GILBERT D'APREMONT, ISABELLE, MARION
Isabelle. Eh bien! est-il enfin revenu, ce pauvre Pierre?
marion. Oui, madame. Pauvre garçon! il est revenu ce matin bien pale encore ; mais cela lui va bien, on dirait qu'on voit la peau d'une demoiselle. Il est blanc, blanc!... jamais je n'ai vu d'homme avoir une si belle peau!
Isabelle. Qu'on le fasse venir. [Marion sort.) Que nous sommes heureux d'avoir des serviteurs aussi fidèles. Ce brave jeune homme, c'est en me défendant, c'est en vous sauvant fa vie qu'il a été blessé.
d'apremont. Pour m'avoir sauvé la vie... qu'il ne s'en vante pas. J'étais sur pied avant que cet Anglais eût fait une volte pour venir me charger. Je l'attendais au coup d'estoc que je sais et qui ne m'a jamais manqué. Au reste, j'aime Pierre ; il monte bien à cheval, il est intelligent, il a du cœur ; je ne lui trouve qu'un défaut, c'est qu'il sait lire et écrire.
Isabelle. Mais, moi aussi j'ai ce défaut.
d'apremont. Toi, à la bonne heure, tu es noble; mais je n'aime pas qu'un vilain en sache plus que moi.
Isabelle. Et croyez-vous qu'on s'avisera jamais de comparer la science d'un clerc avec la noblesse d'un chevalier?
d'apremont. N'importe; je veux le récompenser, et je te le donne pour écuyer. Tu peux le prévenir de ma part que désormais il t'appartient.
Isabelle. Je l'accepte avec plaisir.
D'Apremont sort; entrent Pierre et Marion.
302 • LA JAQUERfË.
pierre. Madame!... (// se met à genoux.)
Isabelle. Mon sauveur! mon cher Pierre! que de grâces j'ai à te rendre! Je te dois la vie.
pierre. J ai fait le devoir d'un vassal...
Isabelle. Et ta blessure te fait-elle encore souffrir?
pierre. Je ne m'en ressens plus, grâce à Dieu et au bon père Jean.
Isabelle. Quand tu seras tout à fait rétabli, tu seras mon écuyer; mon père...
pierre arec joie. Votre écuyer 1...
Isabelle. Mon père le veut bien, j'en suis bien aise; et toi?
pierre. Moi, madame!... Oh! comment vous exprimerai-je ma reconnaissance! Je voudrais me battre pour vous... je voudrais verser tout mon sang à votre service.
Isabelle souriant. Je t'en dispense.
pierre. Je me trouve si bien aujourd'hui, madame, que je puis dès à présent commencer mon service.
Isabelle. Eh bien ! j'y consens; je ne te fatiguerai pas. Tu me porteras mon livre à la messe, et, à souper, tu me serviras à boire. Tu connais mon hanap?
Pierre. Oui, madame.
marion bas. Je t'y ai vu boire du vin que tu avais volé.
Isabelle. Comme je veux avoir un écuyer bien armé dans ce vilain temps de guerre, voici un poignard de Tolède assez beau ; Montreuil le dit excellent, je te le donne.
pierre. A moi... madame!...
Isabelle. Prends encore cette bourse; je l'ai brodée moimême ; il y a quelques écus pour t'acheter un pourpoint garni de vair 35 : mais l'heure ^approche, prends mon livre, et suismoi à la chapelle.
Elle sort avec Marion.
pierre seul. Ce poignard... cette bourse qu'elle a faite ellemôme... à moi ! Jésus ! Je ne sais si je suis bien éveillé, ou si tout cela va disparaître comme un songe... Non, ce n'est point un rêve, elle me parlait (out à l'heure... Si mes désirs les plus téméraires allaient être exaucés?... Une Égyptienne m'a prédit que je commanderais un jour, moi qui suis né pour servir... Une si grande dame!... et moi un misérabie serf!...
scènes Modale*. 30a
marion rentrant. Pierre ! Pierre ! Eh bien ! que fais-tu là, immobile comme les saints de la chapelle ?
pierre. Je viens; me voici.