LE LOUP-GAROU, LE LIEUTENANT, LE RÉCIPIENDAIRE
BRIGANDS, etc.
le loup-garou. Les loups se sont-ils réunis?
le lieutenant se levant. Tous, excepté Bordier qui fait sentinelle, et Wilfrid le roux qui est allé battre l'estrade.
le loup-garou. Loups, mes compagnons, Étienne Durer que voici (un brigand se lève) demande à devenir loup. Depuis six mois qu'il est avec nous, il s'est comporté bravement. Il a des griffes et des dents; il est fidèle; il lèche qui lui donne du pain, il mord qui lui jette des pierres. Voulez-vous de lui pour votre camarade?
rrigands. Oui, qu'il soit loup comme nous!
le loup-garou. Préparez-vous donc à le recevoir. Faites le signe de la croix , et tirez vos coutelas. — Toi , Godefroid le louche, tu lui serviras de parrain. Avancez tous deux dans le cercle. {Au récipiendaire.) — Qui es-tu?
262 LA JAQUERIE.
le récipiendaire. Je ne suis ni mouton ni loup, mais je voudrais devenir loup.
le loup-garou. Sais-tu les devoirs d'un loup?
le récipiendaire. Chasser aux moutons, mordre les chiens, manger les bergers.
le loup-garou. Qui sont les moutons?
le récipiendaire. Les serfs qui travaillent pour leurs seigneurs.
le loup-garou. Et les chiens?
le récipiendaire. Les garde-chasses, les sénéchaux, les hommes d'armes, et les moines, excepté un seul.
le loup-garou. Nomme-le.
. le récipiendaire. Frère Jean de Saint-Leufroy. 11 â guéri le Loup-Garou du mal Saint-Quenet 4 , et le Loup-Garou a dit : « Jamais la» flèche d'un loup ne percera son froc , jamais le » couteau d'un loup ne fendra sa tonsure. »
le loup-garou. Qui sont les bergers?
le récipiendaire. Les seigneurs.
le loup-garou. De ces bergers quel est le pire?
le récipiendaire. Gilbert d'Apremont, trois fois maudit, qui se dit le maître de cette terre.
le loup-garou. Qui sont les loups?
le récipiendaire. Les plus libres des habitants de la forêt, n'obéissant qu'au chef qu'ils se choisissent librement, ne travaillant que pour eux, vivant en bons frères; aussi tout ce pays leur appartient. . .
le loup-garou» Qu'as-tu fait pour être loup?
le récipiendaire. J'ai pris aux bergers tout ce que j'ai pu, et j'ai tué un chien.
le parrain. Oui , il a bravement décousu le vieux garde Mathieu, sur qui nous avions déjà fait la croix* pour la pendaison de Petit-Jean l'écorcheur.
le loup-garou. Puisqu'il en est ainsi, nous te recevons dans notre compagnie. Tu es loup, si tu jures d'observer nos lois. Jure de faire une guerre mortelle aux bergers, aux montons, aux chiens, c'est-à-dire aux seigneurs, aux serfs, an* garde-chasses.
le b Écu» i en i) a i h k . Je le jure.
le loup-garou. Jure d'aider, de secourir les loups, c'està-dire les hommes libres de la forêt, de ton arc, de ton couteau, de ta main droite, de ton œil droit.
le récipiendaire. Je le jure.
le loup-garou. Tu ne mangeras jamais de la chair de loup ni d'ours, car ils font comme toi la guerre aux bergers et aux moutons. De plus", tu jeûneras le samedi jusqu'à midi, car c'est un samedi que le premier loup a cherché la liberté dans les bois.
le récipiendaire. Je jure d'observer ces commandements.
le loup-garou. Donc, de par saint Ferréol d'Abbevillo, de par Golfarin, neveu de Mahom 5 , saint Nicolas et sainte Marie la gente, je te fais loup, et je te donne ces bois avec cet arc et cette hache pour les défendre. Frappe un coup sur ce pieu , et dis : Ainsi saint Ferréol puisse-t-il faire à Gilbert d'Apreinont !
le récipiendaire. Ainsi saint Ferréol puisse-t-il faire à Gilbert d'Apremont!
lu loup-garou. Godefroid le louche, quel nom portera-t-il parmi les loups?
le parrain. Étienne à la longue dent.
le loup-garou. Étienne à lâ longue dent, soit! Godefroid, dis-lui tout bas la parole. — Mes frères, nous avons un frère de plus î
brigands. Noël! Noël * !
le loup-garou. Allons boire au nouveau frère. — Silence! quelqu'un marche dans les feuilles sèches. Que personne ne bouge : mon chien remue la queue ; c'est un ami.
le lieutenant. C'est Wilfnd qui revient.
le loup-garou. Quelles nouvelles do la plaine?
wilfrid. Ni bonnes ni mauvaises. Je viens delà Saollaie; le capitaine Siward, le plus grand routier y du pays, s'y préparait à une expédition.
le loup-garou. As-tu vu quels buuiuics étaient avec lui?
