‹ Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole suivi de La Jacquerie, scènes féodalesChapitre 127 sur 159 · F. JEAN, CHEFS DES PAYSANS ET DES AVENTURIERS · texte numérisé non relu

F. JEAN, CHEFS DES PAYSANS ET DES AVENTURIERS

f. jean. Vous le voyez : ils viennent pour traiter avec nous. Si chacun s'en était allé à sa maison, ils auraient repris du cœur et nous auraient détruits en détail.

simon. Je ne dis pas non ; mais voyons un peu ce qu'ils demandent.

f. jean. Qu'on les fasse entrer.

Entrent Jean de Bellisle et maître Yvain Langoyrant.

f. jean. Qui êtes-vous, messires, et que venez-vous demander au conseil suprême des communes?

bellisle. Très-illustre capitaine, je me nomme Jean de Bellisle, chevalier de l'hôtel du roi. Voici le docte maître messire Yvain Langoyrant, docteur en droit, et nous sommes envoyés par mon redouté seigneur, le duc de Normandie, régent de ce royaume, pour traiter de la paix.

langoyrant. C'est-à-dire, écouter vos plaintes et y faire droit si le cas y échet.

bellisle. C'est ce que vous expliqueront ces lettres dont nous sommes porteurs.

// remet des lettres à F. Jean.

langoyrant à Bellisle. Messire Jean, c'est moi qui dois parler, comme vous le savez. Mon discours est prêt; laissez-moi faire.

bellisle bas. Que Dieu y ait part! mais abrégez, croyez moi*

t04 LA JAQUERIE.

r wgoyrant. Hem ! hem î hem I // ôte son bonnet et salue trois fois, puis se couvre, tousse et

retrousse ses longues manches.

F. JEAN. Commencez donc, nous écoutons.

langoyrant. Monsieur et messieurs ,

Anaxagoras , en son temps , philosophe et physicien de Denis I er , roi de Sicile, interrogé par ledit Denis sur ce qui , à son sentiment, était le plus utile au bonheur d'un royaume, répondit qu'il y avait deux choses nécessaires à la félicité publique, et une troisième qui était indispensable.

morand à Renaud. Comprends-tu?

simon. Que nous vienMl conter?

le Loup-GARor. Est-ce français qu'il parle?

F. jean. Au fait, docteur.

langoyrant. Or çà, monsieur et messieurs, (tJ se découvre) voulez-vous savoir quelles sont ces trois choses? Au sentiment du philosophe Anaxagoras, c'était primo, un bon roi; secundo, un terroir fertile; tertià, la paix, id est, la bonne intelligence entre le roi et son peuple. Mais peut-être , monsieur et messieurs, (il se découvre) que vous m'arrêterez ici , m'objectant que ce savant philosophe susdit, Anaxagoras, n'était qu'un païen mécréant, en ce qu'il adorait les faux dieux, et qu'il était entièrement, et comme disent les latins nos maîtres, totocœlo, totâ vià aberrans en matière de religion, ignare des commandements de notre sainte mère l'Église, et de la doctrine sacrée de notre maître et sauveur Jésus-Christ. (// se découvre et u signe; le F. Jean et tous les assistants V imitent.) Or çà, monsieur et messieurs, (même geste jusqu'à la fin) quelle réponse ferai-je, croyez-vous, à votre objection? — Concluante. Et j'argumente ainsi. Hem! hem! hem! — Oui, sans doute, monsieur et messieurs, Anaxagoras était un païen mécréant, et comme tel est damné comme un sarment G » . Mais ce néanmoins, monsieur et messieurs, sa réponse au roi Denis, par une permission toute divine, était sage, imo conforme aux saintes Écritures, et je le prouve. — Quomodô? — Sic. Quelles choses sont utiles au bien public? Primo, un bon roi. — Or, que dit l'Écriture? « Dominator hominum, justus dominator in timoré » Dei, sicut lux aurorœ, oriente sole, manè absque nubibus, ruai tilat, et sicut pluviis ger minât herba de terrâ... »

le loup-ûabou. C'est trop fort !

simon. Je crois qu'il nous charme avec des paroles magiques.

siward. S'il continue, je m'endors tout à fait.

