SCÈNE I
MENDO, LE CURÉ.
mendo. Quand j'entends parler d'un vol ou d'un assassinat, je ne puis m'empêcher de pâlir, comme si j'étais le coupable. Jusqu'ici mes mains sont pures de sang.... mais un jour si....
le curé. Grâce au ciel., ce village est peuplé d'hommes simples et bons. Il y a plus de dix ans que l'on n'a entendu parler d'un crime commis dans Monclar.
mendo. N'importe ; cette horrible idée se présente sans cesse à mon esprit. Toutes les nuits, le même rêve me réveille en sursaut. Je me vois au milieu de la place du marché, à mes pieds est un jeune homme, les yeux bandés, les mains jointes, en prière. L'alcade me présente la hache et me dit : Frappe!...
le curé. La prière, Mendo, te délivrera de ces visions. Quand j'entrai dans les ordres, je voyais la nuit, dans mes rêves, l'image de ma cousine qui me disait de jeter mon froc, et de m'enfuir avec elle en Amérique. Le jeûne et la prière ont éloigné de moi pour toujours ces fantômes incommodes.
mendo. Ah! toujours ils m'assiégeront!
le curé. Pense, Mendo, que tu pourrais encore être plus malheureux. Un inquisiteur qui condamne un homme sur des
lnj:s m es do.
preuves assez faibles, 'Crois- tu qu'il soit plus tranquille que toi? Un juge qui vient de signer la sentence de mort, crois-tu que sa conscience le laisse en repos? Et cependant, ils n'ont rien négligé pour s'instruire. — Mais il est si difficile de reconnaître la vérité «P^ Quel autre que Dieu peut se vanter de connaître un coupable? L'opinion des hommes te tourmente.... mais, vivant loin des hommes, tu es peu connu d'eux. Pas un habitant de ce village n'est assez vieux pour avoir connu la profession de ton père....
mendo. Ohl monsieur le curé! mon pèrel
le curé. L'alcade et moi savons seuls, je pense, qu'une loi injuste te force à prendre le métier de ton père. Mais, quand même on eût imprimé sur ton front le signe d'une profession que les hommes ont déclarée infâme, alors même, Mendo, tu devrais offrir tes souffrances à Dieu, glorifier son nom, et attendre patiemment qu'il daigne te retirer à lui. Excommunié maintenant sur cette terre, un jour tu seras associé aux élus. — Crois-tu qu'il y ait des distinctions de rang dans le ciel?
mendo. Mon unique espoir est en Dieu !
le curé. Tu n'as pas de fils, ainsi tu hfc laisseras pas de malheureux après toi. tu dois encore eh remercier le ciel.
mendo. Mais, ma fille, ma pauvre Inès!... l'ignominie de mon nom la suivra!... Hélas! elle ne sait pas encore cet affreux secret!... Je né sais si je pourrai jamais le lui avouer... Je devrais la placer dans un couvent.... mais pourrait-elle y trouver un asile?
le curé. Je le crois, Mendo. *— Elle y trouvera un époux qui fait plus de cas d'un cœur pur que d'armoiries sans barres. Adieu. Il faut que j'aille porter à un pauvre malade des secours que m'a remis le comte de Mendoza.
mendo. Ah ! c'est le plus noble, le meilleur des hommes. — Vous le savez, tout grand seigneur qu'il est, il daigne me vi^ siter, et il n'accorde pas cette faveur à l'alcade. — Hélas ! s'il venait à connaître!..»
le curé. Sois sans inquiétude. Cependant, pair prudence, je t'engage à éviter trop de familiarité avec lui. — Adieu.
// sort.
