Théâtre de Collin d'Harleville
On serait tenté de croire, si l'on n'en jugeait que par leur caractère, que les œuvres de Gollin d'Harleville se produisirent dans les temps les plus calmes, au milieu d'un peuple heureux et doux. Qui soupçonnerait, à ne consulter que les tableaux qu'elles retracent, le grand bouleversement et les événements terribles qui s'accomplissaient à Paris, à l'époque où ces paisibles et riantes comédies paraissaient sur la scène. Et pourtant, lisez les dates inscrites en tête de chacune de ces pièces : V Optimiste parut en 1788; il fut trouvé d'autant plus original, que c'était le moment où personne, en France, n'était content de rien ; les Châteaux en Espagne sont de 1789; on pourrait y chercher un cà-propos satirique, mais non : Gollin d'Harleville ne songe point aux utopies poétiques, il n'est pas de ceux qui expriment les passions de leur temps, pas même eu les raillant et en les contredisant; il est de ces poètes qui sont tout entiers au spectacle de leurs chères rêveries, que le monde croulant autour d'eux réveillerait à peine, et qui se bercent avec des images d'autant plus charmantes, peut-être, que la réalité est plus sombre. Mais reprenons son histoire de plus haut.
Jean-François Gollin, dit d'Harleville, du lieu de sa naissance, naquit en 1755. Son père, Martin Gollin, possédait, au hameau d'Harleville, non loin
VI INTROnrCTION.
de Maintenon, une petite propriété nommée Mévoisins, où il vivait heureux, entouré cVune nombreuse famille. Il n'eut pas moins de onze enfants : Jean- François était le huitième. Le futur poëte comique fit ses études au collège de Lisieux; il y eut une bourse, grâce à la protection du maréchal de Noailles, à qui appartenait le beau château de Maintenon. 11 obtint de brillants succès scolaires. Lorsqu'il eut achevé ses études, il entra comme clerc chez un procureur au Parlement. Il y demeura environ trois années, déjà plus occupé à esquis&er des. pièces de théâtre qu'à transcrire des actes de procédure. Le père était mécontent de ces goûts littéraires de son fils. 11 lutta énergiquement contre eux. Le poêle n'en garda pas rancune, ainsi qu'on le voit dans la pièce intitulée Mes Souveiiirs :
Je ne f accuse point : tu m'aimais, ô mon père! Et tu fuS;, par tendresse, inflexible pour moi ; Je me plaignais à tort : soyons de bonne foi : Presque toujours, un père à bon droit se défie; Et c'est Févénemcnt qui seul nous justifie. Il lira justifié tout au plus à demi...
Il logeait, pendant ces années-là, dans un petit hôtel de la rue des Anglais, près de la rue des Noyers, au plus haut étage. Il y forma des amitiés durables. Ils étaient là un groupe de jeunes gens de talent dont Collin s'est plu à rappeler les noms : d'abord Andrieux, son aïter ego^ son fidèle ami; Pons (de Verdun); Desales, les frères Alix. Il se lia aussi avec Demoustier, WuiQwv ^q^ Lettres à HJmilie sur la Mythologie^ comme lui, ancien élève du collège de Lisieux; avec Ghabanon, plus âgé et déjà académicien. Collin a décrit avec de sincères accents de regret ces années de jeunesse :
Vous souvient-il, amis, de nos petits repas? Bien petits, en effet, si Ton comptait les plats,
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Mais joyeux, mais cliarmanls, cl ccnl fois préférables Au luxe, au vain apprêt de ces superbes tables ! Nous n'avions pas le sou, mais nous étions contents ; « Nous étions malheureux : c'était là le bon temps ! »
11 fallut pourtant capituler. Les dettes allaient grossissant. La famille tenait ferme dans ses rigueurs. On offrait de payer tous les créanciers, pourvu qu'il consentit à exercer honnêtement la profession d'avocat en province. 11 s y résigna et vint s'établir à Chartres, où il suivit le barreau pendant trois ans.
Tout Chartres m'est témoin (le fait est trop notoire) Que j'ai, trois ans entiers, lassé mon auditoire. J'étais plus las moi-même, et je rongeais mes fers. Je les brise à la fm,...
Il raccourt à Paris, apportant une petite pièce en un acte en prose, qui devait s'intituler l'Inconstant. Il la destinait à quelque théâtre des boulevards, n'osant aspirer plus haut. Mais ses amis jugèrent qu'elle était digue d'être présentée à la Comédie- Française. CoUin alla trouver l'acleur Préville, qui examina l'ouvrage, y découvrit des promesses de talent, et conseilla à l'auteur de développer son sujet et de le traiter en vers. CoUin se mit à l'œuvre, et fit de V Inconstant une pièce en cinq actes et en vers, ce qui était tomber clans le défaut contraire au défaut primitif. U Inconstant ddw^i refait trouva,une protectrice dans M'"° Campan, et, grâce à elle, fut joué à Versailles, devant la cour, sur le petit théâtre du château ; Mole remplissait le rôle de Florimond.
