DE L'ÉDITION DE
On l'a dit avec raison : l'Histoire d'un Homme de Lettres est, à peu de chose près, tout entière dans ses Ouvrages. Ce qu'il serait tenté d'y ajouter est indifférent pour la plupart de ses lecteurs : l'importance qu'un Auteur met tout naturellement à l'historique de ses compositions, aux moindres événements de sa vie, n'est pas la mesure de l'intérêt que le Public peut y prendre. Voilà ce que je me suis dit en commençant cette Préface, qui même n'aurait peut-être pas eu lieu, si, pour l'amour de l'Art, je n'avais cru devoir faire, en quelque sorte, l'Examen critique de mes Pièces. J'en ai, il est vrai, retouché plus d'une, et j'ai fait disparaître les fautes les plus saillantes : mais il en est que je n'ai pu corriger ; tant elles tenaient intimement à l'ouvrage h J'en ferai l'aveu, du moins ; c'est quelque chose : quelquefois aussi je me justifierai ; je défendrai tel passage qui, je crois, a été censuré injustement : cela est de droit naturel : ne faire que se critiquer aurait je ne sais quoi d'affecté , et l'affectation gâte tout.
1. J'ai suf'piiiné toutes les préfaces particulières, excepté celle de VOptimiste. (6. d'H.)
Mais je me suis bien promis de ne point abuser du motif de cet examen, et de ne pas m'en faire un prétexte pour occuper trop longtemps le Public de ce qui m'est -personnel : et pour rassurer mon Lecteur dès le premier mot, je lui fais grâce d'un long détail, confié depuis longtemps au papier ', sur les diverses métamorphoses qu'a essuyées mon Inconstant ; je ne parlerai que de la dernière.
Quoique V Inconstant ait réussi, cependant le cinquième acte n'a jamais fait plaisir. Vingt fois, je changeai le dénoùment, sans en rencontrer un qui satisfit le Public ni moi-même. Enfin, j'ai essayé de réduire la Pièce en trois actes, et je m'en sais bon gré. Quelques personnes m'ont désapprouvé : mais moi, qui déférai sii^ouvent à leurs avis, je n"ai pu me rendre cette fois. Je suis convaincu qu'elles ne regrettent l'ancien Inconstant que par l'effet de l'habitude. On me blâmerait avec raison peut-être, s'ilm'en eût coûté le sacrifice d'une seule scène intéressante : mais je n'ai pas même perdu un vers heureux. J'ai conservé tout ce que le Public avait goûté. Ma Pièce finit maintenant à son vrai point, c'est-à-dire au
1. Je ne puis cependant me refuser la satisfaction de dire l'obligeant, l'aimable intérêt qu'a pris M'"= Campan au sort de ce premier ouvrage. C'est elle qui l'a fait jouer à Versailles.
Mais cet Inconstant...^ et j'aime à l'avouer, je n'aurais pu eu attendre la représentation avec une aussi longue patience, sans tes soins, sans ta tendresse vraiment paternelle, ô bon Maurice Léves(iue *, généreux et modeste ami !
Pour ma respectable amie, M'"<^ Duvi\icr, ce n'est pas seulement ^Inconstant qui lui est redevable; ce sont tous mes autres ouvrages, c'est ma vie entière qui lui doit ses plus douces, ses plus pures consolations.
* AntiHir lie quok|uo!s ouvriUicd d Histoir»? et de Morale, trcs-cslimables, noliunmcnt le Prve-Iitslttuteuv.
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moment où Florimoud apprend que sa nouvelle maitresse est mariée. Alors, il abjure tout attachement exclusif pour une seule femme, et fait vœu de les aimer toutes. Ces vers, qui n'étaient pas môme la fin du quatrième acte, terminent plus convenablement ma Comédie. En un mot, si j'ai eu tort de faire ce changement, le Public m'a absous. Jusqu'alors, il n'avait que supporté le cinquième acte : à présent, la Pièce toute entière parait l'amuser.
