‹ Théâtre de Clara Gazul: comédienne espagnole, suivi de La Jacquerie et de LaChapitre 45 sur 157 · DON ESTEBAN, INÈS · texte numérisé non relu

DON ESTEBAN, INÈS

INÈS. Mon ami?...

DON ESTEBAN avec distraction. Hum ?

iKÉs. Tu es bien fàchë contre moi ?

DON ESTEBAN. Moi ! pourquoi cela?

iNÉs. J'ai dit tant de bêtises devant cette belle dame; plus je m'appliquais... et plus cela allait mal.

DON ESTEBAN. Baste !... — Elle est toujours dans sa chambre ?

INÈS. Oui. — C'est drôle comme devant certaines personnes on se trouve mal à son aise. Jamais je n'ai vu une femme si imposante.

DON ESTEBAN. Elle fait la sieste longuement.

INÈS. Dis-moi, as-tu remarqué comme elle a de belles mains? J'ai envie de lui demander avec quoi elle se les lave, pour les avoir si blanches?

DON ESTEBAN souriant. Dc blapches mai US, Inès, ne sont pas données à tout le monde. Il faut naître duchesse pour avoir de belles mains ''.

INÈS. Cependant. «.

DON ESTEBAN. 11 y a déjà longtemps qu'elle est montée dans sa chambre...

INÈS. Mon père est aujourd'hui tout je ne sais comment. Comme il roulait les yeux à dincr en regardant la duchesse î

DON ESTEBAN. Tu as VU avcc quelle grâce, quelle aflabilité elle... dofia Séralinc, a parlé h ton père?..."

INÈS. Oui, et il avait néanmoins l'air soucieux...

DON ESTEBAN, Cest sa iDÎne ordinaire.— Mais elle est levée maintenant. Inès^ monte chez elle... va... on ne saurai! avoir trop d'attentions pour ses hôtes...

* INÈS bas, tristement. Et surtout pour les belles dames.

Elle sort.

DON ESTEBAN seul. Sottes Idées d'enfance ! sots préjugés !

' on les chasse, on s'en croit délivré, et voilà qu'ils reviennent aussi forts, aussi dangereux que jamais ! Moi, j'ai se-' coué leur joug ; je les ai foulés aux pieds... pourtant que ma victoire me coûte !... j'ai presque du repentir... non...

- mais je souffre, pour avoir dompté ces ennemis que je méprise... Ils m'attaquent encore... Depuis que la duchesse est chez moi, ma femme, ma bonne Inès... me semble avoir perdu de sa beauté... — Sa naïveté a cessé de me plaire... Autrefois !... Je suis tout honteux de n'être pas à la hauteur des modes dans ce manoir éloigné... Le démon musqué voudrait m'enchaîner au char de Sérafine... mais je saurai résister à cette faible épreuve, puisque déjà j'ai reconnu les pièges' de l'ennemi. Et d'ailleurs ne suis-je pas sorti vaincpieur de plus rudes combats? On se souviendra longtemps en Espagne de l'exemple que j'ai donné, et je suis en droit après cela, ce me semble, décompter sur maforce* Elle a pris ses grands airs. Moi aussi, je veux la touimenter. Après ce qui s'est passé entre nous, je ne m'attendais pas à être traité par elle en étourneau sorti de l'université. Elle a l'air d'avoir pitié de moi!... la coquette !... Elle est encore jolie comme un ange... Ah! fidélité conjugale!... heureusement tu n'es obligatoire que pour les dames.

UN DOMESTIQUE entrant. MoAseigueur!...

DON ESTEBAN. Qu'y a-t-il ? Pourquoi cet air effaré?

UN DOMESTIQUE. Monscigncur... c'est monsieur le coiré- Çidor de Badajoz.

DON ESTEBAN. Lo corrégidor ?. . .

UN DOMESTIQUE. 11 a SOU monde avec lui... Il veut vous parler.

DON ESTEBAN. Eh bien ! qu'il entre !

LE CORRÉGIDOR entrant. Je baise les mains de Votre Excellence.

DON ESTEBAN. Quî me procm*e Thonneur de voti*e visite?

136 INÈS MENDO.

, LE coRRÉGiDûR. MonseigneuF, c'est avec un vif regret que ï*exécuté un ordre qui vient de m'être transmis de la cour; biais la duchesse dé ttontalvan est dans ce château> se pïéjparanl à passer en Portugal... •

DON ÈSTÉBAN. Oui VOUS a dit que la duchesse fût chez moi?