La pièce ne fut pas mal accueillie ; elle n'eut pas cependant tout le succès que le jeune auteur avait espéré. Il fut presque découragé de ce demi-échec dans une circonstance si décisive. Il retourna dans sa famille, décidé à renoncer à la littérature dramatique. Cette impression ne fut pas durable. Après
vrii INTRODUCTION.
tout, il avait de quoi se consoler. Diderot, ayant lu la pièce, avait dit : « Il y a là-dedans beaucoup de talent. Les vers sont faciles et bien tournés ; mais l'action est faible ; c'est une pelure d'oignon brodée en paillettes d'or et d'argent. » Ce jugement du grand aristarque n'était pas fait pour désespérer le jeune auteur. GoUin reprit le chemin de Paris, et le 13 juin 1786, deux ans après avoir été représenté à Versailles, V Inconstant reparut à la Comédie-Française. Le succès fut cette fois plus franc; la critique fut favorable. Palissot, qui était alors une autorité,écrivit dans son journal que « depuis plus de quarante ans, jamais début d'auteur ne donua de plus grandes espérances. «
Collin d'Harleville reprit donc courage. Il ne s'illusionna'pas toutefois sur cette première œuvre. Il sentit bien qu'en lui donnant cinq actes il avait dépassé la mesure que comporlait le sujet, et plus tard il retrancha les deux derniers actes qui languissaient toujours à la représentation. La comédie, ainsi allégée, reste une jolie esquisse, très-leste, très-enlevée, pour ainsi dire, et remarquable surtout par le style qui est plus soutenu et plus élégant que le style des comédies, bien supérieures sous d'autres rapports, que l'auteur écrivit par la suite.
Collin, alors âgé de trente et un ans, voyait les portes du théâtre désormais ouvertes devant lui. Il en profita aussitôt et composa une deuxième comédie qui fut V Optimiste. Ij' Optimiste parut sur la scène le 22 février 1788. Mole prit pour la première fois, dans cette pièce, le costume des pères nobles, en jouant le rôle de M. de Plinville. Il y fut excellent. L'Optimiste réussit parûiitement, et CoUin d'Harleville, dans ce qu«il dit de cette pièce, tant dans sa préface générale de l'édition de 1805 que dans la préface particulière (jue nous avons toutes
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deux reproduites ci-après, s'exprime à ce sujet avec sa modestie ordinaire.
« On a fait, ajoute GoUin d'Harleville, contre le but moral de Y Optimiste une préface étrange..., pour ne rien dire de plus. i> Nous parlerons tout à l'heure de cette préface étrange, en effet. Mais il faut avant cela nous occuper de la troisième pièce du poëte.
Le 20 février 1789, la Comédie-Française joua les Châteaux en Espagne, interprétés par Mole, Fleury, Dugazon, Yanhove, Larochelle, M'^°^ Petit et Joly. Cette pièce fut très-applaudie pendant les trois premiers actes; les deux derniers parurent froids. L'auteur les refit entièrement. Ainsi modifiée, elle fut rejouée le 10 mars avec un grand succès. Nous insisterons sur cette jolie pièce; elle nous servira à faire apprécier le caractère de Fauteur et la valeur de son théâtre.
C'est une œuvre très-poétique que ces Châteaux en Espagne, et non pas d'une poésie pâle et fade, comme le feraient croire les préjugés répandus sur l'auteur et sur l'école à laquelle il appartient. Ni la vie ni la fraîcheur ne lui manquent encore, et l'on se laisse aller fort doucement à écouter ces songes romanesques auxquels s'abandonne le principal personnage mis en scène par le poëte.
Toute cette action, nouée d'une main si légère, se passe dans un monde très-propice aux- douces illusions, élégant, heureux, aimable, mais à demi voilé, comme ces toiles de certains de nos paysagistes modernes sur lesquelles une légère vapeur flotte toujours. Cette brame, cet air voilé, est l'atmosphère même du pays des chimères. C'est à travers ces ombres transparentes que la fantaisie descend et se joue. Les admirables féeries de Shakspeare, la Tempête, Comme il vous plaira, le Songe d'une mnt d'été, n'ont pas d'autre atmosphère possible. Le ciel est