SCÈNE PREMIÈRE
Elvaa. — Une «nbcrie*
LHOTE^ SOLDATS ET BOURGEOIS PORTUGAIS, QUis à boire aatoor
d*une table.
l'hôte se leTant un verre à la main. A JoaD de Braganza, TOi
de Portugal !
TOUS. A Joan de Braganza !
l'hôte. Vive Dieu ! c'est un véritable Portugais; un bon roi, d'une bonne pâte, tel qu'il nous le faut; et non pas un Espagnol à face de carême qui nous pompe nos doublons.
UN SOLDAT. S'ils y reviennent, nous sommes là pour les recevoir.
l'hôte. Vous ne savez pas la nouvelle, messieurs? Quand don Rodrigo de Saa et Fernand Menezes ont jeté Vasconcelhos par la fenêtre du palais, que penses^vous qu'il soit arrivé ?
UN BOURGEOIS. 11 s'cst cassé les reins sur le pavé.
l'hôte. Un grand fantôme est apparu à tout le peuple, et
a crié d'une voix de tonnerre : a Aux armes. Portugais ! le
jotig de l'Espagne est brisé ! » Qui pensez-vous que ce tut ?
• UN SOLDAT. Belle demande ! qui pouvait-ce être, sinon le
roi don Sébastien • ?
l'hôte. Justement... Après avoir dit ces paroles, le fantôme se fondit dans l'air avec un bruit. . . comme si l'on avait tiré plus de dix mille coups de canon à la fois. Et c'est sûr, car je le tiens de ma sœur qui était à l'église quand VasconcelHos a sauté par la fenêtre.
UN SOLDAT. Qu'y a-t-il de si extraordinaire là dedans ? On sait bien que le roi don Sébastien n'est pas mort. Tenez, un jour que j'étais de faction, il faisait noir comme dans un four ; il pleuvait un peu ; je soufflais sur la mèche de mon ar«
%m INÈS MBNOa
quebase^ quand Toilà une grande figure blanche, armëede pied en cap, la couronne sur la tête, qui passe tout contre moi, en poussant un grand soupir. Hol, qui ttè crains au- " cun homme en chair et en os, quand je vois un esprit, je perds tout mon courage. Je tombai par terre, et je récitai une litanie que je sais pour les esprits...
l'hâte. J'en sais une aussi qui m'a souvent été utile.
UN BOURGEOIS, tîé î qûi nous arrive ici i
l'hôte. Messieurs,, c'est un brave jeune homme, un galant Portugais, don César de Belmonte, qui commande le
siège d'Avis. S&tre don Céite.tttitt se KèTCM;'
DON CÉSAR. Bonjour, mes am»> bonjour.
b'aéTB. Q est lâen glorieux pour cette auberge...
DON CÉSAR. Elle va bientôt recevoir un honneur plu^ grand. J'attends ici une dame qui se sauve de Ga$tille> où efie est pa'sécutée comme amie du Portugal.
&'hôve* Ce que nous avons de meilleur lui appartient. '
DON CÉSAR. Elle ne doit pas tarder.
l'hôtb. Seigneur, je prendrai la lib^té de demander à Votre Excellence comment vont nos affaires.
DOii CÉSAR. A merveille> maitre Boniface. Les garnisons esfMgnoies se retirent en toute hâte. Joan de Bragan» est partout reconnu aux acclamations de ses sujets.
l'hôte. Je m'en réjouis fort.
DON CÉSAR. Ce n'est que sur Us tours d'Avis que flotte encore le drapeau eq[)agnol. Mais^ avant pen, nous y planteims les quines ^ portugaises.
l'hôte. J'irai, s'U le iaut, y donner l'assaut naa broche à kl mûn. Si j'embrochais seulement autant dlEspagnels q^e j'ai embroché de dindons !...
Ikil^biil là ds^MiM a^éd uÈtt écharp^ cnx cMlcwA dB Bn^im
et do» Esteban.
, LA DUCHESSE. Salut, terre d'asile ! salut, Portugal! et vivft Joan de Braganxa*. — Ah ! don César...
DON CÉSAR. Que je suis heureux, dona Séraine^ de T<mt vcv ea sûreté sar le sd portugais!
LA DUCHESSE. Enfin je suis sauvée. (Eite lu pwi» bas. d<al it»
tobaa teste dans le fond de la scèMi aontrant de rembavfas.) (Raat.) Doit
César, je vous présente mon hbératemr, don Esleban de
JOURNÉE III, SCÈNE I. lit
Mendoza. Baron, je vous présente don César de Belmoirta.
