‹ Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole suivi de La Jacquerie, scènes féodalesChapitre 10 sur 159 · MADAME DE TOURVILLE. VOVOIIS · texte numérisé non relu

MADAME DE TOURVILLE. VOVOIIS

le marquis prenant la boite. Occupons-nous du malade.

madame de coulanges rentrant avec un flacon. Tenez. I commence à respirer. Maman, soutiens-lui la tête.

madame de tourville. Il faudrait le pendre par les pieds pour lui faire rendre l'eau qu'il a bue. .

le marquis. Oui ; ce serait le vrai moyen de l'achever.

wallis. Où suis-je?

don juan. Avec des amis, camarade. — Eh bienl comment cela va-t-il?

wallis portant les mains à son cou. Ma boîte ?

don juan. Elle est en sûreté ; c'est le marquis de La Romana qui la tient. Il vous la rendra, soyez tranquille, et buvez ce que l'on vous présente.

wallis. Le marquis?

don juan. Tenez, buvez ce cordial.

le marquis. Qu'on le porte sur le lit de Pedro , mon valet de chambre.

don juan à madame de Coulanges. Regardez, madame, regardez ce pauvre matelot. Vous voyez en toi le modèle des amants. Il tenait serrée sur son sein une petite boite que M. le marquis vient de prendre , et qui contient un portrait de femme que son excellence va nous montrer.

le marquis. Don Juan, respectez les secrets de ce jeune homme.

don juan. A la bonne heure; mais, pour ma peine, il faudra bien qu'il me montre un jour si elle est jolie ou non.

WALL». Où est celui qui m'a sauvé ?

tous. Le voici.

wallis. Monsieur, donnez-moi votre main.

don Juan. Allez, camarade, tâchez de dormir ; et puis, pour vous faire oublier toute l'eau salée que vous avez bue, je vous ferai vider une bouteille de véritable Jerez qui vous remettra le cœur.

Tous sortent avec Wallis, excepté don Juan et madame de

Coulanges.

MADAME DE COULANGES. Monsieur...

don juan. Je donnerais je ne sais quoi pour voir ce portrait.

madame de coulanges. Je voudrais trouver des mots pour vous exprimer mon admiration.

don juan. C'est une chose toute simple pour quelqu'un qui sait nager comme moi. Tout autre à ma place en aurait fait autant; mais ce qu'il y a de singulier, c'est que je n'ai jamais si bien plongé. Quelle force l'on trouve dans ces moments-là !

madame de coulanges. Oh monsieur!... Tenez... je ne puis m'empècher de vous embrasser.

don juan. Vive Dieu ! je voudrais qu'il y eût tous les jours des naufrages sous nos fenêtres. — Mais à propos, madame, il y avait trois personnes dans le bateau que nous avons sauvé.

madame de coulanges l'embrassant. Tenez... et encore... Oh! je suis une folle!... mais jamais je n'ai tant souffert... ni jamais...

Elle pleure.

don juan. Qu'avez-vous? Vous m'effrayez! Vous êtes plus pâle que notre noyé.

madame de coulanges. Oh! monsieur.... ce n'est rien.... mais je ne puis m'empècher de pleurer... Oh! je suis une folle !

don juan. Ah çà ! où est mon habit? Je vous ai laissé mon habit entre les mains, comme le chaste Joseph.... sans prétendre à une comparaison....

madame de coulanges. Prenez bien soin de vous... Allez changer bien vite. .. je vous en supplie...

don juan. D'abord permettez-moi de vous reconduire jusqu'à votre appartement.... Et pourrai-je ensuite venir savoir de vos nouvelles?

madame de (or laxges. Oui , monsieur... toujours. Elle sort appuyée sur le bras de don Juan , en mettant son mou~

choir sur ses yeux.

don juan rentrant seul. Une intrigue bien commencée... un homme tiré de l'eau, un secret à apprendre ; — voilà, certes, de quoi finir agréablement sa journée. — Elle est fort jolie, cette dame, et semble avoir un bien bon caractère. Je n'aime rien tant, moi, que les gens francs et sincères qui ont le cœur sur les lèvres. Ah çàl allons changer, car je commence à avoir froid.

Il va pour sortir; entre le marquis.

le marquis. Nous sommes seuls, don Juan. Tu es un brave Espagnol. Je vais t'ouvrir mon cœur.

don juan. Parlez, général, je grille d'impatience.... ( bas) et je meurs de froid.

le marquis. Sais-tu qui tu as sauvé?

don juan. Un pêcheur... peut-être un contrebandier?

le marquis. Un officier anglais, le lieutenant du Royal- George, envoyé par l'amiral de la station, avec lequel, depuis quelque temps, j'ai engagé une correspondance.

don juan. Je comprends... bravo! je vois tout!... Parbleu, voilà qui est plaisant!... Et cet honnête amiral nous tirera peut-être de cette île du diable?

le marquis. Et nous ramènera dans notre vieille Espagne. don juan. Espagne ! 0 mon cher pays, je vais donc te revoir ! le marquis. Le défendre, don Juan !

don juan. Mourir pour lui, pour la liberté I Oh! la mort me paraîtra douce sur le rivage d'Espagne! — Mais, diable! pourrons-nous emmener toute la division?

le marquis. Tous mes soldats me suivront. Tout est prévu : la flotte anglaise jettera l'ancre dans cette baie avant que le prince puisse accourir avec ses Français pour s'opposer à notre dessein.

don juan. Quant aux étrangers qui garnisonnent l'île avec nous....

le marquis. Nous avons des armes ...

don juan. Et nous nous en servirons?... Vivat!... Mais, diable! voilà qui dérange un peu ma conquête de tout à l'heure...

le marquis. Don Juan , est-il possible que vous ayez de pareilles idées dans un semblable moment!

don juan. Eh! pourquoi pas? la patrie d'abord, ensujte... un peu d'amour pour se distraire.

le marquis souriant. Tu es un fou, mais un 'brave garçon. Écoute, je mettrai dans peu ton zèle à l'épreuve.

don juan. C'est ce que je demande! Vous verrez que, si quelquefois je suis trop disposé à rire, jamais je n'oublie pour une amourette l'honneur ou ma patrie.

le marquis. Je te connais, bon jeune homme. Va, si les vents ne changent pas, dans quelques jours nous aurons quitté notre prison.

don juan. Vous me transportez de joie. — A propos, comment va cet Anglais?

le marquis. Grâce à toi, il pourra me donner les nouvelles que j'attendais. Il faudra que tu l'accompagnes à son bord pour me rapporter le dernier mot de l'amiral.

don juan. Disposez de moi. — C'étaient sans doute les lettres de l'amiral qu'il portait à son cou comme le portrait de sa maîtresse?

le marquis. Précisément. — Et toi tu voulais que je les montrasse !

don juan. Le pauvre diable! il les tenait serrées dâns ses mains, même après avoir perdu connaissance. — Av^:-vous remarqué que son premier mot a été pour demander sa boîte?

le marquis. Et ce brave homme s'expose à une mort ignominieuse pour une entreprise qui n'intéresse que médiocrement son pays. De quelle ardeur ne devons-nous pas être enflammés, nous qui allons venger notre patrie trahie lâchement , nous qui allons combattre pour tout ce que les gens d'honneur ont de plus cher!

don juan. J'espère que l'on parlera de nous un jour!

le marquis. Qu'importe que la postérité oublie nos noms, pourvu qu'elle sente les effets de nos généreux efforts! — Don Juan , faisons le bien pour le bien. — Ensuite remercions le ciel s'il nous envoie un Homère.

JOURNÉE H, SCKNE I.

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