S'il fut un moment où mes amis devaient me critiquer, c'était quand j'osai traiter un tel sujet. Il fallait être jeune (mais quoi? mes amis étaient jeunes aussi), sans expérience, et presque sans réflexion, pour ne pas sentir que V Inconstant n'était point susceptible d'une intrigue attachante, que le principal, disons mieux, l'unique personnage, pouvait amuser, mais intéresser, jamais, et qu'un bon dénoùment était impossible. — Hé bien ! même en vieillissant, je ne me repens point du tout de ce début à Vétourdie ; et tout en sentant les fautes presque inévitables de cette Comédie, je ne suis pas fâché de l'avoir faite. J'avouerai, quoique j'en sois l'auteur, que j'y trouve de la gaieté, assez de verve, un dia-logue vif et facile : il est aisé d'y reconnaitre un jeune Poëte, qui a mis dans son coup d'essai le peu qu'il avait de talent, tout soi-même ; c'est un premier amour.
Depuis, j'ai un peu changé sur la route. L'Optimiste déjà l'annonçait. L' Inconstant avait fait rire franchement : on sourit seulement à V Optimiste. C'est pourtant celui de mes Ouvrages qui eut le plus de succès dans sa nouveauté. Le caractère principal excita une émoti(jn douce : l'action n'était pas bien forte, ni les situations très-attachantes ; mais elles
suffirent pour conduire la Pièce jusqu'au dénoùment, qui en général fit plaisir. Le style a moins de verve, et le dialogue moins de rapidité que dans V Inconstant ; mais les vers sont naturels, et quelques-uns partent du cœur : en un mot, si ce n'est pas une bonne, une franche Comédie, c'est peut-être un Ouvrage agréable.
On a fait contre le but moral de V Optimiste une Préface... étrange, pour ne rien dire de plus. Je n'y répondis point dans le temps, persuadé que mon Ouvrage se défendait lui-même, sous ce rapport * ; et maintenant que fauteur de cette critique ne vit plus, on juge bien que je m'interdirai plus que jamais toute réplique qui lui serait personnelle. Je ne veux me ressouvenir que de son talent, qui était mâle, énergique, et dont il nous reste, entr'autres, un gage distingué. Mais il me sera permis, ou plutôt je me dois à moi-même, de justifier mes intentions, qui étaient honnêtes et pures.
Si M. de Plinville était ce qu'on appelle un homme à systèmes, on pourrait examiner jusqu'à quel point celui-ci serait dangereux à propager : il serait à craindre peut-être que l'on ne s'en prévalût, que Ton n'en abusât pour s'aveugler sur les torts des hommes, ou s'endurcir sur leur misère. Mais ici rien de tel : cet Optimisme, ou plutôt l'habitude d'être toujours content (car c'est là le second titre, le vrai titre de l'ouvrage), n'est pas même une opinion chez le bon Plinville ; c'est un sentiment ; ou plutôt, c'est l'effet d'une heureuse organisation. Ne fîiisaut, à chaque
1. Tu voulus y répondre, loyal, trop sensible Chabanon ! et j'eus bien de lu peine à t'en empêclier. Que d'autres nianiues d'amitié ne m'as-lu pas données !
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pas, que du bien, il peut ne pas croire au malheur ; pur et loyal, il ignore le vice, et soupçonne à peine le mal ^ ; supportant de si bonne grâce les contradictions, il présume, par instinct, que c'est de même pour les autres une peine légère : enfin, ce n'est point un philosophe ; c'est un bon homme : en l'attaquant ainsi à toute outrance, on lui a fait, d'un côté trop d'honueur ; mais de l'autre, on l'a traité avec bien de l'injustice : quoique je me sentisse sans reproche à cet égard, je n'en ai pas moins été blessé jusqu'au fond du cœur.
