ce que souffre un gentilhomme outragé.
lyÉs. Mon cœur!
DON ESTEBAN. Don Gil OU dott diable, je te ferai bien voir ! .:.
iNÉs. Il est trop au-dessous de toi.:. Mais tiens. Us donc l'autre lettre. C'est amusant de lire des lettres.
DON ESTEBAN. Je VCUX quïî Ic misérable ! (Lisant Tadresse de la letlre.) Ah !
INES. D'où te vient cette surprise ?
DON ESTBPAi^, Cçtte lettre est de la duchesse deMoutalvan,
INÈS. Et tu connais si bien son écriture, que rien qu'en lisant l'adresse tu devines de qui est le billet ?
DON ESTEBAN. Oh ! c'cst quc... oul^ je l'ai beaucoup connue... autrefois.
INÈS. Une ancienne passion ?
DON ESTEBAN. Hé ! quelquc chose comme cela, ayant que je te visse... Mais tiens, lis toi-même (il lui donne u lettre.)
INÈS. Voilà de la générosité. (Elle ouvre la lettre et la lui rend
sans la lire.) Et voici comment j'y réponds.
DON ESTEBAN lisant haut. « Cher barou... »
INÈS riant. (( Cher baron... » lis tout bas.
ûON ESTEBAN haut a Cher baron, jc quitte Madrid, ou phitôt à je m'enfuis. Je vais passer en Portugal pour des raisons. « que je vous détaillerai, si vous ne craignez pas de vous « compromettre en recevant poiu* quelques hem*es seule- « ment une proscrite dans votre château de l'Estramadure. • « — Vous avez donc fait la folie de vous marier, et si le
« bruit public... » (U Ht bas.)
INÈS. Pour le coup, lisez haut, cher baron.
DON ESTEBAN feignant de lire. BlT... brr... «et si le bruît
« public est vrai, vous vous êtes maiié. Adieu. Sérafine. » INÈS. Oh ! tu n'es pas encore assez fin, Esteban. « Vous « avez fait la folie de vous marier, et si le bruit public est « vrai, vous vous êtes marié. » Ésè-ce là du style de duchesse? Ma foi, il me semble que moi, j'écrirais une lettre ' mieux que cela.
DON ESTEBAN mettant la lettre dans sa poche. C'est Une folle.
Ifais, Inès, elle anive aujourd'hui, je le suppose; peut-clre tout à l'heure. Allez vous habiller. Je ne serais pas fâché que vous pai*ussiez dans tout votre éclat devant elle. C'est une vieille coquette, et il fout la faire enrager. Tenez, voue êtes pâle aujourd'hui; un peu de i*ouge ne vous irait pas mal.
INÈS. Pourquoi veux-tu me faire mentir? C'est tetrompei* toi-même. Si tu m'aimes pâle comme je suis, qu ai-je besoin de chercher a piaille à d'aùti'es?
DON ESTEBAN. Chère Inès î — Mais je serais bien aise" qu'elle admirât le choix que j'ai fait.
USÈ$. £h bien! je mettrai du rouge pour te plaii*e, monr •
Ud . INÈS MENDO.
cœur. Mais s'il faut me parer... je sui^ si gauche avec ces affiquets!...
DON ESTEBAN avec impatience. N'allez pas dire affiqucts 'devant la duchesse ! Mon ange, habillez-vous, je vous en prie. Vous ne poumez avoir l'air gauche, faite comme vous
êtes. (U l'embrasse.)
INÈS. Le moyen de résister à vos compliments? Adieu, je vais dire à ma camériste de me faire bien belle. Elle sort.
DON ESTEBAN seul. La duchcssc dc Moutalvau vient ici... — Que je suis bon d'être ému!... Oui, je l'ai aimée... comme tant d'autres... ni plus ni moins. Que m'impoi*te après tout ce qu'elle dira de mon mariage ? J'aime Inès... • SCS critiques pourront-elles m'empêcher de l'aimer ? Je ne serai pas même sensible à ses railleries, j'en suis sûr... Cette femme est maligne et je m'en suis aperçu déjà... Ce qui me fàclie, c'est qu'elle choisisse justement ce momcnt-cî, pour venir... Inès n'est pas bien aujourd'hui... elle est pâle... un peu jaune... elle a les yeux battus... diable! et l'autre qui va s'en moquer !... Pauvre Inès !... Oui, qu'elle me persifle, si elle l'ose, sur mon mariage !... Ah! vive Dieu! elle verra comme je recevrai ses plaisanteries... — Elle était bien belle autrefois... cette duchesse. Autrefois, c'està-dire il y a cinq ans. fl'est elle qui me mit en réputation parmi le beau sexe... c'est pour elle que j'eus mon premier duel... je fus blessé à ce bras, il na'en souvient, et j'allai chez elle tout fier, et tout saignant, me faire panser. Elle attacha les bandes elle-même... et ne voulut souffrir que personne autre prît soin de moi. En posiant l'appareil, elle baisa la plaie à plusieurs reprises... elle suça le sang... J'étais jeune alors, et ces baisers me faisaient l'effet d'un fer chaud... Jamais je ne me rappellerai ce moment sans un serrement de cœur !... Ah ! don Juan Ramirez, que je vous eus d'obUgations pour le coup d'épée que vous me donnâtes ! Entre Mendo manchot.
