‹ Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole suivi de La Jacquerie, scènes féodalesChapitre 101 sur 159 · F. JEAN, F. IGNACE · texte numérisé non relu

F. JEAN, F. IGNACE

p. jean Puisse le tonnerre tomber sur cette abbaye , et brûler tous les cafards qu'elle renferme! •

p. ignace. D'abord, monsieur l'abbé était dans une colère épouvantable; il ne parlait de rien moins que de vous envoyer au cachot, les fers aux pieds 56 .

p. jean. Qu'il s'en avise ! Il verra s'il me reste encore quelque vigueur. •

F. ignace. Là -dessus , nous nous sommes tous recriés, et frère Goderan a bien montré dans cette occasion combien il est votre ami ; car il a parlé très-vertement à monsieur l'abbé , et n'a pas peu contribué à lui faire changer de résolution.

p. jean. Oui ! il est bien temps de se montrer mon ami. C'était au chapitre qu'il devait le prouver.

p. ignace. Quoi qu'il en soit , tout s'est arrangé par notre entremise. Voici ce que nous avons arrêté. Nous avons promis que vous feriez maigre pendant un mois, que vous réciteriez matin et soir les sept psaumes de la pénitence...

f. jean. Le diable m'emporte si j'y consens jamais!...

p. ignace. Quant à cela, vous le savez bien, vous n'en ferez que ce que vous voudrez. L'abbé n'ira pas lui-même vous faire réciter vos prières.

f. jean. Comme cela, à la bonne heure; cependant il m'en coûte de paraître obéir à cet imbécile.

f. ignace. La seule chose à laquelle il tienne avec opiniAtreté, c'est que vous lui demandiez pardon à genoux, au milieu du chœur., de votre indiscipline et de votre irréligion.

LA JAQUERIE.

F. jeax avec fureur. Moi !... à genoux!

F. ignace. Il l'exige, et nous vous en supplions.

f. jean. Me mettre à genoux devant lui... moi , devant ce cafard?... J'aimerais mieux mettre le feu au couvent, etm'aller faire le chapelain du Loup-Garou!

f. igkack. Voyez-vous, mon cher ami , il est notre abbé, notre supérieur; il peut nous faire tout le mal qu'il lui plaira.

f. jean. Maudits soient les imbéciles qui l'ont nommé!

f. ignace. Hélas! ce qui est fait est fait. Il n'y faut plus songer. Maintenant il peut vous jeter dans un cul de basse fosse pour le reste de votre vie. Voilà ce qu'il faut vous mettre devant les yeux.

f. jean. Oh ! si je pouvais un jour me venger !

f. ignace. Il ne manque pas ici de gens qui vous détestent y cause de votre savoir, et qui pousseront l'abbé à user de rigueur à votre égard. Le parti le plus sage est, selon moi...

f. jean. Je jetterai ce froc, vertu Dieu! et je reprendrai la cuirasse.

f. ignace. On ne sort pas d'ici comme l'on veut, et sans doute vous n'avez pas oublié le sort de ce pauvre Collet , qui avait voulu se défroquer aussi. Tenez, j'ai trouvé un biais pour vous ôter une partie des désagréments de la cérémonie. A l'heure de la prière vous descendrez à l'église , vous vous présenterez devant lui. Moi je ferai sonner la sonnette, et naturellement vous vous mettrez à genoux ; il sera bien obligé d'en faire autant, de sorte que, si vous lui dites alors deux ou trois mots entre vos dents, l'affaire sera finie, et votre honneur sauf, puisque vous pourrez dire que ce n'est point à cause de lui que vous vous êtes mis à genoux.

f. jean. Belle invention !

f. ignace. La prison, le pain de pénitence, les chaînes, la discipline d'un côté; de l'autre, cette invention qui excite vos mépris. Choisissez ; je vous laisse, et je viendrai tantôt savoir votre résolution. Adieu.

f. jean. J'ai l'enfer dans le cœur, je ne sais encore ce que je ferai ; mais cependant je vous remercie, Ignace.

f. jean seul. Il faut que je me venge ou que je meure. Je ne

F. Ignace sari.

puis plus long-temps souffrir les insultes d'un extravagant. (On frappe à la porte.) Qui vient encore m'importuner?

un frère servant, entrant. Mon père, quelques vilains du village d'Apremont sont ici, et demandent à vous parler.

p. jean. Eh! que me veulent-ils? Faut-il être dérangé à chaque instant par des marauds qui demandent à se confesser?

le f. servant. Ils disent qu'ils ont à vous communiquer une affaire importante.