8CÈNK h lit
mendo. Je vous baise les pieds. — {Seul.) Honni , chassé de la société des hommes!... Personne ne dira, en voyant mon nom sur ma tombe, un iiequiescat in pace. Un assassin obtiendrait cette prière!.., Et qu'ai-je fait pour mériter mon sort?... L'Ecriture a dit cependant : « Le fils ne portera point l'iniquité du père 5 . »
inès entrant. Bonjour, mon papa.
mendo. Bonjour, ma fille. Tu as l'air embarrassée, comme si tu avais quelque chose à me demander.
inès. Mais, mon papa....
mendo. Allons, parle. \
inès. C'est... mon papa... que, comme j'ai tout rangé dans la maison.... je voudrais bien aller me promener à la butte du Morisque.... si vous me le permettez....
mendo. Est-ce pour t'y promener seule?
inès, Mais, mon papa.... Don Esteban....
mendo. Écoute, Inès. — Vas-y si tu le veux. Je ne te parlera! que comme un ami. — Je pourrais parler en père* Nous sommes pauvres et de bas lieu.... Celui que tu vas voir est riche et noble, ftappelle-toi la fable du pot de terre et du pot de fer. /JL^
inès. Mais pourtant, le père d'Esteban.... [Se reprenant.) de don Esteban.... don Lui3, est si bon pour tout le monde!... Il vient vous voir souvent.... Vous savez combien il vous aime.
mendo. Don Luis, établi depuis trois mois dans ce pays, et vivant comme nous éloigné du village, ne trouve près de Jui d'autre figure humaine que la mienne. Il est bien obligé de venir nous voir. — Pour don Esteban, tu es la seule femme des environs qui ne soit pas absolument noire, et il n'est p#s extraordinaire qu'il montre quelque goût pour toi. Mais, prends-y garde, quand il n'y aurait entre nous que la différence de rang, Inès Mendo ne serait jamais la femme d'Esteban de Mendoza. Tu ne voudrais pas être sa maîtresse.... Évite donc toute liaison, autre que de politesse, avec les Mendoza.
inès. Cependant don Luis dit toujours comme cela, que, tout comte qu'il est, il ne tient pas du tout à la noblesse, et
1 1 1 INÈS MENDO.
qu'il estime autant un paysan, fils d'honnêtes gens, qu'un grand d'Espagne.
mendo. Tout cela est bon à dire; mais, quand on en vient à la pratique, on oublie bien vite ces beaux paradoxes.
inès. Et don Esteban... il esl baron et officier aux gardes... Eh bien ! il dit qu'un noble peut bien épouser une roturière, parce qu'il l'anoblit, et que cela ne fait pas de tort au sang. 11 le sait bien, lui. D'ailleurs, nous descendons tous d'Adam, comme dit monsieur le curé. Il n'y a que les professions qui font de la différence. Son grand-père était chevalier, et le mien.... qu'est-ce que faisait mon grand-papa?
mendû troublé. Mon père !... lui!... il avait la même profession que moi.
ines. Vous êtes affligé, je le vois, de ce que je vous ai dit. Si vous le voulez bien fort, je ne verrai plus Esteban... Mais, mon cher petit papa.... je vous en prie, laissez-moi vous l'amener aujourd'hui seulement; il vous dira quelque chose.
mendo. Moi, c'est pour ton bien que je te parle; il faut cesser de le voir.
ines. Il m'aime tant cependant.
mendo. Tu le crois, pauvre Inès!
inès. J'en suis sûre. Mon papa?...
mendo. Quoi?
inès. S'il voulait m'épouser? •
mendo haussant les épaules. Ah !
inès. S'il vous le disait?
mendo. Laisse-moi.
i inès. Voici don Luis.
don luis de mendoza entrant. Bonjour, voisin.... bonjour, chère enfant. Laissez-nous seuls un instant, et allez au jardin, vous y trouverez de la compagnie.
mendo. Inès!
don Ltis. Taisez-vous; c'est moi qui lui ordonne de sortir. Vous, restez; j'ai à vous parler de quelque chose dont vous ne vous doutez sûrement pas. {Inès sort.) Mais, d'abord, que je vous gronde. Vous êtes un singulier homme, Mendo. J'ai des reproches à vous faire. Vous êtes le seul ami que nous ayons dans ce pays, et vous ne venez jamais nous voir!...