MENDO. Dieu VOUS garde, don Estcban ! je suis charmé de vous trouver si gai aujourd'hui.
DON ESTEBAN. Appclez-moi votrc fils, si vous ne voulez pas me faire de la peine.
* JOURNËE 1, SGËNE I. 129
• nEiiiM) atce embamt. Je suis- venu... pouT VOUS faiw Dies adieux. Je pars...
DON ESTEBAN. Vous partez? où donc allez- vous?
MENDo. En Galice... au Ferrol... chez un de mes parents... un frère, que je n'ai pas vu depuis bien des années.
DON ESTEBAN. Ah ! voilà un frère qui vous est venu depuif bien peu de temps. .D'où vient oue vous ne nous en aves jamais parlé ?
MENDo. Mais... je ne sais...
DON ESTEBAN. Quelquc choso vous déplaît ici, et vous détermine à nous quitter.
MENDo. Rien, cher don Esteban... mais il faut que je parte... il le faut... •
DON ESTEBAN. Mais cncorc, la raison ?
MENDO. J'ai des affaires en Galice...
DON ESTEBAN. Vous êtcs Thommc aux secrets. Mais je crois avoir devine celui-ci. Vous avez été piqué de l'impertinence de nos gentillâtrcs d'hier... vous voulez. quitter un pays où vous êtes exposé à de semblables désagréments- Mais restez, mon père, restez, et vous serez satisfait de là vengeance que j^ prétends en tirer. ïe veux les vexer de toutes les manières. Pi'esque tout le pays m'appartient ; je les empêcherai de pêcher, de chasser; je leur ferai des procès. Gomnie gouverneur d'Avis et commandant mifitaire de là province, je leur enverrai des soldats en logement, quand nos troupes marcheront vers le Portugal * ; enfin...
MENDO 4 Et pourquoi vous rendre ainsi malheureux vousmême pour une pure bagatelle ? Laissez ces gens avec leurs préjugés ; je les excuse, et je leur cède. Je leur abandonne le champ de bataille; la victoire doit rester au plus grand nombre.
DON ESTEBAN. Non, dc par le diable ! vous ne nous quitterez pas, maintenant que je sais vos véritables motifs. Jamais on ne dira qu'un Mondoza se soit soumis aux caprices de qui que ce soit. Vous resterez avec moi, dussé-je voir toute TEstramadure en armes marcher contre ce château pour vous en chasser.
MENDO. Écoutez-moi, don Esteban ; vous avez vu combien j'étais d'abord éloigne de ce mariage. Quand bien même je
m INÊS MEl^DO:
i^'auvàis pas été souillé de l'horrible tache dont là hbnté du roi notre seigneui* a daigné me laver, j'aurais t>ênsé, cependant, qu'en fait de itiariage il faut toujours chercher l'égalité des conditions ; noîi que je sois entiché dès préjugés, ou plutôt des opinions communes sur la noblesse et là roture ; mais, quand le sort nous a fait naître dans une classe d'hommes, c'est dans cette classe que se trouvéïit nos liaisons, nos amitiés* Elles se fondent surraèraes goûts, mêmes mœurs, mêmes idées. 11 faut rester là où le bon Dieu nous a placés. Mais, dans notre famille, le ciel en a ordonné autrement. Vous vous êtes alhé à un pauvre homme dont le nom, ijçialgré les grâces de Sa. Majesté, sonne mal encore à l'oreille d'un gentilhomme. Vous auriez trop à souffrir pour le faire respecter. Un homme... un vieillard qui, par lui-même, n'est pas bien amusant, qui ne vous est utile à rien, et qui n'a rien à faire ici, ne doit
Ï>as, de gaieté de cœur, condamner à des avanies pei'péuelles un galant homme, à qui il est déjà tellement redevable...
