‹ Théâtre de Clara Gazul: comédienne espagnole, suivi de La Jacquerie et de LaChapitre 80 sur 157 · SCÈNE VII. m · texte numérisé non relu

SCÈNE VII. m

pelait toutes les personnes qui étaient malheureuses en ménage... Je n'en voyais pas une tpii eût trouvé le bonheur en se mariant... Cependant j'évitais de me trouver seule avec Fray Eugenio ; je ne lui parlais plus ; je ne le regardais qu'à la dérobée, et je voyais qu'il devenait triste, ses yeux étaient humides et suppliants quand il me regardait... Nous étions bien à plaindre tous deux. Alors j'entendis conter que Fray tugenio n'avait pas eu de vocation pour entrer dans les ordres, et que des circonstances malheureuses l'avaient obligé à prendre ce parti. Tu ne saurais croire, chère amie, quelle fut ma douleur quand l'idée me vint qu'un désespoir amoureux l'avait fait renoncer au monde. Je ne pouvais supporter l'idée que Fray Eugenio aimât une autre femme. J'étais à peine siire que je l'aimais, et déjà j'étais jalouse... Mariquita, que la jalousie est une craelle chose!... Puisses-tu ne jamais l'éprouver, cette vilaine passion ! Que de nuits j'ai passées sans dormir, baignant mon oreiller de mes larmes et mordant mes draps avec rage!... Enfin je sus la véritable cause qui l'a déterminé à prendre ce vilain habit.

DONA MARIA. C'cst encorc l'amour?

Do^A FRANciscA. Sa mèrc était très-malade... les médecins l'avaient condamnée... C'était une femme très-dévote... Eugenio avait alors dix-sept ans au plus. Sa mère mourante hii dit : « Si tu consentais à te vouer à Dieu, je suis sûre que tu obtiendrais du ciel la guérison de ta mère. » Il n'hé- . sita pas, et, bien qu'il étudiât pour être médecin, il abandonna tout, se fit prêtre, et sa mère guérit.

Do5îA MARIA à demi-voix. C'est mic âme généreuse, après tout.

DONA FRANciscA. Tout ce quc j'apprenais de lui me le fai- • sait aimer chaque jour davantage. J'étais sûre qu'il m'aimait ; toutefois il se faisait un scrupule de m'a vouer sa passion, à cause de son âge et de sa profession. Je résolus donc de lui parler la première, et de Tobliger à se déclarer. Souvent alors j'entamais une conversation détournée, afin d'amener de bien loin le mot d'a^iowr ; et quand venait le moment de prononcer ce mot magique, je manquais de courage, et je n'osais. Enfin, un soir, par un beau clair

de lune^ nous dansions toutes dans ce jardin^ et lui^ debout^ adossé à cet oranger^ nous regardait. En tournant devant lui, une fleur qui était dans mes cheveux tomba à ses pieds. D'abord il ne fit pas semblant de s'en apercevoir, mais il laissa tomber son mouchoir négligemment sur la fleur, puis il se baissa pour le ramasser, et il ramassa la fleur en même temps. Quand on se reposa, je m'approchai de lui, et je lui dis tout bas et en riant, et cependant je tremblais, et j'entendais distinctement battre mon cœur : c< Fray Eugenio, vous m'avez pris cette fleur ; rendez-la-moi... » Il me parut tout interdit: 11 tira la fleur de son sein, et me la rendit. La lune était alors voilée par un petit nuage blanc. « Pourquoi m otez-vous, dit-il, ce que vous avez jeté comme une bagatelle, et ce que j'ai ramassé comme un trésor? » Il souriait et s'efforçait d'avoir l'air de plaisanter; mais nous étions bien sérieux l'un et l'autre. « Prenez, lui disje : je vous la rends, puisque vous y tenez. » Et j'étendis la main : la fleur tomba, et ma main se trouva dans celle d'Eugenio. Alors un tel tremblement me saisit, que, si je n'avais pas été soutenue par lui, je serais tombée à terre. Je ne sais ce qu'A me dit, ni ce que je dis, ni combien de temps nous restâmes sous cet oranger ; mais, en nous séparant, nous savions que nous nous aimions, et nous avions trouvé un moyen de nous revoir. — Te le dirai-je, chère amie, ce moyen? Tu vas me gronder. Je feignis de vouloir me confesser ; j'allai à l'église, je me mis à genoux devant lui, et, dans ce confessionnal. Dieu entendit des serments d'amour, au lieu d'aveux et de remontrances. Nous ne pouvions nous toucher que le bout des doigts j mais je sentais son haleine brûlante qui caressait ma bouche... et nous baisions les grillages avec des transports frénétiques... Oh! si j'avais pu alors me jeter dans ses bras, j'aurais consenti à être anéantie après une heure de bonheur.

DoxA MARIA. Et VOUS êtcs hcurcux !... Si vous étiez découverts?

DO>'A FRANCiscA. Oh! ccla est impossible. Eugenio est si prudent ! 11 n'entre que la nuit dans ce jardin, et une fois seulement il a consenti, à grand'pcine, à monter dans ma chambre. C'était une grande folie de ma part; car tu sais

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