F.Jean. L'ennuyeux orateur! Au fait! au fait!

langoyrant continue au milieu d'un tumulte toujours croissant. Secundo, disait Anaxagoras, un terroir fertile. Pour prouver cela, je ne suis guère embarrassé. Dieu ne dit-il pas à Abraham : « Je bénirai ta lignée et je lui donnerai la terre de »Chanaan. » Or, quid la terre de Chanaan? sinon un terroir fertile : « Quœ reverà fuit lacté et melle, ut ex his fructibus.. % »

simon. A bas le docteur!

le Lorp-GAROu. Il nous ensorcelle ; je vais l'assommer.

thomas. Mettons-le en chair à pâté s'il ne se tait.

F. jean. Parleur impitoyable, ne sauriez-vous nous dire en peu de mots ce que vous avez à nous proposer?

langoyrant. Tout beau, monsieur et messieurs, je n'en suis encore qu'à mon exorde.

f. jean. Eh bien ! ton exorde et toi, vous pouvez aller à tous les diables! {à Bellisle. ) — Et vous, ne sauriez-vous parler clairement et nous expliquer en deux mots ce que celui-ci ne pourrait dire en vingt mille?

langoyrant à Bellisle. Partons.

rellisle à F. Jean. Très-volontiers; mais d'abord permettez-moi de vous demander, de la part de monseigneur le duc de Normandie , pourquoi vous avez pris les armes?

f. jean. Ne le sait-il pas? Pourquoi le lion attaque-t-il l'homme? n'est-ce pas parce que l'homme lui fait la guerre? Les vilains de France se sont armés contre les nobles parce que les nobles les traitaient en ennemis.

langoyrant. Laissez-moi lui répondre ; j'ai de quoi le mettre à quia.

rellisle. Non, maître Yvain, ne dites mot. — Mon père, votre réponse est juste; mais pourquoi n'avez-vous pas eu assez de confiance dans la royale bonté de monseigneur le duc pour lui adresser vos doléances? Il s'est affligé de ne les point connaître, car il no désire autre chose que de contenter petits et grands. En France , vous le savez , le roi est le roi du peuple.

406 LA JAQUER1E.

F. jean. Sire chevalier, voyez-vous cette épée? elle nous a fait rendre justice; elle a mieux plaidé notre cause qu'une plume d'oie. C'est par elle que nous voulons délivrer tous les serfs de Franco.

paysans.. Oui 1 oui S nous les délivrerons tous!

Barthélémy. Et nous voulons que tous les Français soient nobles.

le loup-garou. Excepté les nobles. Chacun à son tour.

bellisle. Par la messe, mon révérend père! vous avez là une belle épée de Bordeaux , et vous semblez savoir vous en servir aussi bien que d'une crosse d'abbé. Mais, ne vous en déplaise, ne pourrait-on entrer en accommodement, ne pourrait-on affranchir tous les serfs du royaume sans qu'il fût besoin que la moitié de la France égorgeât l'autre moitié?

simon. En voici un raisonnable à la fin!

thomas. On l'entend du moins.

RENAun. Laissez-le parler.

F. jean. Je vois où vous voulez en venir, monseigneur. Mais vous ne nous ferez pas déposer les armes avec vos paroles dorées.

bellisle. Écoutez-moi, bonnes gens; mes chers compatriotes, écoutez-moi, et vous jugerez si je veux vous tromper. Monseigneur le duc vous engage à exposer vos griefs librement et avec franchise ; il y fera droit. Tout ce que vous demanderez, il l'accordera ; car vous ne demandez rien que de juste, j'en suis certain.

le Lorp-GARor. Je veux que le roi me fasse baron, ou sinon...

f. jean. Silence, Loup-Garou.

renaud. Plus de corvées! franchise entière!

paysans. Oui, plus de corvées! Communes! franchises!

