LÉCUYER DE SIWARD, BROWN , EUSTACHE DE LAN- CIGNAG, PERDUCAS D'ACUNA
l'écuyer. Décidez-vous promptement, chevaliers. J'ai promis à monseigneur de lui rapporter aujourd'hui même votre réponse.
eustache. Dix mille francs, dis-tu?
SCÈNES FÉODALES. 3'2ô l'écuyer. Dix mille francs.
eustache. Dix mille fièvres tierces puissent le serrer, ce chien dApremont! A-t-on jamais demandé dix mille francs pour la rançon d'un pauvre capitaine d'aventure qui n'a pour tout bien que sa lance et son cheval?
perducas. J'en ai été quitte pour cinq cents florins avec le sire de Maulevrier, qui cependant aime les espèces autant qu'un autre.
brown. Le capitaine doit savoir que nous n'avons pas ici dix mille francs à jeter par la fenêtre.
l'écuyer à Broicn. Mais il espérait que ses deux nobles amis se joindraient à vous et feraient quelque chose pour l'aider dans sa mésaventure.
perducas. Par saint Jacques! j'aime Siward; c'est une bonne lance, un bon compagnon; mais dix mille francs, c'est diablement cher.
l'écuyer. C'est pour cela qu'il s'adresse à vous.
brown. Mort de Dieu 1 que ne m'en croyait-il quand je lui criais de faire retraite! mais il veut toujours en faire à sa tète I
l'écuyer à Perducas et à Eustache. Mon maître pense que si vous vouliez lui prêter chacun mille écus...
perducas. Comment ! mille écus! mille écus! mais c'est trois mille francs!
brown. Tout autant.
eustache. L'année est mauvaise; les scélérats cachent leur argent je ne sais où. On ne trouve ici rien à faire.
perducas. Ma troupe est nombreuse, et je crains d'être forcé, faute d'argent, d'en congédier la moitié.
brown. Et moi, il faut que je paie mes archers.
eustache. Pierre d'Estouteville , ce vieux ribaud, m'a gagné avant-hier deux mille francs au jeu.
perducas. A propos de perte, vous savez bien, mon cheval fleur de pêcher?
eustache. Oui.
perducas. Dans ma dernière chevauchée du côté de Laon, un gros coquin de meunier dont nous emmenions les bœufs,
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lui a donné un coup de fourche dans le grasset. La pauvre bète s'est abattue, je n'ai pu la relever, et cependant le drôle a redoublé sur moi aidé de deux de ses pareils. Sainte Vierge! c'est qu'ils frappaient sur mon dos comme sur une enclume! Heureusement mes gens sont venus, sans quoi ces vilains me faussaient mon armure.
kiîstache. Et Chandosl n'était-ce pas le nom de votre cheval?
perducas. Que voulez-vous? il n'y avait pas de remède. Je l'ai fait écorcher, et l'on me tanne sa peau pour m'en faire une selle. Ahl ce pauvre Chandos, je le regretterai longtemps 1
l'éclyer. Il est sans doute malheureux de perdre un bon cheval de bataille; mais, pour en revenir au sujet qui m'amène ici, le seigneur d'Apremont a proposé à messire Sivvard de lui rabattre cinq mille francs sur sa rançon s'il consentait à le servir pendant une année avec sa compagnie * 8 . Dans le cas où je ne pourrais me procurer de l'argent, mon maître m'a chargé de vous demander, messire Brown, si la proposition vous convenait.
eustache. Ah! voilà un accommodement.
perducas. Cinq mille francs, c'est bien peu pour une année.
l'écuyer. Hé bien, maître Brown?
brown. D'abord, c'est se moquer que de compter pour cinq mille francs les services de toute une compagnie comme la nôtre ; ensuite je sais comment se font en pareil cas les partages de butin : d'Apremont aurait tout , nous rien. Enfin les trêves finissent dans six mois, et de véritables Anglais comme nous ne peuvent s'engager pour un an au service d'un baron français.
eustache. Cependant Siward paraît consentir à cet arrangement.
brown. Oh ! le capitaine peut faire ce qu'il lui plaira : qu'il engage sa lance et celle des gendarmes qui voudront le suivre. Quant à moi , s'il se met au service du duc de Normandie 49 , ou de ses barons, j'irai trouver messire Jean Chandos, sbus qui j'ai combattu à Poitiers; mes archers me suivront, et le capitaine Siward connaîtra alors ce qu'on peut faire sans
archers. Quand môme il aurait avec lui tous ses gendarmes, je lui garantis que, sans archers, il ne gagnera pas mille francs dans son année.
l'écuyer. C'est là votre réponse, beau sire*?
brown. Oui, gentil écuyer. J'en suis fâché pour le capitaine ; mais je ne sais qu'y faire. Si quelque jour nous attrapons un baron français, nous ferons un échange.
perducas. Pauvre Siward! Ainsi, il reste en cage.
eustache. Du moins, le traite-t-on bien?
l'écuyer. En chevalier prisonnier; c'est tout dire. Le baron d'Apremont est un noble seigneur; sa cuisine est assez bonne, et son vin vaut encore mieux que celui que nous buvions ici.
eustache. Alors je le plains moins.
perducas. Dis-lui', pour le consoler, que je lui achèterai son guilleçjin alezan, s'il veut le vendre. Je lui en donnerai jusqu'à six cents francs 50 .
eustache. Et moi, j'irai fourrager chez Gilbert d'Apremont. Il verra que je n'oublie pas mes amis.
l'écuyer. Il sera bien sensible à cette preuve d'amitié. Pas d'argent v c'est votre dernier mot?
perducas. Corps du Christ! il n'y a plus d'argent en France depuis la bataille de Poitiers.
brown. Allons, messieurs; occupons-nous de cette chevauchée que nous devons faire en commun ; et, comme rien n'est meilleur pour ouvrir les idées qu'un verre de bon vin, allons dans la salle à manger/ et là, les coudes sur la table, devant les bouteilles, nous arrêterons nos plans. de campagne. (À l'écuyer.) L'ami, veux-tu venir avec nous boire à la santé de ton maître?
l'écuyer. Non, je ne puis. Il m'attend, et la traite est longue d'ici au château d'Apremont.
brown. Bon voyage, donc!
perducas. Mes amitiés à Siward. N'oublie pas surtout le guilledin alezan. Six cents francs : retiens bien. eustache. Allons vider quelques bouteilles, et puis à cheval !
Ils sortent.
LA JAQUERIE