ET BOURGEOIS
coipelai'd. La nouvelle est-elle vraie?
hailly. Rien de plus sûr, voisin.
lagl'yaut. Messire Enguerrand de Boussies a traversé la v ille avec le reste de ses gendarmes, tous harassés de fatigue, quelques-uns blessés. Il ne nous laisse qu'une centaine d'arbalétriers.
bourré. Il est certain que les affaires vont mal pour la no- Messe; car messire Enguerrand, lui qui est toujours si hautain e *si fier, il avait ce matin la gueule morte, comme dit l'autre, k l'ai rencontré dans la rue. Du plus loin qu'il me voit, il touche son bonnet et vient à moi. — « Ah! mon cher Bourré, •comment vous en va? — Bien, monseigneur, pour vous ser- B\ir. ■ — Et votre femme? vos enfants? — Assez bien, Dieu «merci! — Et le commerce? — Bien doucement. Vous sa- 8 vez que les laines renchérissent. — Ah! mon cher ami, me 8 dit-il , vous avez sans doute appris que les Jacques Bons-
* hommes se sont révoltés du côté d'Apremont. Des capitaines 1 d'aventure les ont joints. Hier nous avons escarmouché avec
* e ux , et ils ont envoyé une troupe nombreuse contre notre "ville, que la sainte Vierge l'ait en garde! — Comment? lui » fis-je. — Oui, fit-il, je m'en vais aller vous chercher du se- 8 cours , mais je vous laisse mes archers. D'ailleurs , a-t-il w ajouté, monseigneur le duc compte sur vous. Il connaît ses "bons bourgeois de Beauvais, et n'attend que l'occasion de
* leur accorder de nouvelles franchises. » Là-dessus il est ftonté à cheval, et il est parti avec ses gendarmes, et tout ce qu'il y avait de noble dans la ville.
couPELAtiD. Et ces misérables vilains osent marcher contre nous 9
maillv. Il a dit qu'ils étaient nombreux?
laguyart. Je sais de bonne part que tous les villages sont soulevés. Ils ont avec eux des capitaines anglais et navarrois. On nomme déjà Siward, qui s'est échappé de prison, Perducas, Eustache de Lancignac, le baron Galas, et je ne sais combien d'autres routiers.
bourré. Quand un ours sort du bois, les loups et les renards l'accompagnent, pour avoir leur part de la curée.
mailly. Mais nous perdons ici notre temps. Les rebelles approchent: ils ont laissé quelques hommes devant le château de messire Gilbert. Mais tout le reste, avec les aventuriers et un moine qui les conduit, se dirige sur Beauvais.
laguyart. Par la messe! le cas est pressant, et nous n'avons que cent archers.
bourré. Mais nous pouvons sonner la grosse cloche et armer les métiers.
coupelaud. Armer les métiers! doucement! nous n'en sommes pas encore là , Dieu merci ! Peste ! donner des armes à la populace!
laguyart. La canaille ne nous aime pas, et, si jamais elle ge sentait les armes à la main, elle voudrait nous faire la loi.
mailly. Enfin, il faut bien prendre un parti. bourré. Voulez-vous laisser prendre Bauvais par les vilains?
coupelaud. Non, certes.
bourré. Alors armons les métiers pour nous défendre ; ou bien donnons de l'argent aux paysans pour qu'ils nous laissent en paix. Ils disent qu'il n'en veulent qu'aux nobles.
coupelaud. La bourgeoisie, quand elle est aussi ancienne que la mienne, par exemple, est comme la noblesse.
mailly. Et puis donner, de l'argent, toujours de l'argent
laguyart. On a bien de la peine à gagner un florin ; faut-//, quand on le tient dans sa pochette, le donner aussitôt à des voleurs?
bourré. Faites ce que bon vous semblera , mais décidezvous.
coupelaud. Envoyons aux murailles toute la petite bourgeoisie. Elle a tout autant à craindre des vilains que nous^
mêmes. Nous, restons ici pour donner des ordres ; ou, si vous voulez, montons au clocher, nous verrons si chacun est à son poste.
bourré. J'ai grand'peur que les bourgeois ne se conduisent pas trop bravement. Les gens de métiers sont meilleurs \mir se battre.
coupelaud. Il faut dire aux bourgeois que monseigneur le duc leur donnera des franchises, s'ils se comportent en prud'hommes.
bourré. Oui-dà; mais nous croiront-ils? Le roi, Dieu le bé- ê nisse! nous avait promis des privilèges pour avoir défendu la ville contre l'Anglais, et nous sommes encore à les attendre, ces privilèges.
coupelaud. Bah , bah ! le danger n'est peut-être pas si pressant qu'on se l'imagine. Nos murailles sont hautes, il y a de l'eau dans les fossés.
Entre un bourgeois.
màilly. Qu'est-ce? qu'y a-t-il, maître Mauclerc?
le bourgeois. Messire, voilà qu'une grande poussière s'élève du côté de la porte Saint-Jean. Une trentaine de coureurs se sont déjà montrés à un trait d'arc des barrières. bourré. Et nos arbalétriers, que font-ils? • le boubgeois. 11 sont aux murailles avec quelques bourgeois, mais ils menacent de les quitter si. l'on ne vient à leur aide. D'un autre côté, les ouvriers et les gens de métiers commencent à jeter des cris, et parlent de se joindre aux vilains.
coupelaud. Sainte Vierge! voilà le pire de tout!
mailx.y. Comment! les scélérats oseraient se révolter contre ceux qui leur donnent du pain !
lagityart. Mes ouvriers n'ont pas été payés depuis dix jours ; je crains qu'ils ne fassent quelque sottise.
le concierge de la maison de ville entrant. Voici des gens de métiers qui heurtent à la porte et demandent à parler au conseil.
coupelaud. A la bonne heure. Ils viennent sans doute nous offrir leurs bras. 11 faut donner des armes à ces braves gens. Qu'onUes fasse entrer.