LEcoRkÉGiDOR. Doucemcht^ s'il vous plaît; parlons sans' "ftbûs fâcher. J'ai reconnu sa voiture sous votre reniise. .

î)bN ËSTEBÀN. Vous êtes bien homme à reconnaître les %ïtiiolrles d'Une voittire ?

Le côRkÉGiDOR. Tout comme urt autre, monseigneur. Cec^hdànl, n'en déplaise à Votre Excellence, la voiture de la michesse ti'a point d'armoiries... mais les domestiques ont lôut avoué.

!)0î« ESTÉBAN. À voir votrc barbe, je vous aurais cru trop de sens pour écouter sérieiisement les propos d'un dômesiiijiiè.

ik tokRÉtiiboR. le sens combien il vous est pénible de livrer votre hôte ; înais, avant tout, vous ne voudriez pas âohner asile à un ennemi du roi.

DON ESTEBAN. Monsieur, je ne loge ni duchesse ni ennemi de Sa liifajesté. Allez-vous-en au diable et laissez-nous en paix, ou je vous ferai punir pour votre impertinence. . tk coRRÉGiDOR. Pas d'iujm'cs, monseigneur, s'il vous plaît. Itoiis né me ferez pas punir, car vbus n'êtes plus gbùvei> nèur de la province, et cependant...

boN EStÈBAN. Que dit cet insolent?...

lE CORRÉGIDOR. Jè scràis au désespoir de faire à Votre Excellence l'aiTront d'une visite judiciaire dans sa maison.

DON ESTEBAN. Si VOUS avicz cette insolence, vive Dieu ! vous verriez ce que gagne un vilain anobli depi^is quelques jîrtfrs â ihstilter un grand d'Espagne.

LE CORRÉGIDOR. Et VOUS, monscigneur, vous pourriez apprendre à traiter la justice avec plus de respect. Encore iK(è fôl§, pour là dernière, dites-mçi où est la duchesse.

DON ESTEBAN. Sortcz, OU mcs gcns vont vous mettre à la porte à coups de bâton.

ii CQJiàçGiDOâ, Vous m'y forcez. Entrez, vous autres. .

Entrent des al(^aiilB armés.

DON ESTEBAN sonnant. Ah ! Canaille ! c'est ainsi que vous traitez un Mendoza ! Toi, coquin", tu paieras cher ton

audace ! Entrent des domestiques.

LE coRRÉGiDOR. Dc par le roi !. don Esteban de Mendoza,

je vous arrête. (Il le touche de sa vare.)

DON ESTEBAN. Qu'ou HIC chasse ces gredins ! Eh quoi ! la vare de ce maroufle vous a tous pétrifiés. Tenez, je vais vous apprendre votre devoir, (ii tire son épée.) Ah ! faquins, c*est donc ainsi qu'il faut vous parler ! Hors d'ici, canaille !

(Il les chasse.) Entrent Inès et la duchesse.

INES. Ah! ils vont le tuer ! Au secours ! au secours !

(Rentre don Esteban, remettant son épée dans le fourreau.)

LA DUCHESSE. A mcrveille, seigneur baron. On ne peiil mieux donner des coups de plat d'épée •.

INÈS. Dis-moi, mon cœur, n'es-tu pas blessé ?

DON ESTEBAN. NoU. •

LA DUCHESSE. Pcut-on demander à Vôtre Seigneurie quel grave sujet la porte à exercer son bras sur le dos de ces pauvres diables en robe noire ?

DON ESTEBAN. Madame, j'aurais quelque chose à vous dire en pailiculier... Inès, laisse-nous un instant. .

INÈS. Moi . . . mon cœur ?

DON ESTEBAN. Oui.

INÈS. Est-ce pour longtemps?

DON ÇSTEBAN. Nou, non; maiS laisSC-nOUS. Inès sort.

LA DUCHESSE. Voilà bicA du mystère. Si vous n'étiez pas marié, savez- vous que cela m'efiraieraii?

DON ESTEBAN. Madame, il m'est pénible de vous ôter cette humeur charmante. Apprenez que le coiTcgidorde Badajoz venait en ce mpment même pour vous arrêter.

