‹ Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole suivi de La Jacquerie, scènes féodalesChapitre 11 sur 159 · MADAME DE TOURVILLE, MADAME DE COUL ANGES · texte numérisé non relu

MADAME DE TOURVILLE, MADAME DE COUL ANGES

madame de TorRviLLE. Tu es une sotte; te voilà toute sens dessus dessous , parce que tu lui as vu faire sa coupe. La belle chose que de savoir nager quand on Ta appris! et pourtant une carpe lui en remontrerait.

madame de coul anges. Mais un homme qu'il ne connaissait pas!... et les gens de cette maison disent que la côte est si dangereuse !

madame de TOiiRviLLE. Eh bien! il sait nager, — c'est dit, et il a du courage : mais qu'est-ce que cela te fait? Fais-moi toujours ton rapport.

madame de coulanges. Je n'ai rien à dire.

madame de TouRviLLE. Sais-tu que j§ serais tentée de croire que tu t'es amourachée de ce petit officier brun , qui nage comme un canard?— -Tu as la berlue, mon enfant. Tu n'as rien vu!... Moi, du premier coup d'œil , j'ai découvert un complot.

madame de coulanges. Un complot ! en vérité, tu en vois partout.

madame de tourville. Il vaut mieux en voir où il n'y en a point, que de n'en pas voir où il y en a. Sais-tu que l'on a toujours une gratification, outre le traitement ordinaire, pour chaque complot que l'on évente? — Dis-moi, as-tu remarqué que ce noyé avait une chemise de batiste?

madame de coulanges. Qu'y a-t-il là de si extraordinaire?

madame de tourville. Ce qu'il y a d'extraordinaire?... Allons, elle est folle, c'est fini. — Une chemise de batiste, avec un jabot. — Faut-il te le répéter : — Une chemise de batiste, hé? C'est le fil d'une conspiration effroyable. Il y a de quoi faire pendre vingt personnes.

madame de coulanges. Tu as bien de la pénétration. ! madame de tourville. Et toi , bien de la bêtise ! — Comment! il ne te saute pas aux yeux que cet homme est un espion ou suédois, ou anglais, ou russe... Et même il est certain qu'il est Anglais, car je me trompe fort, ou sa chemise était de batiste anglaise. Ainsi voilà qui est assez clair.

MADAME DE COULANGES. Clair ?

madame de TOURViLLE. Un moment... De plus, il portait à sa veste un bouton dépareillé, avec une ancre dessus; donc il vient d'un vaisseau anglais. •

madame de coulanges. Tous les marins ont des boutons semblables.

madame de tourville. Innocente ! — Et des portraits suspendus au cou? Il était plaisant, le petit aide-de-camp, avec son portrait de femme. Il a bien joué son rôle, sur ma foi ! c'est un gaillard bien retors , et qui contrefait l'indifférent à merveille. — Et le général, qui a vite empoché la boîte avant qu'on pût y jeter un coup d'oeil.

madame de coulanges. Il y a peut-être bien du mystère là-dessous, mais je n'irai pas les ennuyer avec une histoire de boutons, de chemise de batiste et de semblables bagatelles. Ce serait le moyen* de se faire rappeler sur-le-champ.

madame de tourville. Bagatelles? bagatelles? Ah!

Élisa , dans les affaires rien n'est à dédaigner. C'est pourtant un poulet rôti qui m'a fait découvrir la cachette du général Pichegru ; et , sans me vanter , cela m'a valu bien de l'honneur, sans parler du profit. Voici le fait : c'était du temps de ton père, le capitaine Leblanc. Il revenait de l'armée; il avait de l'argent, nous faisions bonne chère et grand feu. Un jour donc je m'en vais chez mon rôtisseur , et je lui demande un poulet rôti. — « Mon Dieu , madame , » me dit-il , a je suis bien fâché , mais je viens de vendre mon dernier. » — Moi qui connaissais tout le quartier, je voulus savoir à qui. — «Qui est-ce qui l'a pris? » que je lui demande. —Lui me