378 LA JAQUERfE.
Entrent plusieurs ouvriers.
bourré. Eh bien! mes amis, mes enfants, vous venez pour combattre nos ennemis. Vous venez nous offrir vos services ?
VH ouvrier. Oui, maître; mais je voudrais bien vous dire un petit mot, sauf l'honneur de toute la compagnie.
mailly. Parle, mon compère ; n'aie pas peur, mon ami.
coupelaud. Qu'on donne un verre de vin à ce brave homme.
laguyart. Comment se porte ta femme?
l'ouvrier. Elle est en couche de son septième.
coi pelai u. Voilà un brave homme qui donne sept enfants au roi. Combien de garçons, mon camarade?
l'ouvrier. Cinq, à votre service, notre maître.
coupelaud. Tu venais nous demander des armes, n'est-, ce pas?
l'ouvrier prenant un verre qu'on lui apporte. Je bois à toute l'honorable compagnie.
bourré. Merci, mon ami. — Au fait.
l'ouvrier. Notre maître, les cardeurs de laine, sauf votre respect et celui de la compagnie, m'ont envoyé vous demander... Je n'ose vous dire quoi.
coupelaud.. Parle, mon enfant.
l'ouvrier. Dame ! maître, c'est que les cardeurs de laine, révérence parler, ne gagnent que trente deniers par jour, ce qui est bien peu quand on a, comme moi, femme et enfante, Dieu soit avec nous! Et... nous vous demandons... nous vous prions de vouloir bien nous en donner soixante au lieu de trente.
coupelaud. Soixante deniers , coquin ! soixante deniers au lieu de trente !
mailly. Et tu as l'impudence de nous proposer cela en face! laguyart. Un bâton l un bâton l
bourre bas. Doucement, beaux sires, l'ennemi est aux portes. .1 l'ouvrier Tu demandes soixante deniers, dis— tu?
l'ouvrier. Ce n'est pas moi tout seul, maître, ce sont tous les cardeurs de laine, sauf votre bon plaisir.
(.ouprlaud. Ah ! scélérat! je vais te faire mettre en prison. mailly. Il faut le faire pendre pour l'exemple.
bourré. Eh * messieurs, ne nous amusons pas à ferrer des cigales. (A l'ouvrier.) Mon brave homme, retire-loi pour un instant, nous allons te rendre réponse tout à l'heure.
1» ouvrier sort,
coupélaud. Soixante deniers! soixante pannerées de diables les prennent au corps I
bourré. Mais, voisin... Ah! que nous veut le garde du beffroi ?
le garde du beffroi entrant. Messires, les paysans appellent à grands cris les ouvriers à la révolte. Les aventuriers ont mis pied à terre, retaillé leurs lances 59 , et ils vont donner Kassaut. Tous crient : A sac! à sac!
bourré. Vite, donnons-leur ce qu'ils demandent.
coupélaud. Hélas! soixante deniers; mais nous serons tous ruinés !
bourré. Aimez-vous mieux être pillés?
Ugj yart. Soixante deniers! il faut bien en passer par là.
mailly. Ils nous revaudront, cela dans un autre temps. Faites rentrer ce coquin.
L'ouvrier rentre.
bourré. Mon camarade, vous aurez soixante deniers à l'avenir, mais courez vite aux murailles.
l'puvrier. Maître, soixante deniers, c'est bien peu. Les cardeurs de laine en voudraient quatre-vingts, s'il vous plaidait les leur donner.
colpelaud. Ah! traître, tu n'en demandais tout à l'heure que soixante,
L'ouyaiEB. C'est que je me serai trompé, notre maître.
bourré. Aux murailles! aux murailles! nous parlerons de nos comptes une autre fois.
laguyart. Entendez -vous ces cris?
cris derrière la scène. Vivent les métiers! à bas les bourgeois! Aux bâtons!
coupélaud. Hélas! ils se révoltent!
botrré. Oui , vous aurez quatre-vingts deniers.
380 LA JAQUERIE.
ouvriers entrant en tumulte. Douze sous par jour! du vin au lieu de bierre ! du travail toute la semaine !
coupelaud. Que dites-vous, coquins?
bourré. Nous sommes perdus! je cours chez moi pour tacher de sauver quelque chose.
Il sort.
ouvriers. Douze sous; ou pillage, pillage!
coupelaud. Vous serez tous pendus, misérables !
le chef des arbalétriers entrant. Messires, nous ne pouvons plus long-temps défendre seuls la muraille. Les métiers nous assomment à coups de pierres , et déjà ils jettent des cordes et des échelles aux vilains.
coupelaud. Hélas ! que faire ? Ah ! Notre-Dame de Beauvais, je vous promets un chandelier d'argent haut comme moi si....
ouvriers. Vingt sous par jour, ou nous mettons tout au pillage !
coupelaud , mailly , laguyart. Mes enfants, mes enfants ! mes bons amis!
ouvriers. A sac ! à sac !
coupelaud. Mes chers enfants, écoutez-moi!
ouvriers. A sac, à sac! à bas les riches! à bas les bourgeois !
cris derrière la scène. Ils sont entrés ! A sac! à sac les bourgeois !
coupelaud, mailly, laguyart. Miséricorde! on nous pille! sauvons-nous !
Ils sortent.
paysans et aventuriers derrière la scène. Leufroy! ville gagnée! A mort, à sac les bourgeois!
ouvriers. A sac les bourgeois! vivent les métiers!
Ils sortent.
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