F. jean. Qu'ils entrent ! Quel ennui ! c'est sans doute un procès qu'ils veulent me faire arranger; mais il faut ménager le paysan.

Entrent Simon, Morand, Barthélémy, Gaillon, Thomas.

Le frère servant sort.

simon. Pardon de la hardiesse, mon révérend père; mais nous sommes venus ici pour vous confier un grand secret . N'estce pas, vous autres, que c'est un grand secret?

tous. Oui, un grand secret.

p. jean. Parlez vite, je n'ai pas de temps à perdre.

simon. Ce secret Tenez, c'est Morand qui va vous le dire.

morand. Non, parle, toi, tu as commencé.

simon. Non, tu diras mieux que moi.

f. jean. Finirèz-vous? Parle, toi, Morand, et dis-moi ce que vous me voulez.

morand. Mon père, c'est que voilà un homme de Genêts, qui s'appelle Thomas, et qui est le frère de la femme de mon cou-» sin, le^harron de Genêts.

f. jean. Hé bien?

morand. C'est qu'il vient de Genêts, et il dit comme cela, que tout le monde meurt de faim (vous savez que l'année est mauvaise), et qu'on est enrage.

f. jean avec impatience. Hé bien?

morand. Eh bien ! on est enragé contre monseigneur Philippe de Batefol, le seigneur de Genêts.

simon. Et contre tous les seigneurs généralement. (A part.) C'est hardi d'avoir dit cela.

F. jean avec une distraction affectée. Hé bien?

morand. Eh bien ! je voudrais que vous lui dissiez quelques-

30f, LA JÀQUERTE.

unes des belles choses que vous nous avez dites tantôt. Vous savez? vous nous disiez que « nous étions des lâches de nous » laisser maltraiter par des gens qui ne sont ni plus forts, ni » plus adroits que nous. »

f. jean. Qu'ui-jc besoin de vous répéter ce que vous avez si bien retenu?

tiiomas. Tenez, mon père, je vous dirai tout fin, tout net, que, dans noire pays, il y a bien des gens qui frapperaient un bon eoup, s'ils avaient quelqu'un pour leur dire : 0 Frappe! »

F. jean à part. Le nuage va crever.

MonAND. C'est tout de môme chez nous, et à Roseval , à Bcrnilly, à Lasource, dans tous les villages du Beauvoisis, partout, quoi... On pense que les seigneurs sont pour nous encore pires que les charançons.

f. jean. C'est-à-dire que vous avez fait une conspiration... que vous avez comploté tous ensemble de vous faire libres?

Simon. Ces! cela même. Nous sommes tous du même avis.

f. jean. E( vous oseriez risquer un coup de lance pour vous faire libres?

morand. Oui ; depuis qu'ils m'ont pris mes bœufs, je me sens du courage comme un homme d'armes. Jo n'ai plus peur d'un eoup de lance.

Simon. Moi , pourvu que je puisse me venger de ce traître de sénéchal , je veux bien recevoir un coup de lance , ou de n'importe quoi.

totts les paysans. Oui morbleu, nous oserons donner de& coups, et nous ne craindrons pas d'en recevoir.

F. jean. Vous voilà dans de bonnes dispositions. Mais que voulez-vous de moi? vous avez pris vos mesures probablement, et il ne m'appartient pas '

Simon. Nous sommes bien convenus de nos faits; mais nous n'avons pas de chef

morand. C'est un chef qu'il nous faudrait.

thomas. Un homme connu.

Barthélémy. Au fait, si vous vouliez seulement nous diriger... vous qui êtes déjà notre providence?.. .

Simon. Oui, soyez notre chef.

y Googjfl

f. jean. Je suis moine, mes enfants.

simon. A la bonne heure, mais vous avez porté la cuirasse, vous savez l'alchimie, vous savez lire et écrire, vous êtes le plus savant et le meilleur homme des environs.

morand. Et, malgré tout cela, on vous préfère un cousin de messire d'Apremont. N'est-ce pas une honte qu'il soit abbé à votre place?

f. jean. Pouvez-vous compter que beaucoup de vilains vous suivront ?

Barthélémy. Criez tant seulement : Franchise aux vilains! à bas les seigneurs! et tout le pays se lèvera. morand. J'en réponds.

tous. Criez seulement : Franchise ! et vous aurez une armée.

