‹ Théâtre de Collin d'Harleville (volume 2)Chapitre 109 sur 340 · ACTE III, SCKNK IX · texte numérisé non relu

ACTE III, SCKNK IX

M. DE MORINVAL.

Ah ! tout de suite.

M. DK PLINVILLE.

Au fond, Soyons de bonne foi ; trop souvent nos souffrances Sont la suite et le fruit de nos intempérances. La nature nous a prodigué tous ses dons. Nous abusons de tout; et puis, nous nous plaignons !

Vous pourriez, en ce point, avoir raison peut-être. Mais qu'on a droit, d'ailleurs, de se plaindre ! est-on maître Par exemple, d'avoir de la fortune ?

M. DE PLIN VILLE

Non :

Mais le pauvre, content de sa condition. Est heureux comme nous. Allez, le ciel est juste , Et l'ouvrier actif, le paysan robuste.

Ont aussi leurs plaisirs, plaisirs purs, naturels...

M. DE MORINVAL.

Vous ne croyez donc pas qu'il soit des maux réels !

M. DE PLINVILLE.

Très-peu.

M. DE MORINVAL.

Nos passions, ennemis domestiques.

Ne sont donc, selon vous, que des maux chimériques ?

M. DE PLINVILLE.

Ah ! fort bien ! vous nommez les passions, des maux ! Sans elles, nous serions au rang des animaux. Il faut des passions, il nous en faut, vous dis-je : Et ce sont de vrais biens, pourvu qu'on les dirige.

M, DE MORINVAL.

Oui ! dirigez l'amour.

M. DE PLINVILLE.

Pourquoi non ? sentez-vous Ce qu'un amour honnête a de touchant, de doux?

142 L'OI'TIMISTI-:.

Quel plaisir craltendrir la beauté que Ton aime.

Et de s'aimer encore en un autre soi-même !

De !... J'en aurais parlé bien mieux à vingt-cinq ans.

Hélas ! j'ai, sans retour, passé cet heureux temps...

Mais un bien vient toujours nous tenir lieu d'un autre :

L'amitié me console, et je bénis la nôtre.

M. DE MORINVAL.

Vous nous parlez ici d'amour et d'amitié.

De nos affections ce n'est pas la moitié.

Ne comptez-vous pour rien l'avarice sordide,

L'ambition, l'envie et la liaine perfide ?

Vous, monsieur, qui peignez toutes choses en beau,

Je vous défie ici d'égayer le tableau.

M. DE PLIN VILLE

Oui, ces noms sont affreux, mais les choses sont rares. Au siècle où nous vivons, il est fort peu d'avares. D'envieux, dieu merci, je n'en connais pas un : La haine enfin n'est pas un vice très-commun. L'ambition, peut-être, est un peu plus commune ; Mais soit qu'elle ait pour but les honneurs, la fortune, C'est un beau mouvement qui n'est pas défendu : Souvent, loin d'être un vice, elle est une vertu. Chaque chose a son temps. L'enfance est consacrée Aux doux jeux ; la jeunesse à l'amour est livrée. Et l'âge mûr au soin d'établir sa maison. Croyez-moi, le bonheur est de toute saison.

M. DE MORINVAL.

Vous allez voir qu'il est aussi dans la vieillesse !

M. DE PLIN VILLE

Sans doute, Morinval. Ainsi que la jeunesse. A le bien prendre, elle a ses innocents plaisirs. C'est l'âge du repos, celui des souvenirs. J'aime à voir d'un vieillard la vénérable marche, Les cheveux blancs ; je crois revoir im patriarche. Il guide la jeunesse, il en est respecté; Il raconte une histoire et se voit écouté.

M. DE MORINVAL.

Et tout cela finit?

ACTK III, se KM-: IX. 143

M. DE PLINVILLE.

Mais... par la dernière lieure.

Je suis né, Morinval ; il faut donc que je meure. Eh bien! tranquille et gai jusqu'au dernier instant, Comme je vis heureux, je dois mourir contenl.

