‹ Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole suivi de La Jacquerie, scènes féodalesChapitre 96 sur 159 · FRÈRE IGNACE, F. GODERAN, F. SULPICE · texte numérisé non relu

FRÈRE IGNACE, F. GODERAN, F. SULPICE

F. ignace une lettre à la main. 11 s'explique clairement : « Choisissez pour abbé mon cousin, » nous dit-il. La lettre est pressante, elle est scellée de ses armes, et voici sa croix pour signature ,0 . Que devons-nous faire?

f. goderan. Ce que fait le roseau quand le vent souffle ; nous sommes un faible roseau, et Gilbert d'Apremont est plus impétueux que l'aquilon.

F. ignace. Oui, Goderan, vous n'êtes pas pour les partis extrêmes; cependant, il doit vous en souvenir, nous avons juré à feu l'abbé Boniface, à son lit de mort, d'élire frère Jean, son protégé, et depuis n'avons-nous pas confirmé ce serment à frère Jean lui-même?

F. sulpice. Voilà de beaux scrupules, ma foi! Quant à moi, j'ai dit tout bas, en front n , en parlant à feu l'abbé; et puis, d'ailleurs, ce frère Jean n'est qu'un vilain, et ce n'est . point un vilain qu'il nous faut pour abbé.

F. ignace. Doucement; il est fort utile à la communauté.

F. goderan. Et Gilbert d'Apremont nous est encore plus utile. C'est notre chien de garde , notre homme d'armes. Croyez^ moi, si nous sommes sages, nous nommerons pour abbé frère Honoré, son cousin, comme il le souhaite.

F. sulpice. Après tout, ne saurait-on se passer de frère Jean? Est-il donc si utile à cette abbaye?

f. ignace. Sans doute; sa science nous vaut de bons écus au soleil.

f. sulwcê. A la bonne heure; mais il veut tout gouverner, tout faire aller à sa tête. Il faisait faire tout ce qu'il voulait à feu l'abbé Boniface (Dieu veuille avoir son amel). Il est temps que les autres aient leur tour. Enfin, je le répète, nous autres, il nous faudrait obéir à un homme de si bas lieu !

F. goderan. Où est-il maintenant?

f. sulpice. Dans son laboratoire, entouré de ses cornues. {Ironiquement.) Sa modestie l'empêche d'assister au chapitre où il croit qu'on va le nommer.

f. ignace. Et frère Honoré?

f. goderan. Belle demande! Il est dans sa cellule à prier. Il ne fait pas autre chose tant que le jour dure.

p. igxace. Oui ;«et j'ai peur, s'il devient jamais notre abbé, qu'il ne rende notre règle bien sévère. Frère Jean du moins nous laisserait du bon temps.

f. sclpice. Qui sait? peut-être serait-il pire que l'autre.

f. goderan. Voyez-vous, Ignace, nous avons une refsouree avec frère Honoré. Il ne s'occupera que de son salut, et cependant vous, Sulpice et moi, nous le mènerons par le nez.

f. sulpice. Ce qui serait impossible avec frère Jean.

f. goderan. Le voici. Je pensais bien qu'il s'impatienterait à nous attendre.

f. jean entrant. Eh bien! mes révérends pères, il y a bien long-temps que vous êtes ici. N'avez -vous encore rien décidé ?

f. ignace à F. Jean. Voici une lettre de messire d' Apremont qui # nous a arrêtés tout court. (Il lui donne la lettre.)

f. jean après avoir lu. Quoi! ne savez-vous que lui répondre?

f. GogERAN. Mais c'est là ce qui est difficile.

f. jean. Comment! difficile? Qu'il se môle de ses affaires. Sommes-nous donc ses vassaux pour lui obéir? et qu'y a-t-il de commun entre l'illustre abbaye de Saint-Leufroy et un Gilbert d'Apremont?

f. sulpice. Si nous nous faisons un ennemi de ce Gilbert d'Apremont, qui nous protégera contre les Anglais, les Navarrois ,â , les Tard-Venus **, et tous les malandrins ih qui courent la campagne?