F. jean. Et vous jurerez à votre chef fidélité et discrétion à toute épreuve ?

simon. Cela va sans dire.

morand. Nous risquons plus que vous.

Barthélémy. Ainsi, vous êtes notre chef. Voilà qui est dit. F. jean. Étendez la main vers ce crucifix.

les paysans. Nous jurons de vous obéir.

f. jean. Songez que j'aurais des moyens de punir les parjures, fussent-ils 1 à cent lieues de moi. Voyez-vous ces instruments?.... voyez-vous ces hvres?

morand effrayé. Ne les ouvrez pas.... c'est inutile. •

f. jean. Et vous aurez le courage d'exécuter tout ce que je vous commanderai ?

morand. Nous sommes disposés à tout oser.

tiiomas. Or çà, mon père, nous vous avons donné notre foi ; ne nous donnerez-vous pas la vôtre ?

f. jean. Sur ce même crucifix, je jure d'employer tous mes soins, toutes mes ressources à l'affranchissement des serfs du Beauvoisis. Que je sois privé du paradis si je manque à mon serment !

simon. Maintenant expliquez-nous ce qu'il faut faire.

f. jean. Il faut que chacun de vous sache précisément de cojnbien d'hommes il peut disposer. La première fois que nous nous réunirons , je veux savoir quelles sont vos forces.

l\OH LA .1 AQI ERIK.

Barthélémy. Cela ne séra pas difficile.

F. jean. Pourquoi Renaud n'est-il pas avec vous? simon. Il ne veut se mêler de rien. Il dit qu'il a ses idées à lui.

f. jean. Qui de vous a du courage?

Morand. Nous en avons tous.

Barthélémy. Me voici , moi . J'ai jeté la première pierre, le jour ou le sénéchal a si bien fait étriller Gaillon... Mais ne le répétez pas.

gaillon. Moi aussi , je suis bon pour me battre.

F. jean avec un peu de mépris. A merveille, mes enfants. Or donc, je m'en- vais charger Barthélémy, qui est si brave, d'un message pour le Loup-Garou.

Barthélémy. Le Loup-Garou! Jésus! Maria!

Tors. Le Loup-Garou !

F. jean. Eh quoi! vous pâlissez déjà, làchesque vous êtes? Barthélémy. Mais le Loup-Garou....

F. jean. Eh bien ! le Loup-Garou est Chrétien Franque que tu as connu ; as-tu peur de lui ? *

Barthélémy. Je n'aurais pas peur de Chrétien Franque, car il était mon ami. Mais il a renoncé à son àme, et il est ensorcelé.... Il estloup-garou. ;

F. jean. Imbécile ! Franque était un homme de cœur. Il s'est fait libre, et c'est ce que vous n'avez pas le courage de tenter.

Barthélémy. Tenez, donnez-moi un sort pour qu'il ne me charme pas par son regard, et j'irai lui parler.

F. jean. Le charme que je te donne est ce chapelet. Franque le reconnaîtra. Dis-lui que le père Jean de Saint-Leufroy lui commandé de l'attendre cette nuit, trois heures après le couvre-feu, sous le second chêne à partir de la croix de Saint- Étienne.

Barthélémy timidement. Je lui dirai.... s'il le faut.

simon. Mais quel besoin de parler au Loup-Garou?

F. jean. Il sera pour nous un allié sûr et utile. Je lui ai rendu quelques services, je l'ai guéri d'une maladie, et il#e souviendra de moi. — Avez- vous des armes?

morand. Nous avons presque tous des arcs.

F. jean prenant de l'argent dam un coffre. Achetez des ar- É mes avec cet argent, je vous le donne. Mais, si vous osiez l'employer à d'autres usages, je ferais fondre ce métal dans vos mains , et il vous brûlerait jusqua la moelle.

morand. Foi d'honnêtes gens, nous en achèterons des armes jusqu'au dernier sou.

f. jean. Achetez-en à Beauvais, lo jour du marché; mais allez chez plusieurs armuriers, de peur d'éveiller les soupçons.

morand. Laissez-nous faire : nous ne sommes pas si bêles.

simon. Ayez confiance en nous.

f. jean. Demain j'irai chez Morand après vêpres, et je vous ferai part de mes projets. Adieu , je vous donnerai sans doute des nouvelles de Franque. Fax vobiscum, mes enfants ! les paysans. Amen ! Nous nous recommandons à vos prières.* morand aux autres, en sortant. Je vous disais bien qu'il savait faire de l'or/

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