MADAME DE^ COULANGES. 0 DÎCU
madame de tourville. Je me souviendrai toujours d'un gros banquier qui m'entretenait à douze mille francs par an. Un jour il se laissa donner devant moi une paire de soufflets par un petit sous-lieutenant de chasseurs à cheval qui n'avait pas un sou vaillant. Ma foi ! je ne pus m'empècher de quitter le richard, et de prendre le petit chasseur... Mais c'étaient des bêtises. J'étais jeune alors... et je m'en suis bien repentie , surtout quand il s'est mis à me donner des coups de cravache. — Si j'étais homme, je Serais militaire, c'est sûr.
madame de cou langes. Tu ne vois rien ? Je te disais bien. ..
madame de tourville. Non, je ne vois rien encore... Ah! chut ! je vois quelque chose de noir qui vient sur l'eau ; c'est une barque ou une baleine. — Fermons le volet mieux que ça... Élisa !
madame de coulanges. Ce sont... les contrebandiers ?
madame de tourville. Voici mon homme au manteau... ou plutôt le tien... Il serre la main à un autre, il saute à terre .. Entrera-t-il ici?... Bonsoir, Élisa.
Elle sort.
madame de coulanges seule. Il est perdu !... et c'est moi , misérable que je suis, qui l'ai perdu! Maudit soit le jour ou j'ai abordé dans cette île ! — Plût au ciel que nous eussions péri avant d'entrer dans le port!... Ainsi le seul homme pour qui j'ai senti de l'amour va périr... et c'est moi, moi qui l'aime, qui lui ai mis la corde au cou! Il va croire que cette
femme qu'il aimait a feint une passion générouse, tandis qu'elle se faisait payer s;i tête. — Moi , vendre don Juan pour de l'or ! — Comment se peut-il faire que j'aie jamais consenti à prendre cet épouvantable métier? Une fille qui s'abandonne à des portefaix vaut mieux qiie moi. Un voleur vaut mieux que moi... Et moi, j'ai puî... Il faut que j'aie bien changé depuis peu de temps; car, en venant ici, lorsque je ne songeais qu'à pénétrer les secrets- de ce jeune homme pour les trahir, je n'avais jamais songé que ce fut une chose aussi horrible... Mon amour pour lui m'a ouvert les yeux. — Ah ! Juan Diaz , toi seul tu pourrais m'arracher de la fange où ils m'ont plongée. Oui, le sort en est jeté : je m'attache à sa fortune; je lui dirai tout; je renonce à tout pour le suivre... A tout! comme si je pouvais lui sacrifier quelque chose!... Mgn pays... que m'importe mon pays? — Ma famille... qui s'est étudiée à gAter mon bon naturel, à me façonner au vice... ma famille m'est odieuse!... Je ne puis aimer que Juan Diaz. — Mais voudrat-il de moi, sachant qui je suis? — Lui cacher... non, Juan Diaz n'est pas un amant à qui je pourrais cacher quelque chose... Et lui dire... à lui qui s'indigne au récit d'une bassesse!... Il me chasserait loin de lui; il aimerait mieux, j'en suis sure , une fille d'auberge , laide , grossière , que la belle Klisa qui amorce les gens de son amour pour les conduire à
la mort Eh bien! qu'il pense «le moi ce qu'il voudra; je
l'aime trop pour songer à moi. Tôt ou lard il saura qui je suis... Peut-être m'en voudra-t-il moins s'il apprend tout de
moi-même 11 connaîtra mon amour Il faut aimer pour
faire un semblable aveu... Je lui dirai tout... je m'expose à sa colère... n'importe! je le sauverai. Dùt-il me battre, me souffleter, me cracher au visage, je le sauverai ! J'aime mieux un soufflet de Juan Diaz que des billets de banque teints de son sang... Peut-être aura-t-il quelque pitié d'une malheureuse qui n'était pas née avec une ame de boue, mais que des méchants ont avilie. Ils n'ont pu m'oter un reste de conscience... De conscience? Non, elle est morte en moi; depuis long-temps elle ne parle plus. Je n'agis ni par vertu , ni par conscience : c'est à l'amour, seulement à l'amour, que je devrai de ne pas mourir sans avoir fait une bonne action.
Kl le sort.
JOURNÉE 11, ÎSCKMK IV.