Je ferai pourtant quelques aveux : car, si injustement que l'on soit accusé, calomnié même, .que l'on s'examine bien, et l'on trouvera presque toujours quelque faible qui a fourni un prétexte, donné prise à la critique. Avec les meilleures vues du monde, je puis avoir quelquefois passé le but. J'ai mis dans la bouche de l'Optimiste des saillies que je croyais plaisantes, que maintenant je trouve exagérées ; telles que ce trait : ce Bon ! il ne meurt personne ^; » et autres semblables. En cela, j'ai eu tort : Rien de heau que le vrai, a dit notre maître. Le même Plinville peut dire, en parlant des gronderies de sa femme : « Son humeur parfois me divertit; » mais il pourrait se dispenser d'applaudir sans cesse à ses boutades, et d'obéir à ses moindres ordres, comme un enfant. En général, sa patience va très-loin : il est un peu trop bon homme aussi ^. J'ai tâché d'effacer
1. J'ai développé cette idée dans quelques passages nouveaux, intercalés dans le corps de l'ouvrage.
2. Je m'accuse de ce mot , même après l'avoir remplacé par un plus juste.
3. Il est à souhaiter que les acteurs qui seront chargés du rôle
quelques-unes de ces taches ; mais il en rcsle encore.
Cependant, tel qu'il est, avec toutes ses imperfections, V Optimiste est encore celui de mes Ouvrages que j'aime le mieux. Sans donner ma prédilection pour règle, j'ose espérer que l'on pourra toujours le voir sans danger, et qu'il consolera surtout plus d'un Lecteur, sans le rendre égoïste.
Les Châteaux en Espagne sont au moins comiques parle titre.
« Qui n'a fait châteaux q\\ Espagne? »
dit le bon La Fontaine, qui, par parenthèse, m'a fourni plus d'un sujet.
Dans cette Comédie, on distingue trop bien, je l'avoue, deux choses, le Caractère et l'Intrigue. La înanie de faire des châteaux en Espagne, de rêmr en Veillant ^ qui est un peu celle de tous les hommeg, remplirait fort bien cinq actes ; mais mon intrigue n'en comportait que trois : je m'explique.
Que dans une famille, où l'on attend un gendre futur (visite annoncée incognito)^ l'on prenne pour lui l'homme aux châteaux, Dorlangc; que celui-ci, jeune, et confiant jusqu'à la présomption, trouve cet accueil tout naturel ; que par son aisance même et sa famiharité, il confirme d'abord dans leur erreur et la fille et le père, celui-ci bon homme, l'autre un peu romanesque ; tout cela est possible, et voici fort bien la matière d'un premier acte. — Que, peu après, i'Vorxilïe, le véritable futur, arrive, et soit reçu réelle -
principal, au lieu de laisser aller ce caractère, le soutiennent au contraire, et par-là corrigent^ en ([uchpie façon, ce (ju'il a decK^fectueux.
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ment comme un simple voyageur ; que, surpris de voir un étranger établi dans la maison, il l'observe, écoute ses confidences, et voie venir tout le monde ; j'admets encore cela, et le second acte peut être piquant.
Mais, de bonne foi. Terreur peut-elle durer longtemps? Chaque mot des deux voyageurs ne devrait-il pas donnner l'éveil, et faire naître un premier soupçon, qui en amenât d'autres ? Est-il naturel que le vrai gendre laisse le champ libre à l'aventurier, qui allait épouser, je crois, sans un trait de lumière qui le frappe, et le décide à faire courir sur les pas de Florville? Non, franchement : non, cela n'est pas vraisemblable. Il est impossible de filer raisonnablement cette méprise pendant cinq actes. C'est pourtant ce que j'ai fait; c'est pourtant ce que le Parterre et les Loges ont applaudi, et applaudissent encore : je pourrais fort bien m'être trompé, moi; mais, en vérité, je ne serai point plus sévère que le Public.