(Don Esteban et don César se saluent d*oii air froid.)
DON ESTËBAN. Vous avez besoin de repos^ dofia Sérafine; je ne sais si cette auberge...
LA DUCHESSE. Nou. Tout à l'heure j'étais accablée ; maintenant la joie de me voir entourée d'amis... (Dca César •*!&•
dine. ~ Don Esteban fronce le sourcil.) déliTréc des griffes d'Oll-
▼arès^ m'a délassée tout d'un coup. Je crois que je pourrais danser maintenant.
DON CÉSAR bas. Sa Majesté vous prépare à Lisbonne l'accueil le plus flatteur.
LA DUCHESSE. VoUS CroyCK ? {BSW parle tout à fait bai.) ^«t.)
Savez-vous^ don César^ que je l'ai échappé belle? Sans le courage du seigneur de Mendoza^ j'étais reprise et eacàgée à Ségovie.
DON CÉSAR. Dieu ! que n'étais-je là I
DON ESTEBAN. L'affaire^ monsieiu*, ne méritait pas vote présence. (Bas à u duchesse.) Faites-moi donc sortir cet homme-là.
LA DUCHESSE. Notre voiture s'est brisée sur la route. Pendant qu'on la raccommodait, arrive monsieur le corrégidor et son monde ; pif! paf ! des*coups de pistolet... des coups d'épée... j'étais presque morte de peur, et je n'ai ouvert les yeux que lorsque don Esteban est venu m'annoncer que Tennemi était en pleine déroute.
DON CÉSAR i»as. Ëst-cc qu'îl reste ici ?
LA DUCHESSE bas. Oui^ U fi^ut le ménager, jusqu'à ce que nous en ayons ce que vous savez, pour raiTaire d'Avis.
BON CÉSAR. Dona Sérafine, vous devez avoir besoin de repos après un voyage aussi pénible ; je me retire. — (a <ian Esteixin.) Seigneur de Mendoza, si je puis vchis être utile en ce pays, ^veuillez di^oser de moi.
DON ESTEBAN. Jc VOUS balsc Ics maius.
nom CÉSAR baâ à la ducheue. Le major veut une lettre... mais vous m'entendez. .« U aorfc. — $ilenoe.
LA D0CHES6E gaiement. Ëb bien ! don Esteban, qu'avea^vous? ¥0us me boudez ?
DON ESTEBAN. Moi?
LA DUCHESSE le coiitreiuMDt. Moi? Yous, mûnsîeur> qu'ftyez-
fis INÈS MëNDO.
.vous? Qu'ai-je fait pour mériter cette mauvaise humeun?
DON ESTEBAN froidement. Madame, VOUS plaisantcz avec tant de grâce... vous avez toujours une gaieté si... (La duchesse le regarde tendrement.) Ah ! tenez, Sérafine, ne me regardez pas comme cela, ou je ne pourrai plus vous gronder.
LA DUCHESSE. Mou cher Esteban, qu'ai-jc donc fait pom* être grondée ? (Tendrement.) Ne dois-je pas plutôt, moi, vous gronder de m*avoir suivie jusqu'en Portugal? Mais comment oserais-je vous reprocher une désobéissance qui m'a sauvée ?
DON ESTEBAN. Vous faitcs mon supplice, Sérafine, avec vos éternelles connaissances. Je reprends mes transports de Madrid... mais. Dieu me sauve î vCJUs avez pai*tout des bons amis. Gomment ! même en Portugal !
LA DUCHESSE. Hé bicu, qu'y a-t-il d'étonnant? Don César était comme moi de la conjuration. — Hélas ! je n'ai qu'un regret ! c'est de vous y avoir engagé trop avant.
DON ESTEBAN. Ah ! Séraûue, vous savez le moyen de m'ôter mes regrets !
LA DUCHESSE affectant de rétonnement. MonSCignCUr de fflcn-
doza ! — Au fait, qu'allez-vous devenir ? A votre place, me voyant compromis, presque proscrit dans mon pays, j'accepterais une place en Portugal.
DON ESTEBAN. Quc voulcz-vous qu'ou fassc de moi? et d'ailleurs, ne suis-je pas Castillan ?
LA DUCHESSE. Eh ! ue suis-je pas Espagnole, moi ? mais on m'a proscrite, et je suis du pays qui me donne un asile.
DON ESTEBAN. Laissous ccla.
