LE LOUP-GAROU, BROWN
brown. Enfin je l'entends, ce boute-selle si désiré ! Je croyais que nous resterions ici jusqu'au jour du jugement.
le loup-garou. Oui , j'entends bien les trompettes de vos aventuriers et le cor de mon lieutenant, mais le diable sait si cela fera bouger les vilains.
brown . La robe noire a fait lever la grande bannière. Nous allons à Meaux.
le loup-garou. Nous devrions y être déjà : mais ces lourdauds de paysans veulent rester dans leur pays. Morand, Simon, Renaud, ne parlent que de retourner à leur charrue.
brown. Pauvre espèce! toute l'ambition d'un vilain est d'avoir un bel attelage de bœufs et un beau fumier. Par Je sourcil de Notre-Dame! ils mériteraient qu'on les étouffât dans leur fumier.
le loup-garou. Quant à moi, j'ai bientôt oublié charrue, forge, et tout, une fois que j'ai goûté de la vie d'homme d'armes.
brown. Renaud, dis-tu, veut aussi retourner à son fumier?
le loup-garou. Il me l'a dit lui-même. Je l'avais cru d'abord un luron, à cause de son affaire avec le sénéchal; mais il na du courage que par accès, et comme un autre a la fièvre.
brown. Le voici qui vient de ce côté avec Barthélémy.
le loup-garou. 11 faut les faire boire pour leur remettre le cœur au ventre. Holà! hé! Renaud! Renaud!
brown montrant une bouteille. Venez ici tous deux; venez boire avec nous le coup de l'étrier.
rrxaud s 9 approchant. Volontiers, capitaine. Le révérend père Jean veut donc aller à Meaux pour en chasser la noblesse qui s'y est réfugiée?
Barthélémy. A votre santé , camarades. — Je ne sais si nous serons assez nombreux pour aller jusque-là. brown. Comment?
Barthélémy. Morand et la moitié des hommes d'Apremont veulent rester chez eux.
brown. Les lâches !
le loup-garou. Il faut empêcher ces coquins de quitter ainsi l'armée.
Renaud. Écoute, Franque ; ces braves gens se sont battus comme toi, tant qu'ils ont eu des ennemis devant eux. A présent que nul danger ne nous menace , ils veulent revoir leur famille ; et puis il faut bien achever la récolte.
le loi'p-garou. Eh ! qu'ils laissentlà leur récolte, par cent pannerées de diables! Ils auront assez à récolter dans les hôtels de Paris ou de Meaux.
Renaud. Il faut bien qu'il y ait quelqu'un pour cultiver la terre.
brown. Bon ! il faut laisser cela à la canaille.
Barthélémy. Qu'appelez-vous canaille?
Renaud. Et comment ferait-on sans laboureurs? Vous ne pourriez vivre sans eux , sir archer.
brown. Tout homme qui se sent un cœur dans le ventre et un arc au poing, ne doit semer ni blé ni avoine, puisqu'il peut prendre du pain pour lui, de l'avoine pour son cheval dans lès-coffres de ses ennemis.
renaud. Vous m'avez l'air d'avoir pour ennemis tous les gens paisibles.
le loup-garou. Renaud, ne dis pas d'injures à mon ami l'Anglais, entends-tu? — Il faut faire travailler les nobles, leur faire porter le fumier, et leurs femmes scieront le blé et porteront la hotte. Ce sera pour crever de rire, que de les regarder, courbées en deux, et se donnant des ampoules à manier la faucille de leurs petites mains blanches.
Barthélémy. L'idée n'est pas mauvaise, et nous autres , pendant ce temps-là, nous nous gobergerons dans les châteaux.
ÎOO LA JAQUKRIE.
henaid. Si vous continuez comme vous avez commencé, vous risquez bien il être obligés de travailler vous-mêmes. Il ne restera bientôt plus de nobles dans le Beauvoisis.
le Lorp-GARor. Nous verrons, nous verrons. — Est-ce que tu veux nousquilter aussi, Renaud?
renaud. Non, je ne puis ; j'ai juré au père Jean de le suivre partout.
imowx à Barthélémy. Et toi, compère, est-ce à remuer du fumier que tu destines ces bras-là? On jurerait qu'ils n'ont été faits que pour manier le sabre. -
Barthélémy. Moi , voyez-vous, je resterai encore jusqu'au sac de Paris; après quoi, ma petite fortune sera faite, ou bien j'aurai les reins cassés.
le Lorp-GARou. Voilà ce qui s'appelle parler d'or. Trinquons ensemble, mon brave.
On entend des cris confus.
renaud. Oh! oh! d'où vient ce tumulte?
Barthélémy. Tout le camp est en émeute.
Entrent F. Jean suivi d'une troupe d'aventuriers, et Morand
avec une troupe de paysans.