M. DE MORINVAL.

Et moi... Car à mon tour, il faut que je réponde, Et que par mille faits, enfin, je vous confonde. Je vous soutiens, morbleu! quMci-bas tout est mal, Tout, sans exception, au physique, au moral. Nous souffrons en naissant, pendant la vie entière, Et nous souffrons surtout à notre heure dernière. Nous sentons, tourmentés au dedans, au dehors, Et les chagrins de Pâme, et les douleurs du corps. Les fléaux avec nous ne font ni paix ni trêve : Ou la terre s'entr'ouvre, ou la mer se soulève. Nous-mêmes, à Tenvi, déchaînés contre nous, Comme si nous voulions nous exterminer tous. Nous avons inventé les combats, les supplices, C'était peu de nos maux, nous y joignons nos vices. Aux riches, aux puissants Pinnocent est vendu. On outrage Thonneur, on flétrit la vertu. Tous nos plaisirs sont faux, notre joie indécente : On est vieux à vingt ans, libertin à soixante. L'hymen est sans amour, Tamour n'est nulle part. Pour le sexe on n'a plus de respect ni d'égard. On ne sait ce que c'est que de payer ses dettes. Et de sa bienfaisance on remplit les gazettes. On fait de plate prose et de plus méchants vers. On raisonne de tout, et toujours de travers ; Et dans ce monde enfin, s'il faut que je le dise, On ne voit que noirceur, et misère, et sottise.

M. DE PLINVILLE.

Voilà ce qui s'appelle un tableau consolant! Vous ne le croyez pas, vous-même, ressemblant. De cet excès d'humeur je ne vois point la cause. Pourquoi donc s'emporter, mon ami, quand on cause? Vous parlez de volcans, de iiaufrave.. . Ehl iiiun cher,

Demeurez en Touraine, et n'allez point sur mer. Sans doute, autant que vous je déteste la guerre; Mais on s'éclaire enfin, on ne Taura plus guère. Bien des gens, dites-vous, doivent : sans contredit, Ils ont tort ; mais pourquoi leur a-t-on fait crédit? L'hymen est sans amour? Voyez dans ma famille. L'amour n'est nulle part? Demandez à ma fille. Les femmes sont un peu coquettes? ce n'est rien : Ce sexe est fait pour plaire : il s'en acquitte bien. Tous nos plaisirs sont faux? mais quelquefois, à table, Je vous ai vu goûter un plaisir véritable.. On fait de méchants vers ? eh ! ne les lisez pas. Il en paraît aussi dont je fais très-grand cas. On déraisonne? eh oui, parfois un faux système Nous égare... Entre nous, vous le prouvez vous-même. Calmez donc votre bile ; et croyez qu'en un mot, L'homme n'est ni méchant, ni malheureux, ni sot.

M. DE MORINVAL.

Fort bien! Cette réponse est très-satisfaisante.

M. DE PLINVILLE.

Eh! je ne réponds point, mon ami; je plaisante. Car, si je répliquais, nous ne finirions pas; Et ce serait matière à d'éternels débats. Pardon, de disputer vous avez la manie ; Oui, vous semblez goûter une joie infinie A ces tristes tableaux: d'honneur! vous affectez De voir tous les objets par leurs mauvais côtés.

M. DE MORINVAL.

Ah! j'ai grand tort!...

M. DE PLINVILLE.

Peut-être; oui, celui d'être extrême, Et surtout de juger en moi comme un système. Ce qui n'est que l'effet d'un heureux naturel. Qu'on peut blâmer, dont moi je rends grâces au ciel. Je n'ai point cet esprit de fiel et de critique : Simple, et me piquant peu de vaste politique, Je supporte les maux, je savoure les biens : J'en jouis, à la fois, poi^r moi-même et les miens.

ACTli III, SŒSE X. IKi

Car mes soins ne pouvant embrasser tous les hommes. Je tâche, ici du moins, que tous tant que nous sommes, Goûtions la paix, Taisance et le bonheur..., bonheur Que je trouve surtout dans le fond de mon cœur.

M. DE MORINVAL.

Je vois bien qu'avec vous je n'ai plus qu'à me taire. Gardez, monsieur, gardez votre heureux caractère.

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