bellisle. Si ce sont là vos demandes, elles seront satisfaites sans difficulté, j'en suis certain. Quand de part et d'autre on se parle franchement, on n'a pas de peine à s'entendre. Il vaut mieux s'expliquer en famille que d'en venir d'abord aux coups. Dieu soit loué ! voilà la paix faite. — Êtes-vous de bons Français? — Oui. — Donc, vous ne voulez pas laisser la France aux Anglais? — Non. — Et si vous tuez vos gentilshommes,

ce sont autant de vos soldats que vous tuez. C'est l'infanterie qui tue ses gendarmes. — Les vilains de France une lois en paix avec la noblesse, qui osera nous attaquer? — Personne. — Qui a le poignet assez tort pour casser une trousse de vingtquatre flèches? — Personne. — Samson ou bien ce grand homme-là {il montre le Loup-Garou) s'y donneraient des ampoules. — Défaites la trousse, un enfant cassera les floches une à une. — Séparez les vilains de la noblesse, l'Anglais tombera sur les uns, et en aura bon marché, puis sur les autres, et il n'aura pas grand' peme. Unis, les Français n'ont rien à craindre; désunis, ils sont exposés aux insultes du premier venu.

le loup-garou. Celui-là sait parler.

simon. Faisons une bonne paix et soyons unis! thomas. Faisons la paix !

paysans. La paix! la paix!

siward. Déjà! les lâches! Oubliez-vous que nous avons encore à chevaucher toutlepaysdeMeaux qui regorge d'argent.

F. jean. Quelles garanties nous donncrez-vous en preuve que tout ce que vous nous promettez s'exécutera loyalement?

simon. Oui, c'est là le point important.

bellisle. Demandez les garanties que vous voudrez... La parole royale... Et puis, vous me faites rire avec vos garanties. N'ètes-vous pas les plus forts? Il y a trois cents vilains contre un gentilhomme. — Faisons une trêve , envoyez des députés au Louvre, et nous arrangerons tout pour le mieux.

f. jean. Vous demandez une trêve , c'est-à-dire que vous voulez gagner du temps pour rassembler une armée et nous attaquer à votre avantage.

bellisle. On dit vrai, les moines sont méfiants! — Nous n'avons guère envie de lever la lance une seconde fois. Mais restez en armes, si vous le voulez, pendant la trêve. Seulement ne passez pas l'Oise. Voilà tout ce qu'on vous demande ; estce trop?

siward. Non, non ! point de trêves ! il veut gagner du temps, et nous priver du butin que nous avons à faire.

perducas. Passons l'Oise! allons à Mtaux, nous deviendrons tous riches.

{OH LA JAQUERlfc.

bellisle. Ces messieurs veulent la guerre. Je conçois leurs raisons. Ce ne sont pas leurs châteaux qu'ils pillent; ce ne sont pas leurs blés que leurs chevaux foulent aux pieds. Ils savent que, la paix venue, l'aventurier n'est plus qu'un voleur et que la corde l'attend. Tout gentilshommes qu'ils sont, ils pourront bien y venir.

siward. Coupons les oreilles à ce coquin.

perdicas. Nous appeler voleurs !

p. jeax aux aventuriers. Arrêtez, messieurs, il a un saufconduit de moi.

simon. Ce qu'il dit est vrai. Le pays est dévasté , et l'orge est renchéri de deux sous par boisseau.

Barthélémy. Les aventuriers mettent tout à feu et à sang. morand bas. Ils sont plus nos ennemis que les nobles.

le loup-garou. C'est vrai qu'après eux il n'y a rien à prendre.

renaud. Pourquoi les avoir appelés dans nos affaires?

p. jean. Silence, encore une fois ! Français ou Anglais, nous sommes tous frères dans la sainte ligue des communes!

morand bas. Oui, comme Abel et Caïn.

siward à peu t. Ils sont les plus forts, mais ils me revaudront cela.

bellisle. Allons, mes amis, décidez-vous; la paix ou la guerre ?

paysans. La paix! la paix!

bellisle. Eh bien! en attendant la paix, faisons une trêve de trois mois, pendant laquelle nous réglerons tous nos différends.

paysans. La trêve! la trêve! retournons chez nous! Il faut faire la récolte.

F. jean. Je ne consentirai jamais à trois mois de trêve. Sire ambassadeur, vous ne cachez pas assez vos ruses.

bellisle. Je suis accommodant. Que la trêve soit d'un mois et rien de plus. Ètes-vous satisfait?

paysans. Oui, ouil c'est un galant chevalier, celui-là.

f. jean. Je consens... Nous consentons à la trêve, pourvu

SCÈNES FÉODAL ËS. iu«.»

que l'on remette la ville de Meaux enlre nos. mains. Ce sera pour nous une garantie de voire bonne foi.

bellisle. Eh ! mes bons amis, il n'y a plus à Meaux que de malheureuses femmes à moitié mortes de peur. Qu avez-vous hesoin d'une ville pour sûreté? Vous aurez des otages tant que vous en demanderez.

siward. Il nous faut avoir Meaux ; c'est plus sûr.

paysans. Eh! que nous importe Meaux?

simon. Nous sommes déjà bien assez loin de chez nous.

morand. De bons otages suffiront.

paysans. La paix! la trêve!

