‹ Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole suivi de La Jacquerie, scènes féodalesChapitre 74 sur 159 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

trompe ; que l'amour, c'est le premier de tons les biens : que sans amour la vie n'est qu'un enfer. Mademoiselle Mariquita, vous m'avez l'air d'une petite hypocrite. Mais c'est à moi de parler la première; nous vous confesserons ensuite. dona maria . Et qui aimes-tu ?

dona francisca. Oh ! Mariquita, si tu étais amoureuse, tu choisirais sans doute un enfant de ton âge, un jeune officier sortant d'une école militaire ; tu ne penserais qu'au bonheur d'être mariée , et de se promener sur le port en donnant le

bras à ton mari Oui, cela doit être un grand plaisir. Mais

il y a tel amour aussi fort, plus fort môme que le mariage... et où le mariage... (baissant la voiy) est impossible.

dona maria. Comment?

dona francisca. Oui , Mariquita. Par exemple, on peut aimer un homme... marié. Si un homme s'est marié par des circonstances... n'importe lesquelles... suffit qu'il n'a jamais aimé sa femme. . . Elle est vieille et laide, méchante. . . Ou bien, supposons une femme toute jeune, sans expérience, mariée à un vieillard.... Ou bien.... Mais ta vertu, à toi, te dit que cela est mal.

dona maria vivement. Moi!... Ah! Paquita, je crois que l'amour est quelquefois plus fort que toutes les lois divines et humaines... L'amour vient, dit-on, on ne sait comment; et quand on' s'aperçoit qu'on aime, il n'est déjà plus temps de réfléchir si cela est bien ou mal.

dona francisca. Tu dis cela, petit ange ! Que je t'embrasse encore pour ta gentillesse Mais, dis-moi, qui t'a enseigné cela?

dona maria. Mais... je l'ai entendu dire Ainsi, tu aimes

un homme marié ?

dona francisca. Tu sais que je ne suis pas trop dévote; et les deux années que j'ai passées en Angleterre m'ont appris qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre tout ce que les cagots nous content ici des hérétiques. — J'ai vu en Angleterre des prêtres qui ont des femmes et des enfants, et ce sont de très-bons prêtres.

dona maria. Eh bien ?

dona francisca. Eh bien ! tu n'es pas encore sur la voie?... -Mais toutes ces routes détournées sont inutiles avec toi. Tu

m'as dit que l'amour est au-dessus de toutes les conventions divines et humaines. Tu me comprendras et tu m'excuseras. —Enfin, chère amie, j'aime un prêtre, et ce prêtre, c'est Fray Eugenio.

dona maria. Fray Eugenio ! Grand Dieu !

dona francisca. Lui-même. J'ai combattu quelque temps ; mais maintenant, quand je réfléchis au temps que j'ai perdu sans l'aimer, je suis tentée de pleurer ces jours sacrifiés à la vertu, ou plutôt au préjugé. 0 ma chère! tu ne connais guère que l'amitié, ou peut-être quelque fièvre de tête que tu prends pour de l'amour... Mais l'amour véritable, l'amour défendu... 0 Mariquita , je t'aime plus qu'aucune femme au

monde Je ne sais ce que je ne ferais pas pour toi. Eh bien !

si, pour sauver Fray Eugenio, il fallait... Mais quelle folie de penser à ce qui n'est pas possible. Non, mon ange, un amant ne m'empêche pas d'avoir une amie , et je serai la plus heureuse des femmes, parce que j'aurai tout à la fois le plus tendre des amants et la plus fidèle des amies.

doxa maria atterrée. Fray Eugenio !... Il t'aime !

dona francisca. Je le vois, ta philosophie est un peu ébranlée, et tes scrupules ou tes préjugés sont trop enracinés dans ton cœur, pour qu'il puisse me trouver une excuse. Un prêtre, pour toi, n'est pas un homme. Tu penses à un sacrilège, une profanation. J'avais tes idées avant d'avoir cédé à ma passion; et maintenant que je ne vis que pour elle, je me réjouis d'avoir eu quelques sacrifices à faire à mon Eugenio. Oui , je voudrais avoir été bien plus dévote que je ne l'étais, pour avoir pu lui sacrifier la crainte de l'enfer, pour avoir pu renoncer pour lui à mon âme ; car il y a une jouissance divine à renoncer à tout, à souffrir tout pour celui que l'on aime.

dona maria. Et il t'aime?

dona francisca . S'il m'aime ! s'il m'aime ! C'est toi qui peux me faire cette question ! S'il m'aime ! Il n'y a pas une goutte de sang dans son cœur qui ne soit à moi , pas un instant de sa vie où mon image ne l'occupe Et cependant,

' chère amie, je lui dis du matin au soir qu'il ne m'aime pas, et lui, de son côté... Ah ! nous nous faisons" enrager à qui mieux mieux.... Mais ces querelles sont délicieuses ; c'est là ce qui fait vivre. — Tu ne sais pas, ma chère; il a refusé, à cause