Eh ! pourquoi n'avouerai-je pas que les saillies originales et les riantes descriptions de Dorlange^ que la gaieté naïve de Victor^ qui rit des projets de son maître, et qui en fait lui-même d'aussi extravagants, que plusieurs vers heureux, et un dénoùment assez piquant, qu'enfin... je ne sais quel' agrément répandu dans les Châteaux en Espagne^ ont couvert une grande partie des fautes de la Pièce ? Ce n'est pas le premier Ouvrage, qui, de même que telle personne, ait su plaire avec ses défauts, plus que des beautés correctes, mais froides.
Je ne ferai point à Monsieur de Crac l'honneur d'en parler longuement. C'est une folie de Carnaval, que les vers soutiendront peut-être. On me pardon-
nera cette gaieté, j'espère : ce sont de ces écarts où je ne suis pas tombé souvent.
Bien que je me sois promis de faire grâce au Lecteur et des Mémoires de ma vie, et même des détails relatifs à mes compositions ; j'ose croire que le récit suivant porte avec lui son excuse.
En juillet 1789, je tombai dangereusement malade. Une fièvre brûlante, accompagnée de plus d'un accident, m'avait réduit à l'extrémité. Mon médecin \ et une sœur chérie, n'avaient presque plus d'espérance. C'est dans une telle crise, que, plein de... je ne sais quel Dieu, malade comme la Pytlionisse, j'éclatai, comme elle, en un délire vague, obscur, mais moins extravagant peut-être. Enfin, de scène en scène, j'avais poussé la chose jusqu'à cinq actes, le tout sans rien jeter sur le papier. La joie que j'en ressentis, ranima mes esprits. Une nuit, il m'en souvient, .j'appelle d'une voix faible ma fidèle gouvernante ; je lui demande un bouillon, que j'avale d'uti trait : je me fais apporter encre, plume et papier ; et, sur moii séant, pour la première fois depuis un mois, j'écris, j'écris toute la nuit. Le matin, je me renfonce dans mon lit, et me tiens coi tout le jour. De nuit en nuit, je répète ce jeu; et au bout de douze jours, je dis à Andrieux - : « Mon ami, j'ai fait une
1. Alors, M. Doublet, mon cher et estimable compatriote. Sa perte m'a été bien sensible; mais puis-je encore me plaindre, ayant eu le bonheur de trouver un ami dans l'un de nos plus savants médecins, M. Halle ?
2. Je ne lais que citer ici Andrieux comme témoin : j'en parle plus en détail dans la Préface de V Optimiste. Je crois seulement devoir ajouter que, si son goiit exquis, si la finesse de son tact, m'ont été d'un grand secours , cependant (quoi qu'en ait dit un Homme de Lettres qui ne m'aime pas), mon ami n'a point fait m«s
« Comédie en vers et en cinq actes. t> Il me croit au dernier degré du transport. Je soulève mon drap, et lui fais voir et toucher un monceau de papiers ; je lui donne un feuillet, qu'à peine il peut déchiffrer : alors, je retrouve la parole, et je lui déroule ma Pièce, scène par scène, au point de Tépouvanter. Il appelle sœur et médecin, et leur fait part de cette espèce de prodige. On peut juger de leur étonnement. En douze autres jours, je mets tout mon griffonnage au net, travail plus difficile que le premier. Je retombai malade ; mais j'avais livré à mon ami une Comédie en cinq actes, qui était le Viaux Célibataire, bien imparfait sans doute, puisqu'il l'est encore à présent : mais le personnage du Vieillard s'annonçait déjà ; le caractère de madame Evrard était, sinon développé, au moins tracé assez fortement ; et la scène si folle des Cousins^ était précisément telle qu'elle est. La chose est étrange, incroyable, impossible même, d'accord : mais, comme dirait Sosie,
« Ello ne laisse pas que d'être. »
Le succès de cet Ouvrage me dispense d'en révéler même les défauts, qui ne l'ont pas empêché de réussir. Que n'en ai-je pu faire seulement une pareille ! Hélas ! j'ai été depuis bien souvent malade : je le suis même encore, au moment où je fais ce récit ; mais les maladies ne me rapportent plus autant.
vers*. Ils en vaudraient mieux sans doute : mais, depuis V Inconstant jusqu'aux Riches, j'ai toujours fait ma besogne moi -môme. Au reste, Andrieux, par une déclaration aussi prompte que loyale, avait d'avance rendu cette note à peu près inutile : et pourtant, comme disent les Commentateurs, ma note subsiste.