F. jean aux paijsans. Vous le voyez, il veut nous tromper. 11 nous refuse les garanties que nous lui demandons.

bellisle. Je vous l'ai déjà dit , bonnes gens , la comtesse de Meaux est avec ses dames dans la ville. Elle n'a pas un gendarme à sa suite. C'est une bonne et charitable dame, vous le savez tous. Au nom de saint Leufroy, votre patron, laissezla en paix dans sa ville.

paysans. Qu'on nous donne des otages, et nous serons contents.

F. jean. Mais

paysans. Des otages et la paix! la paix!

f. jean. Or çà, sire chevalier, quels otages nous donnerezvous pour la sûreté des députés que nous enverrons ?

bellisle. Moi d'abord, ce qui vous prouve que je ne cherche point à vous tromper. Je tiens à mon cou aussi bien qu'un autre. Maître Langoyrant restera aussi, et, si ce n'est point assez d'un chevalier et d'un docteur, on vous donnera encore deux chevaliers prud'hommes et de renom.

paysans. C'est un loyal chevalier! la trêve! la paix!

bellisle. Çà, mon père, vous semblez être leur chef; n'irezvous point traiter de la paix à Paris?

F. jean. Non , monseigneur : je n'aimé pas les voyages, et d'ailleurs votre tète, quand bien même on vous la couperait, n'irait jamais aussi bien sur mes épaules que la mienne.

bellisle. Comme il vous plaira. Envoyez qui vous voudrez; moi, je reste. Ah çà! vous avez du bon vin ici, je l'es* père ?

410 LA JAQUERIE.

siMoN. Oui, fort a votre service.

bellisle. A la bonne heure. Je vais faire porter mon bagage à votre camp ; et puis qu'on me donne du vin , car j'ai assez parlé pour boire.

paysans. Soyez tranquille, gentil chevalier, vous serez bien traité.

f. jean. Et surveillé de près.

bellisle. Comme je n'ai nulle envie de vous trahir, je suis sans inquiétude.

Il sort avec Langoyrant.

simon. Va à Paris, Morand, tu as le bec affilé. morand. Vas-y toi-même. Le père Jean n'y va pas; je reste avec lui.

thomas. J'irai, moi, si l'on veut. Qu'ai-je à craindre?

f. jean. Vous l'avez voulu , c'est une chose faite. Il n'y faut plus songer. Maintenant réfléchissez aux demandes que vous voulez faire. Demain nous ferons partir nos députés pour Paris. Au reste, je vous le répète, restons unis : ne nous séparons pas. C'est pendant une trêve et au moment de faire la paix, qu'il faut prendre soin de ses armes.

simon. Vous savez que la moitié de nos gens doit s en retourner dans huit jours pour faire la récolte.

f. jean. Et doit revenir sous les drapeaux au bout d une semaine.

morand. On ne l'a pas oublié; n'ayez pas peur.

p. jean. Ce soir, venez tous à mon logement, je vous ferai part des conditions que je veux proposer au duc de Normandie.

Ils sortent tous, excepté Siivard, Perducas d'Acutui et Eustache de Lancignac.

perducas. Eh bien, Siward! nous allons rester seuls. Us font la paix.

siward. Que veux-tu?

eustacue. Cette paix nous ruine.

siward. Moi , je n'ai pas fait la paix. S'ils s'arrangent , je retourne dans mon fort et je recommence mes courses comme par le passé.

pkum i \v. Bien dit. D'ailleurs les trêves vont bientôt finir entre l'Angleterre et la France ; et nous aurons de lomipalion, Dieu aidant.

eustaciie. Il y aura alors de la gloire à gagner, et de beaux coups de lance à faire.

. pebducas. Et des barons français à rançonner.

siward. Et des villages et des villes à mettre à sac.

perducas. Bah ! le métier n'est pas encore à laisser.

Ils sortent.

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