dit : « C'est un tel, et il se traite joliment , car depuis trois jours il lui faut une volaille à chaque dîner. » — Nota '"'/i.' qu'il y avait justement trois jours que nous avions perdu les traces du général Pichegru. Moi , je rouir tout <;a dans ma tèti , et je me dis: « Diable! voisin, l'appétil vo ! venu ; vous avez la fringale. » Finalement, je reviens le lendemain, et j'achète des perdrix qui n'étaient pas cuites, remarque bien cela, pour avoir le temps de faire causer mon marmiton pendant qu'elles rôtiraient. Là-dessus, mon homme au ^r<» appétit entre et achète une dinde rôtie, une belle dinde, ma foi ! — «Ah! je lui dis, un tel, vous avez bon appétit , en voilà pour deux personnes, et pour une semaine, a — Lui cligne de l'œil , et dit : — « C'est que j'ai de l'appétit comme deux. » Un Français se ferait pendre plutôt que «le manquer un bon mot. Moi, je le regarde entre deux yeux , lui se détourne , prend sa bète et s'en va. Il ne m'en fallut pas davantage, je savais qu'il connaissait Pichegru. — On me happe mon homme, et, moyennant une récompense honnête, il livra bien et beau mon général, — et j'eus pour ma part six mille francs de gratification **. Voilà ce que c'est que de faire attention à des bagatelles.

madame de coul anges. Oh! tu es fort habile; pour moi, je ne suis pas en train de deviner.

madame de tourville. Fais comme tu l'entendras, cela le regarde; quant à moi, je m'en lave les mains. Si un autre a la gratification, si l'état en souffre, ce ne sera pas ma faute.

madame de coixanues. Bah! ce don Juan m'a l'air d'un...

madame de toukville. Veux-tu que je te dise de quoi il a l'air? 11 a l'air d'aimer les dames; et, si tu avais de l'esprit comme moi, tu mangerais à deux râteliers, et tu tirerais plus d'un quadruple à monsieur le colonel. C'est un marquis, sans que cela paraisse , et les domestiques disent qu'il roule sur l'or. Il leur donne des pour-boire!...

madame de couLANGES. Mon Dieu ! que je suis fatiguée ! je n'ai pu fermer l'œil de la nuit.

madame de tourville. Il a l'air d'un franc libertin... lu m'entends? — Ah! mon enfant, si j'avais été aussi jolie que toi, je n'en serais pas où j'en suis; et pourtant, si tu ne m'avais pas auprès de toi dans tes missions, que ferais-tu? Il

faut que, moi, je me mette en quatre pour amener le gibier à mademoiselle , qui n'a que la peine de se baisser pour le prendre, et de dire merci pour l'argent que cela rapporte.

madame de coulanges avec ironie. Sans compter l'honneur.

madame de tourville. Bah! bah! Est-ce qu'il faut* penser à cela , il y en a de plus huppés que nous qui font de pires métiers.

une femme de chambre entrant. M. don Juan Diaz demande si ces dames sont visibles.

madame de tourville. Sans doute. — Ce que c'est que d'être jolie! elle n'a pas besoin de se donner de la peine; qu'elle se montre seulement, et on lui court après.

don juan entrant. Pardon, mesdames, si je me présente devant vous sans autre titre que ma qualité de voisin. J'ai pris la liberté de venir m informer si la scène d'hier n'avait pas produit un fâcheux effet sur la santé de madame.

madame de coulanges. J'ai été fort émue sans doute... mais jamais je n'ai ressenti une émotion si douce.

madame de tourville bas. Bien dit. — {Haut.) Prenez donc la peine de vous asseoir, monsieur.

madame de coulanges. Vous ne vous êtes pas trouvé incommodé et le malheureux que vous avez sauvé?..