DON ESTEBAN. Et moi?... ' *
MEiNDO. Non, Esteban ; laissez-moi partir QuËjjitàma
fille, en vous épousant. elle à perdu mon nom. Elle est devenue une Mendoza, et ce nom pèiit effacer toutes les taches héréditaires. D'ailleurs, si vous éprouviez quelques insultes à cause d'elle, vous êtes son mari, et vous avez pris l'engagement de la défendre et de la venger, du moment que vous l'avez menée à Tautel. — Mais moi, tant que je resterai auprès de vous, je serai comme un lépreux qui. rendra votre maison déserte, et qui vous privera de tous les plaJh sirs, de toutes les prérogatives auxquelles votre rang dans ie monde vous a donné des droits.
noN ESTEBAN. Tout cc bcau discours est inutQe,. Mendo'; vous resterez. Croyez-vous que votre compagnie ne me soit pas mille fois plus agréable que celle de tous les petits hidalgos de l'Estramadure? Et pour satisfaire leur sot orgueil. Je me séparerais d'un ami, d'un père ! Qu'ils aillent tous au diable mille fois !
. MENDo. Seigneur, vous me confondez. Je suis tellement habitué à recevoir des grâces des Meudozas, que je ne $ai9^
lOUHNfiE t, SCÈNE t. Idl
eôminetit les vefùser. Mais je crains bien que voiis n'ayez lièù de vous repentir un jour d'avoir conservé auprès de vous un paysan ignorant, infirme
DON ESTEBAN le seiTant dans ses bras. Ah ! Cette infilUlité me
•w rappelle tout ce que vous avez fait pour moi, mon père l I Pourrdi-je jamais m'acquitter de ma dette?
1 MENDO. Ce que j'ai fait... •
' DOW ESTEBAN. Nous nous vcugerous, soyez-en sûr. — A . propos, il nous arrive aujourd'hui une belle dame, la duchesse Séraphine de Montalvan. Elle vient de Madrid. Nous
nous endimanchons tous jour la recevoir C'est une
folie de ma part mais, de grâce, quittez cet habit brun,
et prenez-en un plus galant.
Hendo. Vous avez tort de me retenir. n sort.
DON ESTEBAN seul. AUons, allous ! j'ai fait une bonne action, j'en aurai plus de force pour résister aux séductions
de Séraphine... — Séductions ! vive la modestie ! Que
Toti se persuade aisément, quand on a fait une pauvre petite conquête, que toutes les femmes ambitionnent l'honneur
de vous subjuguer! Mais ne serait-il pas plus convena^
ble que j'allasse au-devant de la duchesse ?. Mais peut-être que cela ferait de la peine à Inès. — Après tout, ce n'est qu une attention due à toute femme... Poiu*quoi serais- je moins galant pour une duchesse que pour une bourgeoise? Je cours au-devant d'elle ; mais la porte s'ouvre.
UN DOMESTIQUE entrant. Monseigneur, une dame dans une voiture à six mules entre en ce moment dans la cour.
Usort.
BON ESTEBAN. Je dcsccnds la recevoir. — Que je suis bon d'être ému ! comme s'il n'y avait pas cinq ans que je ne l'ai vue, et cinq anSb changent bien une jolie femme.
Il tort. Entre Inès avec du rouge très-mal mis et beaucoup de diamants.
mes seule. Comme il a couru avec joie au-devant d'elle!... et quand il a reçu sa lettre, il a paru enchanté !... il n'a pas voulu me la lire tout entière... — Je n'ose lui montrer que cela m'afflige, car, bien sûr, il ne le fait pas exprès. Il m'aime, et je serais ingrate si j'étais jalouse. Cependant, je ne 8i;iis qu'une villageoise bien simple et saifè belles ma • pières ; peut-étrç se dégoiVfvr-t-il de moi, quand il me
ni INÈS MENOO.
comparera à une dame de Madrid, pleine d'esprit et de grâces. :^lais non, Esteban est trop bon pour cesser de ra'aimer. (Voyaut entrer la duchesse.) Ah !».. Dicu! qu'cUc cst belle !
Eulre don Esteban donnant la main à la duchesse.
DON ESTEBAN. Clièielnès, la duchesse Séraphine de Montaivan. — Madame^ permettez-moi de vous présenter la baronne de Mendoza.
LA DUCHESSE^ Jc scrai charmée de faire sa connaissance.
INÈS balbutiant. Etmoi... auSSi.