LA DUCHESSE. Eu vérité ?

DON ESTEBAN avec fatuité. Oui, dofîa Sérafinc. Je n'ai pas craint le courroux de la justice pour défendre des attraits que Ton veut cacher au monde dans la tour de Ségovie.

LA DUCHESSE. le modèle des chevaliers eiTants! Tristan, Lancelot, Amadis... recevez les remerciements d'une infaute malheureuse et persécutée. Ah, ah, ah!

DON ESTEBAN avec un rire forcé. VoUS êtCS tOUJOUrs la même!

LA DUCHESSE. Hélas ! il faut bien quitter cette gaieté qui ne

140 INÈS MENDO.

me convient plus. Cher don Ësteban, achevez votre ouvrage. Donnez-moi quatre chevaux vigoureux. 11 faut que celte nuit je sois en Portugal.

DON ESTEBAN. Commaudez ; tout ici vous appaiiient.

LA DUCHESSE. Hélas! faut-il que je voua quitte, à peine arrivée!... Je n'espère plus vous revoir.. . Mais Q le faut !...

DON ESTEBAN. Madame, je...

LA DUCHESSE. Nc pcrdous point de temps..". Avez-vous un homme sûr, brave, déterminé, qui m'accompagne? Mon éciiyer s'est cassé le bras à Caceres.

DON ESTEBAI4. Dofîa Sérafiiic, n'en connaissez-vous point un ici qui se ferait gloire de vous servir ?

LA DUCHESSE. Quc voulez-vous dire ?

DON ESTEBAN.- Sérafinc !... autrefois vous m'auriez dit de vous accompagner... de protéger votre fuite ! — Pourquoi maintenant ne voulez-vous plus de moi ?

LA DUCHESSE. mou chcr Esteban !

DON ESTEBAN. Sérafinc !... dites !... dites que vous me choisissez pour votre chevalier.

LA DUCHESSE. Nou, Estcbau, je ne le puis. C'est déjà trop ijue, pour moi, v.ous .vous soyez exposé au ressentiment d'un ministre cruel. M'accompagner dans le Portugal insurgé, ce serait vous déclarer mon complice, vous fermera * jamais le chemin de l'Espagne... Non, oher Esteban, je ne puis vous perdre ainsi de gaieté, de cœur. Songez* que, comme gouverneur de cette province, vos démai'ches, même les plus indifférentes...

DON ESTEBAN. Quc m'impoptc la colère d'Olivarès ! Je voudrais avoir d'autres dangers à braver pour vous. D'ailleurs, en vous accompagnant, je me dérobe aux poursuites de la justice de Badajoz, que j'ai mdement malmenée... Dona Scraffne, ne me refusez pas, je vous en conjure. (U lui prend

la main.) *

•LA DUCHESSE. Impossiblc ! . . . VOUS ne pouvez abandonner votre famille... votre chère Inès... Ah ! ce nom doit vous faire oiiblicr la pauvre Sérafine, et les dangers qu'elle va courir. — Adieu, Esteban, pensée quelquefois à votre ancienne amie.

DON ESTEBAN. Nou^ madame, non ! je ne vous quitterai pas !

JOURNÉE 11, SGÈflE I. 141

Votre liberté^ votre vie peut-être^ sont menacées ; comment pourrais-je vivre, vous sachant exposée à mille périls ? Eh quoi ! moi, cavalier, tranquille dans ma maison, je me bornerais à faire de stériles vœux pour mon... hôte... ma chère

Sérafine ! (il tombe à set genoux.)

LA DUCHESSE. Ah ! cicl ! ne suis-je pas assez malheureuse I faut-il encore entraîner mon seul ami dans ma ruine ! h DON ESTEBAN. Sérafinc, dis oui, je t'en conjure par la Utesure que j'ai reçue pour toi !

LA DUCHESSE. Grucl, qucl temps me rappelez-vous ?

DON ESTEBAN. Tu as conseuti ! vive Dieu ! je te suivrai jusque dans les cachots de Ségovie. . .

LA DUCHESSE faiblement. Et... VOtrC Inès Y

DON ESTEBAN. Jc nc pcuse qu'à toi... qu'aux dangers qui vous environnent... Inès... elle restera pour conjurer l'orage... si toutefois...

iiA DUCHESSE. Ah! si elle savait votre dessein!...