264 LA JAQUERIË.
wilfrid. Il a renforcé sa compagnie d'aventure. J'ai compté quarante armures de fer 6 , et quatre-vingts archers. J'ai causé avec eux au cabaret, déguisé en tailleur de tourbe. Il y a parmi eux de grands coquins tout nouvellement arrivés d'Angleterre, ne sachant pas un mot de français, mais forts, bicji bâtis, toujours altérés, désirant beaucoup s'enrichir en ce pays, comme ont fait avant eux leurs camarades.
le loup-gàrou. C'est sans doute Apremont qu'ils vetilent couvrir 1 . Qu'en penses-tu, lieutenant?
le lieutenant. Je pense comme toi. C'est demain la Saint- Leufroy; tous les serfs à cause do la fête se gorgeront de bierre et de vin, et, quand ils en seront soûls comme des cochons de glands, le capitaine Siward en aura bon marché.
wilfrid. Cet Anglais en veut à Gilbert, et je sais que ses archers convoitent fort ses belles vaches.
le loup-garou. Par les cornes du diable! ses vaches sont belles, et ce serait péché de les laisser prendre par ces voleurs anglais. Mettons-nous de la partie, ventre Saint-Quenet ! C'est en eau trouble qu'on attrape du poisson !
le lieutenant. Parbleu 1 le capitaine a raison. Pendant que les Anglais et les chiens d'Apremont joueront des couteaux, nous pourrons, nous, faire un bon coup.
wilfrid* Ah ! si nous pouvions enlever quelque gros moine de l'abbaye de Saint-Leufroy, nous en tirerions une fameuse rançon, en envoyant aux autres seulement une oreille du prisonnier.
le loup-garou. Nous prendrons ce que saint Nicolas 8 nous enverra. Laisse-moi faire, tu verras si je m'y épargne. — Enfants, hier nous avons campé dans cette ravine, et vous savez nos usages. Nous coucherons cette nuit dans la grande caverne auprès du torrent. Là nous pourrons rire et boire à notre aise sans crainte d'ôtre surpris par les gardes. Allons, partons! En avant les éclaireurs! emportez les chaudrons et le gibier; vite, vite!
Tous les brigands se chargent de leurs différents ustensiles et se mettent en marche. Restent le loup-garou, wilfrid et le lieutenant.
SCËiNES FÉODALES. 265
wilfrid. Un mot, Loup-Garou.
le loup-garou. Que me veux-tu ?
wilfrid. Je ne t'ai pas dit toutes les nouvelles que je sais. J'attendais qu'ils fussent partis.
le loup-garou. Parle.
le lieutenant. Il est arrivé quelque malheur ?
wilfrid. Girart le charron a été découvert. Les gendarmes d'Apremont sont à ses trousses.
le lieutenant. Notre espion? tant pis! Où s'est-il réfugié?
wilfrid. A l'abbaye de Saint-Leufroy.
le loup-garou. L'imbécile ! au lieu.de venir à la forêt.
le lieutenant. Les moines le livreront, ou Gilbert ne respectera pas la franchise 9 . Girart est un homme mort. Il sera pendu. Qu'en dis-tu, Loup-Garou?
le loup-garou. C'est une mort comme une autre.
le lieutenant. Il faudra garder quelque chose sur la première prise que nous ferons , afin de faire dire une messe pour le repos de son âme.
le loup-garou après un moment de silence. Je lui dirai une messe de sang, moi. Je serai le prêtre, et voici l'instrument avec lequel j'officierai. (Jl montre sa masse d'armes.) Sus à la caverne ! J'ai le gosier aussi brûlant que l'était ma forge autrefois. Allons boire un coup.
Il sort en chantant.
wilfrid. Mauvaise nouvelle, lieutenant.
le i ieutenant. Il ne faut pas s'a'.trisler. Aujourd'hui l'un, demain l'autre. Allons souper.
Us sortent.
LA JAQCER1E.