* J'en excepte la seconde scène du second act; de l'Optimiste. Voyez la Préface de cette Pièce.
C'est dans un moment de langueur que je composai les Artistes. Ils se sont ressentis de cette disposition. La Mélancolie semble les avoir inspirés, mauvaise conseillère pour un Poëte comique! Il eût mieux valu, cette fois, souffrir et se taire. Cependant l'ouvrage n'était pas sans intérêt. Le Peintre offrait quelques traits du Bemo Idéal ^ ; son père, le bon vieux Cultivateur, était un personnage assez comique; il y avait dans l'intrigue et dans le dénoùment, une sorte de charme : enfin, telle même qu'elle était, la Pièce, froidement accueillie le premier jour, se releva assez bien depuis ; et si elle fut interrompue à la treizième représentation, cela tint à des circonstances étrangères à l'Ouvrage.
Aussi, je regrettais toujours un peu ces Artistes, comme on chérit souvent de préférence un enfant faible et délicat. J'avais recueilli les suffrages ; j'y ai joint mes propres réflexions : j'ai reconnu que la Pièce était trop longue (quoique déjà réduite à quatre actes), que l'action, attachante mais légère, était noyée dans d'éternels détails sur les Beaux-Arts, que mes trois amis avaient, à peu près, le même ton, la même physionomie, et étaient presque parfaits tous trois, ce qui est un vice réel dans toute composition dramatique. Mais, en m'avouant ces défauts, je sentis qu'il était possible de les faire disparaître, et je l'ai essayé. D'abord, j'ai resserré la Pièce en trois actes (coupe plus naturelle qu'on ne le croit) ; et tous trois se passent dans l'atelier du Peintre, unité bien favorable à Tillusion ! Ensuite. . . mais à quoi bon dé-
1. J'ai eu bien à me louer, à cet égard, des conseils et de la complaisance do l'ostimablo M. ^"incent, moi» confrère à l'Iustitui. ?,;i a bien voi*li me consacrer son pinceau.
tailler d'avance ce que je vais mettre sous les yeux du Public? Il me suffit de dire que j'ai fait de mou mieux et que, de ce travail assez considérable, il résulte une Comédie presque neuve. 11 m'eût été plus agréable de l'essayer sur la Scène, avant de la faire entrer dans mon Édition : mais, craignant d'attendre en vain pour cette Pièce, comme pour tant d'autres, je commence par la faire imprimer. Si elle obtient le suffrage du Lecteur, j'aurai reçu ma récompense.
J'ai eu plus de mérite peut-être à retoucher les Mœurs du Jour^ dont le succès avait été moins contesté. Mais ce succès ne m'avoit jamais fait entièrement illusion. Au plus fort même des représentations, je remarquais que la Pièce paraissait longue, ce qui est toujours un tort. — Gomme les Mœurs dit Jour ont été souvent interrompues, et que même elles n'ont pas été jouées depuis plus de deux ans , j'ai profité de cet intervalle pour la retoucher. Élaguer a été ma plus grande tâche, qui pourtant en a entraîné quelques autres. J'ai adouci quelques traits un peu lestes dans la bouche du cousin et du séducteur, surtout de madame Verseuil, plus dangereuse amie de la jeune femme ; j'ai abrégé, en plus d'une scène, les discours un peu longs de madarne Euler ; et j'ai rendu, je crois, le rôle du Frère plus intéressant encore : c'est lui qui, sauvant jusqu'à la fm sa sœur imprudente et chérie, la préserve des dangers qui l'attendaient à la sortie du Bal. Dès lors, la Pièce méritera plus que jamais le titre du Bon Frère, que je lui avais donné d'abord, et que je lui rends. Dans mon ancien plan, le Frère faisait tout : le Mari ne paraissait point , ce que je sentais être plus convenal)lo. Quelques amis furent d'un avis contraire : je
les combattis, moins par des raisons que par le sejitiment : ils insistèrent; je craignis de m'être trompé, et je cédai. Les conseils sévères de mes amis, et, je puis dire, ma docilité assez rare, m'ont été souvent très-utiles, mais, quelquefois aussi, je n'aurais pas mal fait d'en croire mon instinct.