LA DUCHESSE. Qucls chcmlns affreux ! Je suis accablée de fatigue. — Ah ! *
INÈS. ï^ourtant vous avez été en* voiture.
LA DU£iiEssE souriant. C'cst pour ccla même.
DON ESTEBAN à la duchesse. Madame, daignez vous asseoir « (Bas à Inès.) Inès, qu'avez-vous donc? — Asseyez^ vous.
LA DUCHESSE. La barounc a Tair souffrante... Seriez-vous ' incommodée/madame?
INÈS. Moi... madame ?
DON ESTEBAN. Elle s'cst fatiguée hier. C'est ce qui vous la fait trouver pâle;, ordinairement elle a plus de couleurs.
LA DUCHESSE. Avcc uuc aussi belle peau que celle de la baronne, la pâleur n'est pas un défaut.
DON ESTEBAN s'incliuant. Oh !
INÈS. Oh !
LA DUCHESSE. Gela est plus distingué.
i.NÉs. Madame est bien honnête... mais...
LA DUCHESSE. Madame la baronne est extrêmement jeune. Elle n'a pas plus de vingt-quatre ou vingt-cinq ans ?
LNÉs. J'aurai cinq ans... qu'est-ce que je dis donc?... j'aul'ai vingt ans, vienne la Saint-Jean d'été.
' LA DUCHESSE. Vous n'ôtcs quc depuis peu de temps dans ce château ?
DON ESTEBAN. Dcpuis foi't pcu dc tcmps. Je l'ai pris pour ma résidence à cause du voisinage d'Avis, doiU je suis gouverneur titulaire. Je m'attendais peu à l'honneur de vous y recevoir. — Mais dites-moi donc, madame, quelle est cette proscription, comme vous l'appelez, qui vous a conduite aussi loin de la cour? J'espère qvie ce n'est point une cause lr«)p sérieuse qui vous amène en Estramaduref
JOURNÉE I, SCËKË 1. 133
LA DUCHESSE. Commciit, sérieuse! savez-vous bien^ don Esteban^ que je suis fugitive dans toute Tacccption du mot? Voici mon histoire. Vous le savez, j'avais quelque influence à la cour. Le duc de Lei'ma me consultait quelquefois. Le feu roi m'honorait de ses bontés. Tout à coup^^ Olivarès tombe comme imc bombe je ne sais d'où, supplante Lerma auprès du jeune Philippe, et déti*uit en un instant presque tout mon crédit. Je ne hais rion tant que les tracasseries de cour. Aussi, j'offris généreusement mon amitié au comteduc ; il la refusa avec dédain. 11 fallut bien faire la gueiTC. J'essayai de culbuter le ministre en donnant au roi un confesseur de ma façon. Olivarès lui donna une maîtresse; la maîtresse réussit. Le roi accorda toute sa contiance au ministre Mercure.
iKÉs. Le duc d'Olivarès s'appelle Mercure!... quel drôle de nom!...
LA DUCHESSE. Quoi qu'il en soit, Olivarès voulut se venger : il était tout-puissant. 11 m'accuse d'avoir trempé dans je ne sais quelle conspiration portugaise. Cette malheureuse histoire de Joan de Braganza!... cela n'a pas le sens commun ! C'est moi, dit -on, qui viens d'enlever le Portugal à Sa Majesté Catholique. On voulait m'envoyer dans quelque couvent, peut-êti-e même àScgovie *. Je l'ai su à temps ; et, sans attendre l'ordre, je me suis sauvée; j'ai fait tant de diUgence, qu'à peine sait-on maintenant mon dépai-t à Madrid. Je vais passer en Portugal... où je serai conspira-» tiice... puisqu'on veut absolument que je le sois.
. DON ESTEBAN. QucUe lâchcté ! envoyer une dame à la tour deSégovie!
INÈS.' Mais... ce confesseur?... . '
* DON ESTEBAN. luès, la duchcsse a besoin de prendre quelques rafraîchissements; va donner un coup d'œiL
Il lui parle bas. — Inès sort. — Silence.
DON ESTEBAN. Je uc VOUS ai pas demandé si vous aviez fait un bon voyage.
LA DUCHESSE. Très-hcureux... A' propos, le gouverneur d' A vis .est votre nîajor ?
DON ESTEBAN. Oui, madame. 11 tient toujours à ce qu'il m'écrit. Mais il y a si peu de soldats dans la provifïce, que
m INÈS MËiiuO.
j^-ne. puis fcd envoyer de secours. — Pourquoi me^emailidèz-Yous cela î LA DUCHESSE. Pour tien.