don juan assis. 11 est frais et gaillard, et parle déjà de se mettre à la poursuite des harengs... Mais, madame, vous paraissez encore, souffrante, je me reproche d'avoir apporté ce mourant sous vos yeux... mais dans le trouble...

madame de coulanges. Après vous avoir vu braver la mort!... Mais je me porte très-bien.

madame de tourville à part. Elle joue la passion à merveille! — (Haut.) Et vous, monsieur, vous ne nous donnez pas des nouvelles de votre santé, après l'imprudence que vous avez faite. — Ah! jeune homme, jeune homme! mais ils sont tous comme cela !

madame de coulanges bas à sa mère. Tous?

don juan. En vérité, j'ai passé une nuit fort agréable, enchanté d'avoir pris un bain de mer dans cette saison.

madame de tourville. Ma fille ne cessait de parler de

votre courage. Elle craignait que vous ne prissiez une lluxion de poitrine.

don juan. Je suis bien fier do vous avoir fait penser a moi. Mais nous autres militaires, nous sommes à l'épreuve d'un bain froid.

madame de tourville. Peut-être, monsieur , avcz-vous connu dans vos campagnes mes fils, deux officiers de la plus grande espérance.... l'aîné, le général de Tourville, et le cadet, le colonel Auguste de Tourville.

madame de coulanges bas. Prends garde !

don juan. J'avouerai à ma honte que j'entends leurs noms pour la première fois... Mais je lis si peu les bulletins!

madame de tourville. Ah! vous avez bien raison. Du sang, on n'y voit que cela. Ah! M. Diaz, j'ai bien peur que l'on n'envoie mes enfants en Espagne; cela nous ferait bien de la peine, c'est une guerre si injuste!...

don juan, au lieu de répondre, joue avec son écharpe.

madame de coulanges. Vous m'avez dit, je crois, que vous aviez demeuré à Sé ville?

don juan. Assez long-temps pour conserver un tendre souvenir de cette noble cité et de ses habitants. Mais , vous , madame, à l'exception de leur teint tant soit peu moresque , vous me retracez tout ce que j'admirais dans les dames de Séviile.

madame de tourville. C'est à Séviile qu'est votre junte 1 Ah! ce sont des gens bien courageux, des Romains du temps de Jules César.

madame de covlanges. Colonel, vous êtes sans doute musicien? En votre qualité d'Espagnol, vous êtes tenu de savoir pincer de la guitare. Je mettrais votre talent à l'épreuve , si je ne craignais de vous ennuyer.

don juan. Ah! madame, pourrais-je m'ennuyer de ce qui vous amuse? Mais, modestie à part, je ne joue de la guitare qu'assez bien pour donner une sérénade au besoin , ou pour accompagner nos simples romances espagnoles. — Pour vous, madame, en votre qualité de Française, vous n'aimez sans doute que les grands airs d'opéra ?

madame de coulanges. Point du tout. Vos airs mélaucoli-

ques me plaisent plus que cette musique sans caractère qu'il est de bon ton d'admirer.

madame de toc h Mlle» Votre musique me chasse ; excusezmoi, colonel Diaz. — (Bas à sa fille.) L'occasion est belle, profites-en. Dis donc... ate beaucoup de vertu, les hommes aiment cela.

Elle sort.

don juan» Vous aimez les romances espagnoles? Seriezvous assez bonne pour en chanter une?

madame de couLANUEs. Mais cela vous donnera peut-être la maladie du pays.

don jcan. Heureusement la musicienne balancera l'effet de la musique.

madame de coulanges. Voici les romances, choisissez.

don uîàn. Celle-ci , dont je ne vois que le titre; ce doit être une vieille romance.

madame de coulanges à part. Hélas! quel choix!

don juan. Un chevalier amoureux d'une Moresque, c'est le sujet favori des anciens poètes.

Madame de Coulanges chante, et don Juan V accompagne avec

sa guitare.

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