Quoi qu'il en soit, voici encore un travail, ingrat et peu brillant, que je soumets au Public. Mais, quelque soin que j'aie apporté à la retouche de cette Pièce et des Artistes, je ne m'aveugle point sur le résultat d'une besogne où le courage et la patience ne remplacent jamais la verve qu'imparfaitement. Puisse-t-on y reconnaître, au moins, mon désir de mieux faire !
Je viens de parcourir les sept Pièces de moi restées au Théâtre Français, et je crois lès avoir examinées avec assez d'impartialité. Quant aux trois que j'ai données depuis au Théâtre Louvois •, il suffira d'une analyse plus rapide encore.
Je m'arrêterai peu sur Malice four Malice. Le second acte offre des situations assez piquantes : c'est l'un des plus gais que j'aie faits, peut-être. Mais l'exposition qui remplit presque tout le premier acte est lente et froide et le troisième tient un peu de la charge. Cela eût pu faire, je crois, un fort joli acte. Nous devrions nous ressouvenir queT^^jon^ de Contradiction fut d'abord en cinq actes, puis en trois, et que, ré-duit à un seul, c'est le chef-d'œuvre de Dufresn}^ et l'une des meilleures petites Pièces du Répertoire Français.
Il Veut Tout Faire, Comédie Épisodique en un
1. Maintenant Théâtre de l'Impératrice, dirigé par M. Picard (1805).
acte, mériterait un reproche tout contraire. Ce sujet eût exigé plus de développement : il aurait suffi à trois actes, pour le moins. Que résulte-t-il de mon travail? Que je n'ai qu'indiqué un homme affairé; que la scène de raisonnement, qui, mieux préparée, aurait pu paraître intéressante, se trouve ici à l'étroit; et qu'enfin, le dénoûment est brusque et produit peu d'effet. Mais il me sera permis de dire que c'est une de mes Pièces les mieux écrites. Une singularité assez piquante, c'est que mes deux Comédies en un acte, celle-ci et Monsieur de Crac, sont peut-être, 3iY)vèsYIiiconsta7it, ce que j'ai de plus soigné pour le style. Cela ne viendrait-il point de ce que la patience de l'écrivain n'a pas le temps de se lasser, ni sa verve de se refroidir?
J'ai gardé pour la fin le Vieillard et les Jeunes Gens, bien qu'ils aient précédé le petit acte d'i/ Veut Tout Faire. C'est, je l'avouerai, une de mes Pièces favorites : et j'y suis d'autant plus attaché, qu'en me donnant un rapport plus intime avec Picard, elle me l'a fait mieux apprécier encore, et que j'appris, alors, à chérir, à estimer de plus en plus la personne, moi qui avais si souvent applaudi à l'Auteur, avec tout Paris ! Je m'arrête à regret, en un sujet aussi agréable ; mais mon É pitre dédicatoire du Vieillard et les Jeimes Gens dira le reste, et je ne veux point séparer ones trois Amis.
Le Vieillard, n'est pas une Comédie bien forte, bien dramatique : plus d'un personnage accessoire y est à peine esquissé : mais celui de M. de Naudé, est, j'ose le dire, un assez bon modèle à offrir à nos jeunes gens. L'intrigue est légère ; mais elle attache, et se dénoue d'une manière simple et intéressante.
