LA JAQUERIE
m'ont aidé sont des gens du Loup-Garou ; je ne les connais point !
d'apremont. Je puis te faire donner la question. ren vud. Je ne pourrai vous en dire davantage.
l'abbé. Les deux homme§ qui Tout aidé dans ce meurtre détestable étaient tout noirs comme des diables, et, en effet, il leur a dit quelques mots pour le Loup-Garou.
d'apremont. Qu'a-t-il dit, cousin?
l'abbé. J'étais si troublé que je n'ai rien entendu.
d'apremont levant les épaules. Au fait, vous n'êtes point obligé par profession d'avoir du courage. (A Renaud.) Qu'astu dit?
renaud. J'ai prié ces deux hommes de remercier leur chef, le Loup-Garou.
d'apremont. Et comment connais-tu le bandit qui se feit appeler le Loup-Garou ? •
renaud. Je l'ai rencontré un jour dans les bois. J'étais affligé de la mort de ma sœur. Je lui ai demandé de m'aider dans la vengeance que je méditais. Il me l'a promis, et m'a donné deux de ses gens.
d'apremont. Où est le Loup-Garou maintenant?
renaud. Je ne sais. On dit qu'il ne campe jamais deux nuits de suite au même endroit.
d'apremont. Cela est vrai. {Au procureur.) Maître Hugues, que dis-tu de cela?
le procureur. L'affaire est claire, monseigneur; il avoue le meurtre, il désigne ses complices : les témoins corroborent ses réponses. Il n'y a plus qu'à prononcer la peine.
d'apremont. Ainsi, il n'y a point lieu à lui donner la question?
le procureur. Sf monseigneur le veut, il le peut certainement ; mais cet homme a dit tout ce qu'il était nécessaire de savoir.
d'apremont. A la bonne heure.
conuad. Comment! papa, est-ce qu'on ne le mettra pas à la question ? on m'avait dit qu'on lui donnerait l'estrapade.
d'apremont. Tais-toi; petit vaurien. Va tirer de l'arc dans la cour, au lieu de passer ton temps assis sur une chaise, ici,
où tu n'as que faire. — Hé bien, maître Hugues, comment ferons-nous mourir ce coquin ?
le procureur. Monseigneur, en de tels cas la coutume veut que le coupable soit pendu, après avoir eu le poing et la langue coupés.
de montreuil. On devrait le brûler vif.
conrad. Ah! oui, je n'ai jamais vu brûler vif.
le procureur. Cela n'est pas l'usage.
l'abbé. Comment, le brûler vif ! et que feriez-vous donc à celui qui aurait tué un ecclésiastique?
d'apremont. Mon cousin l'abbé a raison ; il soutient toujours les privilèges du clergé. — Maître Hugues , arrange la sentence à ta mode. Ce misérable a du cœur. Je ne puis me défendre de quelque pitié. D'ailleurs, je n'aime pas à faire souffrir inutilement une créature de Dieu. Quand j'ai couru ' long-temps un brave sanglier qui s'est bien défendu, qui m'a éventré plus d'un chien, je tâche de lui plonger mon épieu dans le cœur pour l'abattre d'un seul coup. Cet homme a tué mon sénéchal; il sera pendu, mais je ne veux point qu'on le démembre avant de le faire mourir.
renaud. Monseigneur, je vous remercie humblement.
d'apremont. Nous verrons si tu conserveras ton beau sangfroid quand tu monteras à l'échelle.
Entre un écuyer tranchant.
l'écuyer. Monseigneur, le garde de messire Philippe de Batefoi vient d'apporter un beau cerf gras que son maître vous envoie en présent. Madame Isabelle demande comment vous voulez qu'on l'accommode.
d'apremont. Demande à ces messieurs.
siward. Est-il gras?
l'écuyer. Un pouce et demi de graisse sous la peau.
srwARD. Le filet à la broche. Je ne connais pas de meilleur rôti quand la bête est grasse.
de montreuil. Vous avez raison , et il faut avec cela une sauce verte et force épices.
conrad. Je veux avoir le pied du cerf pour faire un manche de fouet.
339 LA JAQUEME.
d'apremont. Tu ne le mérites pas, car tu sais à peiue le tenir à cheval.
Conrad. Ce n'est pas pour monter à cheval , c'est pour fouetter les chiens.
d'apremont. Allons, finissons-en; qu'on emmène l'homme. Je mettrai mon sceau au jugement quand le clerc l'aura écrit.
renaud. Monseigneur, faites-moi la grâce de m'accorder un confesseur.
d'apremont. Un confesseur? Et qu'en feras-tu, damné brigand? Espères-tu te réconcilier avec le ciel ?
l'abbé. Beau cousin, à tout péché miséricorde. Cet homme conserve encore quelque respect pour les gens d'église, on ne peut lui refuser un confesseur.
d'apremont. Une heure avant d'avoir affaire à maître Claude le coupe-tôte, on t'enverra l'aumônier du château.
renaud. J'aimerais mieux le révérend père Jean , si vous l'aviez pour agréable.
d'apremont. Je remarque que tous les vauriens de ce pays connaissent le père Jean et se confessent à lui.
l'abbé. Hélas ! il faut le dire, le père Jean n'est pas un sujet d'édification pour la communauté.
d'apremont. C'est dans un de ses sermons qu'il aura soufflé à ce vilain l'idée diabolique de tuer mon sénéchal.
renaud. Je n'ai pris conseil que de moi-même. *
d'apremont. Sire abbé, si j'étais à votre place, je surveillerais de près la conduite de ce moine. Il est toujours fourré parmi les vilains, et je doute fort qu'il les instruise dans l'obéissance féodale. (A Renaud.) Pour toi, tu auras le frater du château ; trop heureux qu'on prenne quelque souci d'une âme comme la tienne. — Quel jour se tient le marché?
le procureur. Jeudi prochain.
d'apremont. Eh bien! prépare-toi pour jeudi, fils de Barrabas 1 Qu'on l'emmène !
Renaud sort.
conrad. Elle n'est guère amusante, la justice féodale. Je m'en vais à la cuisine chercher le pied du cerf.
SCÈNES FÉODALKS. 3.*Î3
d'apremont. Va dire au sommelier qu'il monte quatre bouteilles de vin d'Espagne. Cela va bien avec la venaison.
siward. Petit, dis qu'on en monte plutôt six que quatre. d'apremont. Six?... à la bonne heure; vous êtes un dur compagnon , messire Siward.