SCfcNE I. ' lia
m en no. Excusez -moi , monseigneur. Un pauvre paysan comme moi ne peut pas faire compagnie à un seigneur do votre qualité.
don luis. Chansons que cela ! Tout comte que je suis, je ne me soucie pas plus do la noblesse que de mes vieilles bottes. Si j'aime mieux votre compagnie que celle d'un grand, qu'avez-vous à dire à cela? — Et puis, ne vous avons-nous pas une petite obligation? Quand nos mules allaient nous jeter dans un précipice, n'est-ce pas vous qui leur avez sauté à la bride, et les avez arrêtées?
me.ndo. Tout autre à ma place en eût fait autant.
don luis. A la bonne heure. — Mais écoutez-moi. — Je ne suis pas fier. Je suis philosophe, moi. J'ai lu les anciens. — Tenez, mon ami, les hommes sont bien sots avec leurs préjugés sur la noblesse. La maison des Mendoza est une des plus anciennes des Espagnes ; et je suis de la branche aînée, s'il vous plaît. Eh bien ! cela me serait égal de m'appeler Juan Mendo, au lieu de don Luis de Mendoza.
mendo vivement. Quoi! d'être Juan Mendo?
don luis. Dans le fait , Mendo sonne mal à l'oreille , en comparaison de Mendoza. — Mendo... Mendoza... Ah! ce za a bien son mérite.— Mais laissons là nos noms , et parlons d'affaires. Vous connaissez mon fils , c'est un charmant garçon , n'est-ce pas? plein de courage, d'esprit , de talent. Il est officier aux gardes , et dans la plus belle passe pour avoir un emploi brillant. Dix duchesses lui ont fait des avances... s'il avait voulu , il aurait épousé la fille du duc de Bivar... le duc de Bivar!... entendez-vous bien? Ce n'est pas une famille d'hier que celle du duc de Bivar.
mendo.* Il faudrait être aveugle pour ne pas admirer le mérite du baron de Mendoza.
don luis. Mais je suis philosophe, moi. Qu'est-ce que la naissance, mesuis-je dit? Qu'ai-je fait à la Providence pour qu'elle me fit comte de Mendoza , grand de première classe , commandeur d'Alcantara ? Je ne m'en estime pas davantage. Et c'est dans les anciens que j'ai pris ces sentiments-là. — ... Ah ! Sénèque'!
mendo. Je ne vois pas...
io.
114 * INfcS MENDO.
don luis. Pour en venir au fait , je vous apprends... Devinez... Mon fils aime et veut épouser... votre fille... mendo. Ma fille !
don luis. Je m'y suis d'abord opposé... mais il avait perdu la tête.. . et, comme la mésalliance du côté de l'homme ne tire pas beaucoup à conséquence , et que les Mendoza , grâce à Dieu, ont de la noblesse pour illustrer deux familles... j'ai donné mon consentement, et je viens prendre jour avec vous pour la noce... Hein? qu'en dites-vous?
mendo. Eh quoi! monseigneur... de quelle tache voulezvous ternir vos armoiries ! ,
don luis. Bagatelles ! Le mâle n'anoblit-il pas ? et puis , voyez-vous, j'ai du faible pour vous... D'ailleurs, j'ai bien d'autres raisons. D'abord je suis philosophe... Et puis, le duc de Médina Sidonia, disputant un jour avec moi , m'a défié de donner mon fils à une roturière... Je veux lui montrer que je suis philosophe pratique.,. Ensuite le roi a donné tout dernièrement encore un gouvernement à don Rodrigo facheco , qui avait fait la même chose que mon fils.
mendo. Monseigneur... cela ne se peut... Savez-vous bien qui je suis?
don luis. L'komme le plus entêté de la terre, vive Dieu! mendo. Un Mendoza s'allier à...
don luis. Un paysan? C'est nous que cela regarde, n'est-il pas vrai ? — Qu'avez-vous à répondre ? •
mendo. Don Luis , je voas respecte... j'ose même vous aimer... mais nous ne pouvons plus nous voir..,
don luis. Il est fou !
mendo. Je ne pujs vous dire mes motifs, mais croyez qu'ils • sont justes.
don luis. Va-t'en à tous les diables , vilain ! Comment ! mon fils aime votre fille ; votre fille l'aime ; Esteban veut bien l'épouser, j'y consens ; et vous , au lieu de me remercier de tant d'honneur, vous battez la campagne... Peut-être que monsieur nous trouve trop pauvres ou trop peu nobles pour lui?
mendo. Inès sent bien elle-même...
don luis. Eh bien ! c'est à elle que je m'en rapporte. Si