‹ Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole suivi de La Jacquerie, scènes féodalesChapitre 75 sur 159 · SCÈNE VU · texte numérisé non relu

SCÈNE VU

m'approchai de lui , et je lui dis tout bas et en riant , et cependant je tremblais, et j'entendais distinctement battre mon cœur : « Fray Eugenio, vous m'avez pris cette fleur; rendezla-moi... » Il me parut tout interdit. Il tira la fleur de son sein, et me la rendit. La lune était alors voilée par un petit nuage blanc. « Pourquoi m'ôtez-vous, dit-il, ce que vous avez jeté comme une bagatelle , et ce que j'ai ramassé comme un trésor? » Il souriait et s'efforçait d'avoir l'air de plaisanter ; mais nous étions bien sérieux l'un et l'autre. « Prenez, lui dis-je : je vous la rends, puisque vous y tenez. » Et j'étendis la main : la fleur tomba , et ma main se trouva dans celle d'Eugenio. Alors un tel tremblement me saisit, que, si je n'avais pas été soutenue par lui , je serais tombée à terre. Je ne sais ce qu'il me dit, ni ce que je dis, ni combien de temps nous restâmes sous cet oranger; mais, en nous séparant, nous savions que nous nous aimions, et nous avions trouvé un moyen de nous revoir. — Te le dirai-je , chère amie, ce moyen? Tu vas me gronder. Je feignis de vouloir me confesser; j'allai à l'église, je me mis à genoux devant lui, et, dans ce confessionnal , Dieu entendit des serments d'amour, au lieu d'aveux et de remontrances. Nous ne pouvions nous toucher que le bout des doigts ; mais je sentais son haleine brûlante qui caressait ma bouche... et nous baisions les grillages avec des transports frénétiques... Oh ! si j'avais pu alors me jeter dans ses bras, j'aurais consenti à> être anéantie après une heure do bonh'eur.

dona maria. Et vous êtes heureux! . . . Si vousétiez découverts?

dona francisca. Oh ! cela est impossible. Eugenio est si prudent! Il n'entre que la nuit dans ce jardin, et une fois seulement il a consenti, à grand' peine, à monter dans ma chambre. C'était une grande folie de ma part ; car tu sais que ma cellule touche à celle de la supérieure, et l'on entend chaque mot qui s'y dit. Heureusement que la senora Monique dormait assez bruyamment pour nous rassurer. — Mais, d'ordinaire, voici le lieu de nos rendez-vous. Vois-tu cette petite

bruyère parfumée, ma chère Mariquita* Cette nuit, nous

étions là tous deux; je tenais sa main dans la mienne; sa tète était appuyée sur mon sein; je sentais battre l'artère sur sa tempe; nous étions si fatigués tous deux, tellement accablés de bonheur, que nous ne pouvions parler; seulement nous

soupirions de temps en temps, en regardant le ciel éloilé. Nous voyions la croix du sud * s'incliner lentement là devant nous, et de temps en temps une légère brise de la mer faisait tomber sur nos tètes des fleurs d'oranger... 0 Mariquita, que nous étions bien! Si tu savais quels plaisirs nous donne l'amour! Je ne conçois pas comment on n'en meurt pas... (Elle cache sa tête sur le cou de dona Maria.) Ah! Maria, Maria... mais, mademoiselle, vous ne devez pas connaître encore tous ces mystères-là... — Tu es trop jeune encore, petite amie. J'ai trois ans de plus que toi , et je ne suis si savante que depuis quelques semaines; ainsi, tu peux attendre encore : ton temps viendra. — Une seule chose m'inquiète. Nous n'avons pas d'asile; nous bivouaquons. Comment ferons-nous dans la saison des pluies? Le jardin ne sera pas tenable. Peut-être la cabane du jardinier pourrait-elle nous servir.

dona maria avec un sourire amer. Voilà jusqu'où va ta prévoyance... imprudente que tu esl II est impossible qu'avant un mois tout ne soit découvert. On verra Fray Eugenio escalader les murs du couvent. — On l'arrêtera; votre intrigue sera connue; il sera renfermé dans quelque couvent de la Trappe ; toi , on te mettra aux Filles repenties. — Pourquoi ne te sauves- tu pas avec lui? c'est, crois-moi, le parti le plus prudent,... c'est la seule chance de salut qui vous reste.

dona francisca. Hélas! ma bonne, tu m'effraies; maisquo faire? Tu oublies que Fray Eugenio* n'a presque rien, et que moi je n'ai que ce que je tiens des bontés de mon grandpère. Pour un enlèvement il faut autre chose que de l'amour; il faut ce dont les romanciers ne parlent pas, de l'argent, et beaucoup d'argent. Je te l'avouerai à ma honte , chère Mariquita , quelquefois dans notre chapelle , en regardant cette petite statue de la Vierge ornée de tant de pierreries, une envie violente m'est venue de m'emparer de toutes ces richesses, et de me sauver avec Eugenio en les emportant. Cette idée-là m'a valu de belles morales d'Eugenio.

dona maria. Il fallait t'adresser à moi; tu sais que je suis riche : je puis disposer d'une somme considérable en dépôt chez mon banquier , et j'ai en ma possession des bijoux qui sont , m'a-t-on dit , d'un prix fort élevé.

dona francisca. Généreuse amie, comme je reconnais là

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