‹ Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole suivi de La Jacquerie, scènes féodalesChapitre 14 sur 159 · MADAME DE COULANGES . MADAME DE TOUR VILLE · texte numérisé non relu

MADAME DE COULANGES . MADAME DE TOUR VILLE

madame de toi'ryille. Tu as beau dire, c'était lui.

madame de coulangbs. Non , te dis-jc. N'as-!u pas vu, ainsi que moi, que c'étaient des contrebandiers?

madame de tûitrville. A la bonne heure! mais je suis bien aise de les voir revenir. Je ne me coucherai pas.

madame de coulanges. Mais, maman, tu te feras du mal. Laisse-moi, je veillerai à ta place.

madame de tour ville. Non , non. Couche-toi. Il faut te conserver le teint frais. Moi, qui n'ai plus de fraîcheur à perdre, je veillerai. D'ailleurs, je ne veux m'en rapporter qu a nioi dans ces affaires-là. — Laisse le volet comme je l'qi mis, il ne faut pas qu'on voie de la lumière chez nous.

madame de coulanges. Ils ne reviendront peut-être que dans deux ou trois jours.

madame de tourville. Non , non ! si ces gens sont ceux que je pense, ils seront ici avant que le soleil se lève. — Le général a l'air soucieux depuis que nous sommes ici... je l'ai entendu toute la nuit dernière se promener dans sa chambre au lieu de dormir. — Va, tout cela n'est pas naturel. Mais laisse-moi faire, ils seront bien fins s'ils m'échappent.

madame dr coulanges. Au lieu de te fatiguer à veiller, ne peux-tu pas demander à l'hôte si quelqu'un est sorti cette nuit?

madame de touryille. Sotte que tu es ! l'hôte, est sans doute acheté par eux... et puis ces gens-là sont d'une négli- .gence... — Je viens de jouer à la bouillotte chez le résident français ; je les ai tous décavés. — Ah ! qu'ils sont encore innocents ! — Mais couche-toi donc : tu me fais de la peine. Sais-tu qu'il est près d'une heure?

madame de coulanges. Je ne puis dormir quand je sais que tu veilles.

madame de tourville. Comme il le plaira. — Il y a encore de la lumière chez le général. On en voit la réllexion sur l'eau. Si j'osais, j'ouvrirais le balcon.

madame de coulanges. Ouvre. Je crois que l'air soulagera mon mal de tète.

madame de touryille. Oui, mais cela donnerait l'alarme au vieux renard. — Écoute', il marche. (Madame de Coulanges fait tomber une chaise.) Que le diable t'emporte ! Cornment! tu ne peux pas te tenir tranquille?

madame de coulanges. Oh ! que je me suis fait de mal au pied !

madame de tourville. Tais-toi, douillette !

madame de coulanges. Oh! je souffre tant!... oh !

madame de tourville. Quelle est celte lumière, là-bas dans la mer ?

madame pe coulanges. Un fanal, peut-être, pour montrer la passe.

madame de tourville. Je crois plutôt que c'est ce vaisseau sous pavillon hambourgeois quwcroise depuis quelques jours à l'entrée du Belt.

madame de coulanges. Eh bien! qu'est-ce que pela te fait qu'il y ait un vaisseau hambourgeois?

madame de tourville. Hambourgeois ? — Il est de Hambourg comme moi.

madame de coulanges. Tu fais toujours des suppositions étranges. Moi, je ne voudrais pas me charger ainsi la conscience.

madame de tourville. La conscience? Tu yeux me faire rire, avec ta conscience. Tu parles comme un frocard. — Chut! — Au lieu d'une lumière, il y en a maintenant deux, mais bien faibles. — Ah*! ah ! voici qui devient intéressant.

madame de coulanges à part. Hélas ! — [Haut.) Tu connais donc les signaux des marins?

madame de tourville. Et la lumière qui disparait chez le général... Bravissimo!

madame de coulanges. Il est allé se coucher, il a plus d'esprit que nous.

madame "de tourville. Oui , oui , innocente , crois qu'il

dort. — Voici sa lumière qui reparaît. — C'est peut-être, diras-tu, qu'il a soufflé sa chandelle, et qu'elle s'est rallumée toute seule, comme cela arrive quelquefois. — Trois lumières au vaisseau!... de notre côté, éclipse. — Ah! la chandelle s'est encore rallumée... Nous vous tenons, monsieur le marquis Romain. — Comme tu es pâle! Je te disais bien qu'il n'est pas bon pour toi de veiller si tard. Couche-toi , ma bonne Élisa ; la fortune te viendra en dormant, car notre fortune est faite.

madame de coulanges. Plût au ciel qu'elle fût faite depuis long-temps !

madame de tourville. C'est bien dit, ma foi ; car, à l'heure qu'il est, nous roulerions carrosse à Paris, au lieu de nous morfondre dans cette île. Mais patience... — Il n'y a plus qu'une lumière.

madame de coulanges. Allons nous coucher maintenant.

madame de tourville. Ahl et ma conscience? Non, non, il faut que je le voie rentrer. Jusque-là je n'aurai pas la conscience nette. Il me faut des preuves... et elles arrivent en bateau. — Si j'osais, j'irais tout de suite chez le résident... mais cela ne servirait à rien. Il est si bête! non, j'écrirai moi-même au prince.

madame de coulanges. Il me semble que ma tète est en feu.

madame de tourville. Quand nous reviendrons en France, nous pourrons "faire une belle affaire sur les percales ; % nous en passerons pour de l'argent. En donnant une robe ou deux à la femme du directeur des douanes, on passe tout ce qu'on veut.

madame de coulanges. Oui , je voudrais que nous n'eussions jamais fait que la contrebande.

madame de tourville. Il faut prendre des deux mains. — Je voudrais bien savoir ce qu'est devenu ton frère Charles. Il y a plus de deux ans qu'il n'a écrit.

madame de coulanges. Tu sais comme il est. Tu lui as donné une si bonne éducation !... à peine sait-il écrire.

madame de tourville. C'est égal ! Charles est un garçon qui ira loin si un boulet ne l'arrête en chemin. Son colonel dit qu'il a du cœur comme un lion. Il est toujours le premier là où il y a des coups à donner et à recevoir.

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madame de coulanges. Oui, et du mal à faire. 'A part.) Il devrait être ici.

madame de tourville. C'est tout le portrait de son père, M. Leblanc. Il était capitaine dans les guides. 11 est mort bravement au champ d'honneur. Son lieutenant, qui est le père d'Auguste, m'a dit qu'il avait quinze coup3 de sabre rien que sur la tête.

madame de coulanges. Quelle horreur 1

madame de tourville. Moi, j'ai toujours eu du faible pour les gens de cœur. Le premier que j'ai eu, c'était un général qui est parti pour l'Amérique... Les sauvages me l'ont mangé après l'avoir rôti. — Ce que je te dis est exact.

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