SCÈNE IV
DONA MARIA. Malade ! non... Je suis bien inallieureusc. FRAY EUGENio. Est-CB quc Lorctto, votre perroquet, serait mort?
DONA MARIA. Ah ! quc vous me connaissez mal, Fray Eugenio ! vous me croyez une enfant !
FRAY EUGEKio. Une cnfaut ! Dieu m'en garde ! une grande demoiselle qui va bientôt avoir quinze ans.
DONA MARIA grayement. Et à quiuze ans ne pcut-ou pas souffrir comme à trente?
FRAY EUGENio. Pardon de ma méchante plaisanterie, mademoiselle ! votre sérieux m'effraye à la fin. Je crains que vous n'ayez reçu de mauvaises nouvelles d'Espagne; j'espère que monsieur votre oncle, le général, est toujours en bonne santé ?
DONA MARIA. Jc Ic crois. — Tout le mal que je souffre vient de moi. Ah ! Fray Eugénie, que je voudrais être un homme ! — Je voudrais être morte.
FRAY EUGENIO. Allous douc ! c'cst pour le coup que je vais vous croire une enfant. Guérissez-vous donc de ces idées ridicules ; vous les avez prises, je le gage, dans des livres que vous n'auriez pas dû lire. — Quel est ce livre-là?
DONA MARIA. Voiis Ic voycz, c'cst Vlmitation de Jésus* Christ que vous m'avez donnée. Je n'ai pas passé un jour sans la lire ; j'y cherche de la force, et je n'en trouve pas. ^ Je n'ai jamais lu de romans, Fray Eugenio, mais j'ai une âme, un cœur... je vis... je pense... et... Oh ! c'est pour cela que je voudrais mourir.
FRAY EUGENIO à part. La petite personne a quelque amourette en tête ; elles sont terribles pour cela dans ce couvent. (Haut.) Eh bien ! mon enfant, vous me conterez cela un de ces jours; Je n'ai pas le temps de vous exhorter et de vous gronder d'importance, comme vous le méritez. — Oui, vous méritez bien que l'on vous gronde pour toutes ces folies. Vous que je croyais plus raisonnable que la plupart de vos compagnes... fi donc! dona Maria. Maintenant il paraît que c'est une espèce de mode que de vouloir mourir. Je n'entends que des plaintes de la vie que font des enfants de votre âge.
DO.NA MAUiA. Dcs cufants ! Des enfants peuvent désirer la
mort quand ils sont malheureux; moi^ j'ai voulu mourir^ mais la mort n'a pas voulu de moi.
FRAY EUGENIO. Que dUcS-VOUS?
DONA MARIA. Vous avcz cntendu dire peut-être qu'il y a quinze jours j'ai manqué d'être tuée par un taïu'eau furieux; eh bien ! c'est volontairement que je me suis placée devant ce taureau ; il est venu à moi... si près, que j'ai senti sur ma joue le souffle de ses naseaux... et je ne sais pourquoi il ne m'a point fait de mal.
FRAY EUGEMO. Si ce que vous dites est vrai...
DONA MARIA, fièrement. Vrai! Crovez-vous que je sache mentir ?
FRAY EUGENio. Vous auricz fait une grande folie et un grand péché. Vous êtes à l'âge le plus heureux de la vie ; vous surtout, dona Maria, vous avez tout ce que vous pouvez désirer ; vous êtes orpheline, mais vous avez un oncle puissant et riche ; vous possédez en propre une fortune considérable. Dans un an d'ici, votre oncle viendra vous chercher pour vous mener en Espagne ; vous serez présentée à la cour ; vous ferez un beau mariage.
DON A MARIA. Mc marier ! ô ciel !
FRAY EUGENio. Au licu de VOUS abandonner à cette mélancolie ridicule, vous devriez remercier Dieu des faveurs dont il vous a comblée, (a part.) J'en parlerai au médecin.
DONA MARIA, avec force. Eucorc uuc fois, Fray Eugenio, vous ne me connaissez pas.
(Us se regardent fixement tous deux pendant un instant, puis baissent let
yeux aussitôt.)
FRAY EUGENIO, tirant sa montre. Je SUppOSC, dofia Maria, que
vous avez quelque confidence à me faire. Si mes conseils peuvent vous être utiles, je serai heureux de vous les donner. Demain je serai dans mon confessionnal depuis midi jusqu'à deux heures ; préparez-vous, dans l'intervalle, par des exercices de piété. 11 faut que je vous quitte ; madame la supérieure m'attend pour prendre le chocolat.
DONA MARIA. Vous mc mépiisercz, je le crains, car vous êtes homme et prêtre.
FRAY EUGENio. Dofîa Mariquita, ou je me trompe fort, ou quelque amourette a tourné cette petite tcte-là«