SIWARD, UN PAGE
le page auprès de la fenêtre. Tout cela, jusqu'au clocher làbas, esta monseigneur.
siward. C'est une belle baronnie , ma foi ! Et c'est ce petit garçon si gourmand qui héritera de tout cela? le page. Oui, monseigneur.
siward. Quel dommage que la demoiselle de céans ne soit pas fille unique 1 ce serait une dot de princesse.
le page. Oh! pour sa dot, elle sera belle, je vous en réponds. Sa grand'mère lui a laissé dans l'Artois un beau fief qui rapporte, m'a-t-on dit, plus de dix mille florins.
siward. Et ces dix mille bons florins et la demoiselle sont destinés, dit-on, à ce gros joufflu à la plume verte? Par saint George! je connais un homme à qui ils iraient mieux.
le page. Messire de Montreuil aura beaucoup de bien du coté de son oncle. m
siward. Tant pis, car il n'en saura pas faire un noble usage : c'est un ladre.
le page. Monseigneur, il faut que je vous quitte pour aller à mon service.
siward lui donnant de l'argent. Grand merci, mon garçon. Tiens, voici pour boire à ma santé. (Le page sort.) Dix mille florins de renie ! voilà de quoi entretenir une belle, compa-
LA JAQUERIE.
gnie! Si Gilbert s'unissait à moi, nous ferions la loi à tout le Beauvoisis. Lui mort, tout serait à moi; car ce petit imbécile...
Entrent Isabelle et Marion.
Isabelle. Beau sire, vous regardez tristement par la fenêtre; vous semblez soupirer pour quitter nos vieilles murailles et chevaucher encore dans ce beau pays à la tête de vos gendarmes.
siward. Non, belle damoiselle, je ne pensais pas à mes gendarmes : je songeais combien il me serait doux de chevaucher par cette plaine, un épervier sur le poing, en compagnie de madame Isabelle.
Isabelle. C'est un plaisir qu'il n'est pas difficile de vous procurer. Mon père ne veut point priver ses prisonniers d'aucun des passe-temps qui peuvent adoucir l'ennui de leur captivité.
siward. Par ma foi! la prison est douce avec si gentil geôlier.
Isabelle. Et aurons-nous long-temps l'honneur de vous garder, monseigneur?
siward. Je crois que j'aurai quelque temps encore le bonheur d'être auprès de vous, car je ne puis m'entendre avec votre père. 11 me demande une rançon de roi, et ma bourse avec celle de mes amis ne peut y suffire.
Isabelle. Ah! monseigneur, si les damoiselles d'Angleterre savaient votre prison , je suis sûre qu'elles vendraient bagues et épingles d'or pour délivrer messire Siward.
siward. Si les damoiselles d'Angleterre avaient vu la châtelaine qui me tient prisonnier, elles penseraient que je les ai oubliées.
Isabelle. Comment, sjre chevalier, n'avez-vous pas su leur donner une meilleure idée de votre constance?
siward. Eh 1 madame, quel Amadis pourrait être constant en voyant vos beaux yeux! Toute la table ronde....
Isabelle. Ah! trêve de flatteries! Je vous reconnais là, messieurs les capitaines d'aventures ; quand vous ne pouvez plus courir 4e pays, emmenant bœufs et chevaux, alors vous nous faites la grâce de penser à nous autres, pauvres damoi-
selles, et vous tâchez de nous amorcer par vos paroles courtoises.
siward. Hélàs! pauvres chevaliers d'aventures! tout le monde nous en veut! Les dames se rient de nous, parce que chevauchant en toute saison, le bassinet sur la tète, nous n'avons pas le temps d'apprendre la doucet langue d'amour. Les chevaliers qui se couvrent plus souvent de soie que de fer gagnent le cœur des belles, qu'ils n'oseraient nous disputer la lance au poing.
Isabelle. Pour la langue d'amour, messire Siward, vous montrez assez que vous avez eu le temps de l'apprendre.
siward. Plût au ciel que je pusse vous paraître éloquent I
Isabelle. Brisons là, monseigneur. Vous savez que je suis fiancée, et je n'aurais pas dû prêter l'oreille à tous les doux propos que vous venez de me conter.
siward. Fiancée! Mais est-ce un engagement irrévocable? Isabelle. Irrévocable? pas tout à fait.
siward à part. Ville gagnée! (Haut.) Se pourrait-il?... Isabelle. Je puis le rompre.... mais à une petite condition....
siward. Quelle est-elle? Parlez, de par Notre-Dame!
Isabelle. C'est que , si je n'épousais pas le sire de Montreuil, mon fief en Artois, qui fait tout mon bien, cesserait de m'appartenir.
siward à part. Diable!
Isabelle. Qu'avez-vous, monseigneur? Vous semblez un peu... interdit.
siward.* C'est... que... l'on est bien malheureux... de... de... C'est une singulière condition... — 11 me semble que l'on dtne bien tard aujourd'hui. Il me tarde de goûter de la venaison que l'on vient de vous envoyer.
Isabelle. Dans un moment la cloche va sonner.
siward. Je vois messire d'Apremont qui traverse la galerie... je crois qu'il me fait signe de venir...
// sort.
Isabelle. Ahl ah! ah! voilà sa courtoisie disparue. Le conte que je lui ai fait a coupé court le fil de ses compliments. 1