‹ Théâtre de Collin d'Harleville (volume 2)Chapitre 2 sur 340 · X INTRODUCTION · texte numérisé non relu

X INTRODUCTION

plus clair, sans doute, dans le poëte français; les fonds, pour ainsi dire, ont moins de profondeur. Mais la différence n'est pas aussi grande que vous le persuadent peut-être les idées reçues en ces matières.

Voyez d'abord où l'auleur nous transporte : nous sommes dans un château solitaire au milieu des bois. Là vivent un vieillard, M. d'Orfeuil, et sa fille Henriette; maison enchantée où tout respire le contentement du cœur et la candeur des sentiments. Ecoutez, dès la première scène, Henriette se peindre à elle-même le futur inconnu qu'elle attend. L'innocente jeune fille n"a pas appris à dissimuler ses émotions. La première, elle ouvre la porte, pour ainsi dire, aux riantes chimères; et déjà sa femme de chambre Justine, tout en raillant l'idéal que sa maîtresse se trace, la suit comme malgré elle sur la pente où toute la pièce va se précipiter. Car remarquez bien que dans cette comédie ce n'est pas seulement l'homme aux châteaux qui est au delà de l'exacte et positive réalité, mais tout le monde est prompt à s'élancer audevant des illusions dont l'air est comme peuplé.

A la tombée de la nuit, voici un jeune vovaereur qui, suivi de son valet, frappe à la porte du château. Il a quitté la grand'route, s'est perdu dans les bois. Il est accueilli comme on l'était dans les romans de chevalerie : on s'empresse à le servir, à lui faire fête, et, dès les premiers mots qu'il prononce, nous voyons que déjà ce qu'il y a d'étonnant dans cette réception inespérée ne Lui suffit plus; son imagination court au delà :

...Cette imposante entrée, Cet antique cliâtcau, ce bois silencieux Dont la cime paraît se perdre dans les cieux, Tout ceci me promet quelque grande aventure...

Et tout, en effet, seml)]e flatter ses espérances les

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plus téméraires. La charmante Henriette s'est parée pour le recevoir, comme s'il était attendu, et le vieux d'Orieuil écoute avec enthousiasme les récits intarissables du visiteur, qui s'abandonne à sa verve la plus folle.

Mais la sonnette retentit de nouveau à la porte du castel. Un nouveau jeune homme, élégant, bien fait, non moins séduisant que le premier, suivi comme lui de son valet, s'est également égaré dans les bois ténébreux et demande aussi Thospitalité :

En jeunes voyageurs cette soirée abonde,

comme dit Justine, la femme de chaml^re.

Qu'est-ce donc que prétend le fameux criiique allemand W. Schlegel, le théoricien du romantisme, que notre comédie française se borne à une stricte imitation de la vie, qu'elle sacrifie l'enjouement et l'inspiration, qu'elle ne laisse pas le champ assez libre à l'imagination et ne lui permet pas cet aimable délire qu'il découvrait seulement dans le Roi de Cocagne du comédien Legrand? Y a-t-il donc tant de différence entre le château de M. d'Orfeuil et la grotte de Prospère ou la forêt peu sauvage où erre la spirituelle Rosalinde? Sans doute, l'esprit fantastique n'étincelle pas ici comme dans les féeries shakspeariennes ; mais nous ne sommes certes pas non plus enfermés étroitement dans laa^éalité prosaïque et insipide.

Il ne fallait pas, en effet, qu'une comédie intitulée les Châteaux en Espagne fût trop raisonnable, trop terre-à-terre. Un peu d'invraisemblance ne messied pas dans un sujet comme celui-là, et Gollin d'Iiarleville en a mis dans sa pièce tout autant qu'il en fallait, sans dépasser la juste mesure. On en jugera, si l'on veut bien se rappeler la donnée de la pièce.

De ces deux voyageurs qui viennent le soir frap-

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