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de moi, daller en Espagne, où il avait la chance de devenir évèqueau premier jour. dona maria. Et vous vous aimez depuis long-temps? doxa francisca. Mais, en vérité, je ne sais. Maintenant il me semble que la première fois que je l'ai vu je l'ai aimé ; pourtant il n'y a guère que six semaines que nous nous sommes dit que nous nous aimions. D'abord je le trouvai l'homme le plus spirituel que j'eusse encore vu. Chacune de ses paroles me semblait bien dite. Je retenais les phrases les plus insignifiantes que je lui entendais prononcer. Aucun autre homme ne me paraissait avoir de l'esprit, et je ne pouvais m'amuser dans un lieu où Fray Eugenio n'était pas. Bientôt je m'aperçus qu'il m'avait remarquée parmi nos compagnes. Il me parlait plus souvent qu'aux autres; il me faisait cent questions, et moi, j'étais si troublée toutes les fois qu'il m'adressait la parole, que je lui repondais tout de travens. Quand, le soir, la supérieure nous faisait venir dans sa chambre pour faire de la musique, il était toujours derrière ma chaise ; et quand j'étais assise devant le piano, je voyais toujours sa tète dans la glace qui est au-dessus du piano. Que de fois, au milieu d'un morceau , il m'est arrivé d'oublier à quelle ligne j'en étais! Fascinée, interdite, prèle à me trouver mal, je croyais voir le cahier et la glace onduler devant moi. Alors souvent, ma bonne Mariquita, tu venais; du doigt tu me montrais où j'en étais! tu m'encourageais; tu appuyais ta main sur ma chaise, et dans la glace je voyais ta tète à côté de celle de Fray Eugenio. Tous deux vous aviez l'air de m'aimer , vos regards étaient si doux quand ils se tournaient vers moi ! — Et toi, quand tu chantais, pauvre Maria, toi qui as dix fois plus de talent que moi, Fray Eugenio ne t' écoutait pas, et il attendait avec impatience le moment où la musique cesserait, et lui permettrait de se rapprocher de moi pour causer. — Voilà que je m'aperçus que je l'aimais , et d'abord j'en fus toute troublée. Aimer un prêtre! un homme qui ne peut se marier ! Mais je me souvenais des femmes de prêtres que j'avais vues à Londres ; puis ma mémoire me rappelait toutes les personnes qui étaient malheureuses en ménage... .le n'en voyais pas une qui eut trouvé le bonheur en se mariant... Cependant j'évitais de me trouver seule avec Fray Eugenio; je ne lui parlais plus; je ne le regardais- qu'à la dérobée, et

je voyais qu'il devenait triste , ses yeux étaient humides et suppliants quand il me regardait.... Nous étions bien à plaindre tous deux. Alors j'enlendis conter que Fray Eugenio n'avait pas eu de vocation pour entrer dans les ordres, et que des circonstances malheureuses l'avaient obligé à prendre ce parti. Tu ne saurais croire , chère amie , quelle fut ma douleur quand l'idée me vint qu'un désespoir amoureux l'avait fait renoncer au monde. Je ne pouvais supporter l'idée que Fray Kugenio aimât une autre femme. J'étais à peine sure que jç l'aimais, et déjà j'étais jalouse... 0 Mariquita , que la jalousie est une cruelle chose !... Puisses-tu ne jamais l'éprouver, cette vilaine passion ! Que de nuits j'ai passées sans dormir, baignant mon oreiller de mes larmes, et mordant mes draps avec rage!... Enfin je sus la véritable cause qui l'a déterminé à prendre ce vilain habit.

do.na maria. C'est encore l'anfour ?

dona francisca. Sa mère était très-malade... les médecins l'avaient condamnée... C'était une femme très-dévote... Eugenio avait alors dix-sept ans au plus. Sa mère mourante lui dit : a Si tu. consentais à te vouer à Dieu, je suis sûre que tu obtiendrais du ciel la guérison de ta mère. » Il n'hésita pas, et, bien qu'il étudiât pour être médecin, il abandonna tout, se fît prêtre , et sa mère guérit.

dona maria à demi-voix. C'est une âme généreuse, après tout.

doxa francisca. Tout ce que j'apprenais de lui me le faisait aimer chaque jour davantage. J'étais sûre qu'il m'aimait; toutefois il se faisait un scrupule de m'avouer sa passion , à cause de son âge et de sa profession. Je résolus donc de lui parler la première , et de l'obliger à se déclarer. Souvent alors j'entamais une conversation détournée , afin d'amener de bien loin le mot d'amour; et quand venait le moment de prononcer ce mot magique, je manquais de courage, et je n'osais. Enfin, un soir, par un beau clair de lune, nous dansions toutes dans ce jardin, et lui, debout, adossé à cet oranger, nous regardait. En tournant devant lui, une fleur qui était dans mes cheveux tomba à ses pieds. D'abord il ne fit pas semblant de s'en apercevoir, mais il laissa tomber son mouchoir négligemment sur |a fleur, puis il se baissa pour le ramasser, et il ramassa la fleur en môme temps. Quand on se reposa , je

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