SCÈNE VII
avec loi. Tu m'as dit que l'amour est au-dessus de toutes les conventions divines et humaines. Tu me comprendras et tu m'excuseras. — Enfîn^ chère amie^ j'aime un prêtre, et ce prêtre, c'est Fray Eugenio.
DONA MARIA. Fray Eugenio ! Grand Dieu !
DON A FRANciscA. Lui-mêmc. J'ai combattu quelque temps; mais maintenant^ quand je réfléchis au temps que j'ai perdu sans l'aimer, je suis tentée de pleurer ces jours sacriOés à la vertu, ou plutôt au préjugé. ma chère ! tu ne connais guère que l'amitié, ou peut-être quelque fièvre de tête que tu prends pour de l'amour... Mais l'amour véritable, l'amour défendu... Mariquita, je t'aime plus qu'aucune femme au monde... Je ne sais ce que je ne ferais pas pour toi. Eh bien ! si, pour sauver Fray Eugenio, il fallait... Mais quelle folie de penser à ce qui n'est pas possible. Non, mon ange, un amant ne m'empêche pas d'avoir une amie, et je serai la plus heureuse des femmes, parce que j'aurai tout à la fois le plus tendre des amants et la plus fidèle des amies.
DONA MARIA atterrée. Fray Eugcuio !... Il t'aime !
DONA FRANCiscA. Je le vois, ta philosophie est un peu ébranlée, et tes scrupules ou tes préjugés sont trop enracinés dans ton cœur, pour qu'il puisse me trouver une excuse. Un prêtre, pour toi, n'est pas un homme. Tu penses à un sacrilège, une profanation. J'avais tes idées avant d'avoir cédé à ma passion ; et maintenant que je ne vis que pour elle, je me réjouis d'avoir eu quelques sacrifices à faire à mon Eugenio. Oui, je voudrais avoir été bien plus dévote que je ne l'étais, pour avoir pu lui sacrifier la crainte de l'enfer, pour avoir pu renoncer pour lui à mon âme; car il y a une jouissance divine à renoncer à tout, à souffrir tout pour celui que l'on aime.
DONA MARIA. Et il t'aime?
DONA FRANCiscA. S'il m'aimc ! s'il m'aime ! C'est toi quî peux me faire cette question ! S'il m'aime ! 11 n'y a pas une goutte de sang dans son cœur qui ne soit à moi, pas un instant de sa vie oîi mon image ne l'occupe... Et cependant, chère amie, je lui dis du matin au soir qu'il ne m'aime pas, et lui, de son côté... Âh ! nous nous faisons enrager à qui
IW L'OCCASION.
Hiieux mieux... Mais ces ({uerelles sont délicieuses ; c'est là ce qui fait vivre. — Tu ne sais pas, ma chère ; il a refusé, k cause de mai, d'aller en Espagne, au il avait la chance de devenir évêque au premier jour.
DONA MARIA. Et VOUS VOUS aimcz depuis longtemps?
DONA FRANCiscA. Mais, cu vérité, je ne sais. Maintenant il me semble que la première fois que Je l'ai vu Je l'ai aimé ; pourtant il n'y a guère que six semaines que nous nous sommes dit que nous nous aimions. D'abord je le trouvai rhomme le plus spirituel que J'eusse encore vu. Chacune de ses paroles me semblait bien dite. Je retenais les phrases les plus insigniOantes que Je lui entendais prononcer. Aucun autre homme ne me paraissait avoir de l'esprit, et Je ne pouvais m'amuser dans un lieu où Fray Eugenio n'était pas. Bientôt Je m'aperçus qu'il m'avait remarquée parmi nos compagnes. 11 me parlait plus souvent qu'aux autres ; il me faisait cent questions, et moi. J'étais si troublée toutes ïes fois qu'il m'adressait la parole, que je lui répondais tout de travers. Quand, le soir, la supérieure nous faisait venir dans sa chambre pour faire de la musique, il était toujours derrière ma chaise ; et quand J'étais assise devant le piano, je voyais toujours sa tête dans la glace qui est au-dessus du piano. Que de fois, au milieu d'un morceau, il m'est aiTivé d'oublier à quelle ligne j'en étais ! Fascinée, interdite, près de me trouver mal, je croyais voir le cahier et la glace onduler devant moi. Alors souvent, ma bonne Mariquita, tu venais ; du doigt tu me montrais où j'en étais; tu m'encourageais; tu appuyais ta main sur ma chaise, et dans la glace je voyais ta tête à côté de celle de Fray Eugenio. Tous deux vous aviez l'air de m'aimer, vos regards étaient si doux quand ils se tournaient vers moi! — Et toi, quand tu chantais, pauvre Maria, toi qui as dix fois plus de talent que moi, Fray Eugenio ne t'écoutait pas, et il attendait avec impatience le moment où la musique cesserait, et lui permettrait de se rapprocher de moi pour causer. — Voilà que Je m'aperçus que je l'aimais, et d'abord j'en fus toute troublée. Aimer un prêti-e ! un homme qui no peut se marier ! Mais Je me souvenais des femmes de prêtres que j'avais vues à Londies ; puis ma mémoire me rap