DON ESTEBAN après un sitence. Le temps aélé...
LA DUCHESSE. Poupquoi cet air embarrassé f... Ave^vous^ quelque choëe à me dire?
QON ESTEBAN affectant de Tindifférenee. Non. -^ TrOUVez-YOU3
ma femme jolie ?
LA DUCHESSE. Très-jolio. f
. DON ESTEBAN. EUo ést malheureusemeui extrêmement timide c'est ce qui vous la fait paraître gauche. Vous Tavea^ déconcertée tout à fiait. — C'est à Madiidque vous avez appris mon maiiage?
LA DUCHESSE. Oui.
DON ESTEBAN. Et voulez-voui^ mc ^e francheoleiilGe qufi l'on en pense? , .
LA DUCHESSE. Franckemaut?
DON ESTEBAN. Oui.
LA DUCHESSE. Ou Ic Critique généralement, puisque vous voulez savoir la vérité. Cependant nos philosophes de k cour disent que cela est d'un bon exemple. On a fait des chansons, des sonnets, des pointes... que vous dirai-je? Enfin^ on pense que vous avez fait une sottise... Mais tout s'oublie^ si vite à Madrid Î-U y a déjà quelques mois qu'on n'en parle plus.
DON ESTEBAN. Et VOUS, madame?... oserai-jevousdemanr der votie opinion, à vo^is ?
LA DUCHESSE avec dignité. Don Estcban, il estfassez.3inguMer que vous vous adressiez à moi... surtout quand mes coa«seils vous seraient aussi inutiles qu'ils seraient tardifs.
DON ESTEBAN. Madame, pardonnez, je plaisantais- Ce. qui estfaitestfait. Jenen^'enrepenspas. i
LA DUCHESSE aprè» un silence, DonEstebap, jeu'âlrieo perdu de,., de l'amitié que j'avais pour vous. Nous avons été longtemps séparés ; mais, si l'un de nous a eu des torts^ certes ce n'est pas moi. — Depuis votre départ pç>ur. l'armée, je n'ai plus entendu parler de vous.*
DON ESTEBAN. Ah ! madame^ vous, m'accabte, ^. honte 1^* vos ti'op justes reproches..
LA DUCHESSE. Moi, doii Esteban, j'ai conservé la mémoire de notre ancienne amitié ; et/dans ma disgrâce^ c'est à vous que j'ai voulu demander un asile. Peut-être,..
DON ESTEBXN. i'àpprécîe avec Orgueil cette Iflatteuse marque de confiance...
LA. DUCHESSE. tk)mme votre a.mie^ j'ai été affligée de votre maniage^ Gomme votre... mais je n'ose prononcer maintenant un nom plus doux que vous me dopnicz autrefois... j'ai souffert^ oui, j'ai beaucoup souffert .de voir mon Este-ban entraîné par sa générosité à une extravagance... — pardonnez ce mot à une amie. Un jour, sûrement, il s'en repentira. Je ne considère pas lA mésalliance. Une âme comme la vôtre est au-dessus des préjugés vulgaires, — Je ne parle pas de ce qu'il peut y avoir de répoussant dans le père. . c'est au* contraire le côté romanesque et séduisant de l'affaire... mais, 'hélas! je vous vois appareillé pour la vie avec une paysanne sans éducation. A son premier enfant sa beauté disparaît, et c'est «ilors que l'on sent le prixde l'éducalion dans unefemme... Toutefois j'espère encore me tromper. Je n'ai fait qu'entrevoir dona Inès... peut-être avec prévention... avec jalousie... car je parle en femme jalouse, pensez-vous. Oui, je suis jalouse, Esteban, je vous aimais... je vous... Si je vous avais vu uni à une fenufne pleine de gi-âces, d'esprit, à une femme, enfin, faite pour vous, — alors, j'aui'ais souffert sans doute de perdre un cœur que j'ai possédé... ùiais du moins j'aurais eu quelque consolation à vous savoir heureux, et par votre intérieur et par l'opinion publique. J'aurais dit : Il ne pouvait être à moi, mais il a trouvé une compagne digne de lui.
(Elle se détourne en pleurant.)
DON ESTEBAN. Madame... jc sens comme je le dois... tout
ce qu'il y a de flatteur... Entrent Inès et un maitre-d'hMei
LE iiArtRE-b'iioTEL. Monseigneur est servi. .
MES à don Esteban. U y a uu puchero * comme tu rairâes- '
tàBUciiESSB, Hélas ! 76as sortent.
laO INËS MENDO.