LA DUCHESSE. Nou, il faut en parler... autrement vous augmenterez mes regrets de vous avoir fait quitter votre pays... de vous avoir exposé au ressentiment de votre cour, sans vous offrir des dédommagements près de celle de Portugal.
DON ESTEBAN. Est-cc douc pouT le Portugal que je me suis battu? Les dédommagements qui me seraient...
LA DUCHESSE. Vous uc" voudricz pas vous trouver dans les rangs portugais, au moment où la guerre va commencei ... mais il est tel poste...
DON ^TEBAi>i, Encore une fois, laissons cela.
JOURNÉE III, SGËNE I. 149
LA DUCHESSE. Mais qu'allez-vous devenir ? Vous ne pouvez sans danger rentrer maintenant en Espagne...
DON ESTEBAN. Vous voulez donc sitôt me chasser de votre présence ?
LA DUCHESSE. Vous me désespérez !
DON ESTEBAN. Est-ce à Joan de Braganza à me récompenser des faibles services que je vous ai rendus ? — Non, dona Sérafine, je suis assez payé par la joie que j'éprouve en vous voyant hors de danger.
LA DUCHESSE. Vous n'ôtcs plus Espaguol ; — pourquoi ne voulez-vous pas devenir Portugais ? Écoutez, je puis vous promettre tel emploi qui, sans vous obliger à porter les armes contre l'Espagne, vous donnera la faveur de Joan de Braganza.
DON ESTEBAN. Étrange obstination !
LA DUCHESSE. Vous pourrez même rendre service à vos compatriotes. Tenez, par exemple, le château d'Avis est serré de près. Demain don César y donne l'assaut. Mais à ma considération, il permettra à la garnison de se retirer. ÉAivez au commandant, vous êtes gouverneur titulaire d*Avis, il est votre major... vous devez avoir quelque influence sur lui. Dites-lui qu'il cesse une défense inutile, que vous l'autorisez à rendre la place...
DON ESTEBAN Bévèrement. SaVCZ-VOUS ce qUC VOUS VOUlCZ
que je fasse ?
LA DUCHESSE. Ricu quc de très-simple. Vous êtes persuadé, m'avez-vous dit, que le château n'est pas tenable. Épargnez le sang espagnol, voilà tout.
> - DON ESTEBAN. Mais l'honneuT espagnol !...
LA DUCHESSE. Oh ! l'honueur ! l'honneur ! voilà votre mot; avec ce mot on fait couler bien du sang. Mais après tout, que don César donne l'assaut ou non, qu'est-ce que cela me fait, à moi ? Je promets de donner une écharpe à celui qui plantera le premier les quines portugaises sur les toiu's d'Avis. Je serai ravie que don César la gagne !
DON ESTEBAN. Dou César î toujours don César! voilà aussi votre mot. Sérafine, depuis que nous sommes en Portugal vous ne me parlez que de don César !
LA DUCHESSE. Et pourquoi n'en parlerais-je point ?
150 INÈS MENDO.
DON BSTEBAH. Je ne veux pas vanter 1^ services que j'ai pu vous rendre; mais^ dites-moi^ où trouverez-vous un cœur qui vous aime comme le mien?
LA DUCHESSE. OubliCZ-VOUS?...
DON ESTEBAN. Lalssez-moI tout oublier à vos pieds. SéxBr une, je vous adore ; pourquoi voulez-vous « me désespérer par votre légèreté?
LA DUCHESSE à demi-voU. Lç dcvoir doit l'emporter sur Far moiu* ! (Haut.) Seigneur, vous oubliez que votre foi est engagée.
DON ESTEBAN avec fureur. Nou, je ne Toublie pas, crueUe l Mais ce n'était pas assez de ma conscience^ il fallait encore vos reproches, vos sarcasmes pour m'achever. — Oui, j'ai tout quitté pour vous ; j'ai voulu sacrifier patrie, épouse, honneur... mais vous... vous qui m'avez rendu le plus indigne des hommes, vous, Sérafine, vous me repousser ayec dédain, et Tamour de don César, plus que le mien, vous semble mériter votre cœur !
LA DUCHESSE. Hommc injuste-! est-ce moi qu'il faut accur ser î Ai-je manqué^ moi, à la foi jurée ? Rappelez-vqus tes orangers d'Aranjuez? Ne m'avez-vous pas cent fois juré un amour éternel? Vous me quittez... quelques lettres froides et polies sont les seules consolations que vous m'envoyes. Bientôt elles cessent. Enfin le dernier coup m'est portée vous vous mariez, Esteban... et à qui? Quelle rivale ! juste ci^l!... Voilà votre fidéUté, Esteban! voilà comme vous gardez vos serments ! Allez, parjure, laissez-n^oi pteur^r mes faiblesses passées.