F. jean. Vous nous suivrez à Meaux, vilains; je vous l'ordonne sous peine d'excommunication.
morand. Oh ! nous ne craignons pas les excommunications. Vous nous avez dit vous-même de n'en point être effrayés, et que personne n'en mourait.
f. jean. Si vous osez me désobéir, si vous ne suivez pas la grande bannière, je saurai vous y contraindre.
morand. Mais, mon révérend père, vous nous avez dit dans le temps que nous étions tous libres de faire ce que bon nous semblerait. Pourquoi maintenant, si bon nous semble de rester, ne resterions-nous pas? Et puis nos champs ont besoin de nous.
f. jean. Vos femmes les cultiveront.
morand. Et si quelque malandrin vient courir le pays, qui
défendra nos femmes?
f. jean. Nous avons purgé le pays de malandrins. Il n'y a rien à craindre.
morand. N'importe. Je ne suis pas un soldat, moi : je suis soûl de la guerre, et je reste chez moi.
p. jean. Espèce indocile! misérables vilains! il n'y a donc que les châtiments qui puissent vous toucher? — Le premier qui quittera la bannière sera pendu comme déserteur.
le Lorp-GAROU. Bien dit.
morand. Pendu! Qui ôtes-vous donc pour nous faire pendre? quel droit...
renaud. Allons, Morand, tais-toi.
f. jean. Je suis votre capitaine! Vous m'avez choisi, vous devez m'obéir.
morand. Nous vous avons fait notre capitaine : eh bien! maintenant nous vous défaisons.
p.jean. Insolent! (Aux aventuriers.) Holà! messieurs; aidez-moi à châtier cet audacieux rebelle.
siward. Allons! flamberge au vent!
Il s'avance avec quelques aventuriers pour arrêter Morand.
morand à ceux de son parti. A l'aide ! mes amis , soutenez-moi !
simon à F. Jean. Père Jean , nous vous aimons tous ; mais ne faites pas de mal à Morand, ou nous serions pour lui contre vous.
renaud à F. Jean. Mon père, laissez-le dans son village : soldat de mauvaise volonté ne peut nous être utile.
f. jean. Non , non ; il faut un exemple aux autres.
siward. Apprenons à ces marauds la discipline militaire! A Siward ! à Siward !
brown à F. Jean. Voulez-vous que je lui envoie une flèche? Cela sera bientôt fait.
le loup-garou. Tire, mon brave; je n'ai jamais aimé ce poltron de Morand.
Renaud à Brown qui bande son arc. Arrête, ou tu vas faire tuer la moitié de nos gens par I epée de leurs frères.
simon. Ne souffrons pas que ces Anglais maltraitent un d'entre nous.
mancel à Morand. Saint Leufroy te le pardonne, Morand ! je crains bien que tu ne causes quelque grand malheur,
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Thomas aux paysans. Gens d'Apremont, si les Anglais vous attaquent, comptez sur nous.
foule dk paysans. N'abandonnons point ceux d'Apremont ! soutenons l'honneur de la France! A bas les Anglais! Montjoie Saint-Denis!
Tumulte.
Renaud à F. Jean. Mon père, voyez quelle guerre va s'émouvoir. Cédez-leur quelque chose.
mancel à Morand. Les épées sont tirées, et voilà quon bande les arcs. Allons, Morand, un peu moins de raideur.
morand effrayé. Je consentirai volontiers à tout ce qui sera raisonnable , mais qu'on empêche ce gros Anglais de me lancer sa floche.
mancel. Bonnes gens, silence! accommodement!
renaud. Bas les armes ! De par saint Leufroy ! point de querelles dans la ligue des communes!
morand. Je ne veux causer la mort de personne. Ainsi , je suis prêt à rester jusqu'à la Saint-Jean, si le révérend père s'en contente.
f. jean. Un capitaine traiter avec ses soldats!
srwARD à F. Jean. C'est ici la tour de Babel ; mais nous ne sommes pas les plus forts.
perducas. Ils sont vingt contre un; ils vont nous assommer si vous ne consentez à ce qu'ils demandent. Encore si nous étions à cheval !
F. jean après un silence. Puisque ces nobles capitaines m'en requièrent, je veux bien lui pardonner. Qu'il serve encore jusqu'à la Saint-Jean; quand même il y aurait alors des ennemis en campagne, il pourra se retirer, ainsi que ses pareils. Il restera toujours assez de braves avec moi. (.4 part.) Si je puis les tirer une fois de leur pays, je saurai bien les empêcher d'y revenir de sitôt.
renaud. La paix! la paixl vive saint Leufroy! A Meaux! Vite en marche!
tous. A Meaux! marchons à Meaux! finissons la guerre!
perducas à Siward. Vous voyez ce que l'on gagne à servir ces misérables. Ils veulent déjà se débander, sans songer qtii» les seigneurs français ont encore une armée à Paris.
SCfcNES FÉODALES. 403
siward. Que voulez-vous? autant vaudrait laver la tête d un âne qu'obliger un vilain.