DON ESTEBAN. Jc trouverai un prétexte...

LADuchEssE. Eh bien ! j'y consens. Conduisez-moi seulement jusqu'à...

DON ESTEBAN. Nc dites pas le lieu où nous nous séparerons.

LA DUCHESSE. Grucl Olivarès ! auras-tu assez de victimes?

DON ESTEBAN. Ne cràigncz rien pour moi, j'ai des amis puissants à la cour ; mais votre générosité vous exagère le faible service que je vous rends.

LA DUCHESSE. Mou Dicu! faltcs quc je sois la scule victime!

DON ESTEBAN. Jc connais les chemins de traverse. Us seront bien fins s'ils nous rattrapent. Vous ne pouviez prendi*e un meilleur guide.

LA DUCHESSE. Hélas ! pourquoi suls-je venue ici ?

DON ESTEBAN. Gràces en soient rendues au ciel !

UN DOMESTIQUE entrant. Dcux lettres pour monseigncur.

Il sort.

LA DUCHESSE regardant une des lettres» Le cacliet du ministre ! DON ESTEBAN. QuC mC veut-il ? (Il donne la lettre à la duchesse

après rawir lue.) Vous le vo\cz, ot moi aussi je suis mal noté à la cour. Ils me rappellent, lis veulent que je parte sur-l> champ.

'>m INÈS MRfiéa.

iiimjCBEssE. Obéissez^ Esteban^ ou vous vous ji^erdcii Vous voyez ^e vous vous êtes déjà \r(s^ con^romis.

Don ESTEBAN. flaisou de plus pour ne pas allé- me Idér àiftiis les griffes au tigre. Je suis proscrit, qùelbbnlàem' !

LA DUCHESSE. Helas !

• DON ESTEBAN après avoir lu Tautre lettre. Cette lettre est de iàoU

àç^ et du vôtre, don Rodrigo de Yriarte.p me mande ^ue i'op îne regarde comme non étranger aux 'troubles du voir fùgal. On dit que ce n'est pas sans dessein que je suis àlï^ m'établir si près du foyer de la Vévoltè... Xti, ah, an ! fort plaisant, eh vérité ! Et c'est eux-mêmes qui m'y ont énVoyéî

LA DUCHESSE. Queje suis malheureuse 1 Je ne sais quel conseil vous donner...

boN ESTEBAN. Nôus y réfléchirons enseihble quand nous serons eh siireté. — Mais, chut ! voici Inès.

INÈS entr'ouvrajil la porte. Peut-On entrer ?

LA DUCHESSE. Mou Dieu, baronne, que je suis fâchée contte le seigneur don Esteban 1 Les nouvelles de Madrid, qu'il Wk communiquées avec tant de secret, ne valaient pas la peine de vous en faire un mystère... et surtout à vous, madame.

DON ESTEBAN. Ma chèrc Inès, madame la duchesse veut iàbsôîument nous quitter, ie vais faire atteler à Tinstant. <BaBàinè8.) le raccompagnerai jusqu'au petit bois d'orangers.

iNÈîv bas. Dis-moi, veux-tu que j'aille avec toi î ,

DON ESTEBAN. Nou ; le sercîn tombe, tu t'entîiùmerais.

INÈS. Qubi^ vous voyagez la nuit^ madame? vous n'avez pas î)eurt

LA DUCHESSE. Les malhcuTs qui m'ont accablée sans rè* lâche m'ont un peu aguerrie.

INÈS bas à Esteban. Dls-mol , pourquoi battais-tu ces algùazUs ?

nop ESTEBAN. Dcs faquins... qui osent... une sotte affaire dé chasse... de3 braconniers, vois-tu... mais tu n'y oùmr prendrais rien.

INÈS. Cependant, les domestique^ disent...

V(m ESTEBAN. Ce sont des bavards qui ne savent ce qù'ib

V lOURNÉB lt> SCÈNE H. 149

disent, efr lu es. une foUe de les écouter. Wàis iï fiiut que je donne des ordres. — Montre à dona &3raâne les, fleurs que* tu cultives toi<-même.

INÈS. Oh ! ' madame la duchesse, vene^ voir mçs jasmins d'Arabie.

LA DUCHESSE à Estebau. Le plus tôt possible, n'esl-ce ps^?

Ui sart«ut*

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