DON ESTEBAN. Sérafiue!... je n'ai pas cessé de t'aimer... Oui... je te le jure... j'ai quitté Inès... pour ne plus me séparer de toi... pour vivre ton esclave... Veux-tu donc m-îh bandonner?... Nop! jeté vois sourire, tu veux bien encqr^ ouvrir tes bras à celui que jadis tu aimas.
LA DUCHESSE. mou Ëstebau !
DON ESTEBAN. Jc suis à toi pour la vie !
LA DucaiçssE. Si tu sais braver l'opinion des hqixuiiepi; je sfLur^i vivre pour toi, comme tu vivras po^ir moi.
DON ESTEBAN. ToUJOUrS !
LA DUCBES9E« Tpujours ! mpn bien-aUné^ i|qus vivrpps
JOURI>IËE III. SCËNE I. 161
heureux loin des tyrans espagnols^ auprès d'un prince adoré. Vive Joan de Braganza I
POfir ESTEBAN. Vive Joan de Braganza !
hk DUCHESSE. Nous souimes Portugais ! (Elle itd attache mb
éohaqpe aux couleurs deSnganxa.)
DON ESTEBAN. Je Youx répandre le bruit de ma mort... le changerai de nom... etalors^ dans la retraite^ loin du tumulte des cours, nous vivrons heureux dans les bras l'un de l'autre... Mais si la panvre...
LA DcoraissE rembrasuat. Idole de mon cœur!... <Ui-moi, veux-tu écrire au gouverneur d'Avis t.. .
DON ESTEBAH. Je t'eu^conjure, Sérafine, ne l'exige pas de moi!
LA DUCHESSE. Non, mds je t'en supplie.
DON ESTBBAN. Tu Ic youx... OuL, je te sacrifierai tout...
LA DUCHESSE. Un baiscr pour la peine.
DON ESTEBAN. Mais que dire ?... Je ne puis écrire...
LA DUCHESSE. Dis-lui qu'il ii'\piUf de secours à attendre de l'Espagne... Est-ce vrai, oui ou non?
DON ESTEBAN. Oui... mais...
LA DUCHESSE. Tu nc vcux pas que je t'embrasse?
DON ESTEBAN. Ticus, écris tol-méme... je signerai. Es-tu contente?
L4 DUCHESSE apf es avoif écrit. ^on Uni<{pe bjeU I ()BUe i>o^
brasse.) Oui, maintenant je crois à jtonan^url
^e sonne. 7- Entre ftedro.
LA DUCHESSE. Quc Cette lettre sûU promptpmeni requise ai^ gouverneui' d'Avis. Vous trouverez en bas u^ cornette jles volontaires du geiça qpi sç cha^rge^'a de la porter.
PEDRO. Mpnseigneur, est-pe qi^e vou^ êtes pour I9. piodç nouvelle de porter une écharpe aux coul^ur^ du dup 4^ Braganza?
DON ESTEBAN. Hé biCU?
pf;DBO. C'e^t qu'alors j^ TOUS demiBa)4^rais moi> cqngé. Je n'ai pas envie, moi, de prendre l'écharpe portugais^. jEfpagnol je sui$p.é. Espagnol ja mourrai.
DON ESTEBAN. Ah l ma chère Scr^n^^ quçl çapri^c^ je t'ai fait»
LA DUCUESSE. Hé bien, vous êtes tout t^ouWé; parce qu'un
152 INÈS MENDO.
valet vous demande son congé? (a Pedro.) Bonhomme, tenez cette bourse, voilà pour boire à ma santé. Retournez chez vous, et que Notre-Dame del Pilar vous soit en aide ! (Plus bas.) Si l'on vous demandait ce qu'est devenu le seigneur de Mendoza, vous direz qull est mort... qu'il a été tué en duel... entendez-vous ?
PEDRO. Faudra-t-il dire cela à tout le monde, même à madame ?
lA DUCHESSE. A tout le mondc. Prenez encore cette bague, vous la donnerez à votre femme, si vous en avez une. Mais d'abord donnez la lettre au cavalier d'en bas. (Pedro sort.) Ësteban, mon seul bien, vois-tu le soleil qui se couche dans cette forêt d'orangers ? La voici revenue, cette douce soirée d'Aranjuez !
DON ESTEBAN. Ah! pOUPqUOi t'ai-je quittée ? ils sortent.