268 LA JAQUERIE.

F. goder an. Sans parler du Loup-Garou notre voisin.

f. jean. Et, de par saint Leufroy, quel besoin avons-nous de sa protection? N'avons-nous pas de hautes murailles? Ne sommes-nous pas ici quatre-vingts en état de faire le coup de flèche avec la plus rude compagnie franche 15 ?

f. sulpick. Vous dites cela, frère Jean, parce que vous avez été soldat; mais nous autres, nous savons prier, et nous n'aimons pas à faire le coup de flèche. On peut être bon religieux et ne pas savoir faire le coup de flèche.

f. jean. Eh bien! si vous craignez les flèches, vous avez Jacques Bonhomme 16 qui se battra pour vous : traitez bien vos serfs, et vous en ferez des soldats dévoués. Mais laissons cela. Je devine ce qui vous fait manque^ à votre parole; Honoré, que vous voulez élire à ma place, est Gis d'un gentilhomme.

f. ignace. En vérité, frère Jean, ce n'est pas là notre motif.*

f. goder an. Ne sommes-nous pas tous frères ici-bas, et surtout dans l'abbaye de Saint-Leufroy?

f. jean. Allez, quittez ces feintises avec moi, je vous connais trop bien. Vous, Goderan, vous êtes 6ls d'un hobereau de l'Artois, et vous, Ignace, et vous, Sulpice,vous êtes bâtards de quelque baron, comme vous osez vous en vanter. Vous ne voudriez pas obéir à un fils de vilain comme moi. Je suis fils de vilain, mais je puis parler de ma mère sans rougir.

Il se promène à grands pas, donnant des signes cfe colère.

F. goderan bas à Ignace. Voyez quel caractère violent! Il en vient tout de suite aux injures. (A Sulpice.) Recueillez les votes, il faut en finir.

F. jean. Honoré!... frère Honoré, abbé de Saint-Leufroy I Et croyez-vous qu'il puisse seulement lire sa messe?

F. ignace. Ah ! si l'on choisissait un abbé pour la science , sans doute que Ion vous élirait.

f. goderan. Mais il faut vivre en bonne intelligence avec ses voisins. La paix avant tout.

f. jean. Honoré! en vérité, cela me fait rire! Dites-moi, de grâce, est-ce lui qui vous gagnera de l'argent en éblouissant

nobles et vilains? Franchement, qui de vous sait faire des miracles? Quel autre que moi aurait pu faire la chasse de saint Leufroy qui sue tous les ans le jour de sa fête? Et la couronne d'épines, qui sait la faire fleurir à Pâques? Ne vous rapporlct— elle pas cinq cents bons florins par an? Seul j'ai le secret des miracles : sans miracles point de religion dans ce tempsci, point d'offrandes au tronc de saint Leufroy. Tenez, les (lames de Sainte-Radegonde, à dix lieues d'ici, ont une couronne d'épines. Eh bien! comme elles ne savent pas l'alchimie, elle ne leur rapporte pas un sou.

p. ignace. Nous espérons que vous voudrez bien nous continuer vos bons offices, dans l'intérêt de la religion et de la communauté.

p. jean. Vous avez compté sans votre hôte ! Suis-je donc un serf pour travailler pour mes seigneurs?

p. sulpice qui a recueilli les votes. Toutes les voix sont pour le frère Honoré; Vos trois votes seuls manquent encore.

F. ignace à F. Jean. Vous le voyez, je n'y puis rien. Je vote donc pour le frère Honoré.

f. goderan. Et moi de môme.

p. sulpice. Très-révérends pères en Dieu , par l'inspiration du Saint-Esprit, nous avons nommé à l'unanimité frère Honoré d'Apremont abbé de cette abbaye. Que Notre-Dame et saint Leufroy le prennent en leur garde 1

tous excepté F. Jean. Amen !