Le style eu est pur et la morale saine, sans austérité ni pédantisme : enfin l'Ouvrage a du naturel, de la vérité ; et, comme il est possible que Les Riches * ne soient jamais joués, et qu'alors, je. puis regarder Le Vieillard et les Jeunes Gens comme ma dernière Pièce de Théâtre, je me repose avec quelque douceur sur cette fm, assez heureuse, de mes travaux.
Il me reste à dire un mot des Poésies Fugitives qui terminent cette Collection.
M'étant permis, trop souvent peut-être, de petits Vers dans mes loisirs, et n'aj^ant pu me résoudre à en faire entièrement le sacrifice, au moins les ai-je revus avec une attention scrupuleuse. J'en ai retranché plusieurs, et j'ai corrigé soigneusement presque tout ce que j'ai conservé. Car c'est ici qu'il falloit çtre sévère. Le Public a prononcé sur les Pièces de Théâtre ; mais il ne juge pas la plupart des Poésies légères, dont les unes, se glissant dans des Recueils Périodiques, passent à la faveur de la foule, les autres, lues à des Auditeurs bien disposés, sont écoutées sans conséquence et souvent applaudies par politesse. Encore, malgré tant de soins, malgré cette rigueur envers soi-même, qui rappelle le vers de La Fontaine,
« Tout père frappe à côté, n
je ne puis me dissimuler que ces Opuscules sont un peu négligés, bien voisins de la simple conversation et dignes à peine du nom de Poésies. Mais enfin, ces
1. Cette Pièce n'étant point encore connue du Public, je ne nie permettrai à son sujet aucune réflexion : je soumets Les JRic/ws ;iu jugcinont du Lecteur, sans chercher à le prévenir.
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bagatelles sont presque toutes dialoguccs : c'est encore de la Comédie dans de plus petits cadres : c'est là que nous nous peignons le plus fidèlement : notre esprit y parle moins que notre cœur et le Lecteur aime quelquefois à reconnaître, dans ces épanchements naïfs et familiers d'un Écrivain, son cachet, son caractère, et comme sa physionomie.
Je ne puis laisser échapper cette occasion de remercier la portion pure et respectable du Public pour qui seule j'ai travaillé, et à qui seule aussi j'offre ce Recueil de mes Ouvrages ; de la remercier, dis-je, de l'intérêt, de l'indulgence, et j'ose ajouter de l'estime qu'elle m'a témoignée plus d'une fois. J'ai tâché do justifier sa bienveillance en redoublant de zèle et d'efforts, autant qu'il m'a été possible : car de fréquentes maladies, et une mélancolie presque habituelle, ne m'ont pas permis de faire tout ce que je voulais, ... et, je le sens, tout ce que j'aurais pu. Heureux du moins, trop heureux d'avoir recueilli, pour fruit de mes travaux, le suffrage des gens de bien, les douceurs de l'amitié, et, ce que je préfère à la célébrité, une réputation pure !
COLLIN d'IIaRLEVILLE.
H) août 1S():j.
KINGONSTANT
COMÉDIE EN TROIS ACTES ET EN VERS Représentée , pour la première fois, le 13 juin 1786.
« Il tourne au premier vent, il tombe au moindre choc ; « Aujourd'hui dans un casque, et demain dans un froc. •
BoiLEAU, sat. 8.
PERSONNAGES
Florimond, rinconstant.
Éliante, jeune veuve anglaise.
M. DoLBAN, oncle de Florimond.
Lisette, suivante d'Éliante.
Grispix. valet de chambre de Florimond.
M. Padrige, riiôte.
La scène est à P;iris, dans un liôtol garni a\)pc\é V Hôtel (Je Brest.
UINCONSTANT
COMÉDIE
Le théâtre, pendant toute la pièce, représente un salon.