F. jean avec un sourire amer. A l'unanimité! je n'ai pas donné mon vote. (A F. Sulpice.) Pourquoi ne me Pavez-vous pas demandé?

p. sulpice. Ah! pardon, c'est un oubli.

f. jean. Je donne ma voix au révérend père Sulpice.

F. sulpice. Grand merci! mais elle m'est inutile, et frère Honoré n'en est pas mqins noire abbé. Allons lui porter les insignes en cérémonie. Mais le voici lui-même. [Entre F. Honoré.) Très-révérend père, le chapitre assemblé vous supplie humblement de vouloir bien être notre abbé , et d'accepter les insignes de cette illustre charge.

f. honoré. Votre choix aurait pu tomber sur un plus digne:

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mais je m'efforcerai de mériter l'honneur que le chapitre veut bien me conférer. •

F. jean à F. Ignace. Voilà donc celui qui représentera l'ordre dans un concile 17 !

f. honoré. Avec l'aide du Saint-Esprit, les bègues deviennent éloquents.

f. jean ironiquement. Oui, nous verrons des miracles au prochain concile !

f. honoré. Suivez-moi à 1 église, mes pères; j'ai besoin d'élever au Seigneur une courte prière d'actions de grâces, et d'ailleurs nous devons nous préparer à la fête de demain.

f. ignace à F. Honoré. Mais, sire abbé, il est temps do souper.

f. honoré. Mon père, il en sera toujours temps.

un moine entrant. Ah! mes pères, vit-on jamais rien de pareil? Bien heureux l'abbé Bôniface, qui est mort avant un tel sacrilège !

f. honoré. Qu'est-ce? quel sacrilège? C'est à moi qu'il faut porter plainte pour obtenir redressement : je suis l'abbé.

le moine. Hélas! sire abbé, je suis encore tout tremblant; les gendarmes du seigneur d'Apremont viennent d'enfoncer la porte de la chapelle, pour en arracher Girart le charron qui s'y était réfugié.

f. jean. Violer notre franchise!

f. honoré. Que m'avez-vous dit? votre voix est tellement tremblante, que je vous ai à peine entendu.

le moine. Les gendarmes du sire d'Apremont ont saisi Girart dans la franchise, aux pieds même de la statue de monsieur saint Leufroy 1

f. ignace. Après avoir enfoncé la porte!

F. jean aux moines. Vous n'avez que ce que vous méritez. Vous avez recherché bassement la protection du sire d'Apremont; voilà comment il vous raccorde. Adieu les privilèges de notre abbaye! ah, ah, ah!

// sort en riant. Silence,

f. ignace à F. Honoré. Mais, sire abbé, c'est un excès épouvantable et qui mériterait une excommunication! Si les fran-

chises de la chapelle ne sont pas respectées, tous les serfs poursuivis parleurs seigneurs iront se joindre au Loup-Garou.

p. goderan. Et d'ailleurs, cela nous ferait perdre le revenu de la franchise , qui n'est pas à dédaigner.

f. honoré après avoir réfléchi, .l'en écrirai au sire d'Apremont.

le moine. Mais, sire abbé, il sera trop tard. Le coupe-tête était avec les gendarmes, et Girart est peut-être mort à 1 heure qu'il est.

f. honoré. Alors nous dirons une messe pour le repos de son àme. Allons à l'église.

Il sort; tous les moines le suivent; F. Ignace, F. Sulpice, F. Goderan restent les derniers.

f. ignace. Voilà un mauvais commencement.

f. sulpice. Nous y mettrons bon ordre.

f. goderan. Nous avons été un peu vite en besogne , Sulpice; je commence à le craindre.

F. sulpice. Vous vous effrayez trop vite. Mais la cloche sonne : nous devrions déjà être au chœur.

f. goderan. Pourvu que les actions de grâces ne durent pas trop long-temps ; car mon estomac m'avertit qu'il est déjà bien tard.

Ils sortent.

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