‹ Théâtre de Collin d'Harleville (volume 2)Chapitre 184 sur 340 · SCÈNE VIL M. D'ORLANGE, VICTOR · texte numérisé non relu

SCÈNE VIL M. D'ORLANGE, VICTOR

N. B. Victor est déjà entré sur la scène, et sans ôtre vu, a écouté, depuis ces mots : Le capitan pacha, etc.

VICTOR se prosternant.

Sultan !

M. d'orlange

Eh bien ! qu'est-ce ?

Que veut-on ?

VICTOR

Au sérail on attend ta hautesse...

M. d'ORLANGE, se croyant encore le grand-seigneur.

Quel est Taudacieux ?. . .

VICTOR

La sultane, à Tinstant, Va servir le café, le sorbet. Elle attend.

M. d'orlange.

Eh mais !... c'est toi, Victor. Malheureux! tu m'éveilles.

VICTOR

C'est dommage ; en rêvant, vous faites des merveilles. Je suis un criminel; je vous ai détrôné. Pardon. Aussi jamais s'est-on imaginé...?

M. d'orlange.

Eh ! Victor, chacun fait des châteaux en Espagne : On en fait à la ville, ainsi qu'à la campagne; On en fait en dormant, on en fait éveillé. Le pauvre paysan, sur sa bêche appuyé, Peut se croire, un moment, seigneur de son village. Le vieillard, oubliant les glaces de son âge, Se figure aux genoux d'une jeune beauté, Et sourit ; son neveu sourit de son côté, En songeant qu'un matin du bonhomme il hérite. Telle femme se croit sultane favorite ; Un commis est ministre ; un jeune abbé, prélat ; Le prélat... Il n'est pas jusqu'au simple spldat,

Qui ne se soit un jour cru maréchal de France ; Et le pauvre, lui-même, est riche en espérance.

VICTOR

Et chacun redevient Gros-Jean comme devant.

Eh bien! chacun, du moins, fut heureux en rêvant. C'est quelque chose encor que de faire un beau rêve. A nos chagrins réels c'est une utile trêve. Nous en avons besoin : nous sommes assiégés De maux, dont à la fm nous serions surchargés, Sans ce délire heureux qui se glisse en nos veines. Flatteuse illusion! doux oubli de nos peines! Oh ! qui pourrait compter les heureux que tu fais ? L'espoir et le sommeil sont de moindres bienfaits. Délicieuse erreur ! tu nous donnes d'avance Le bonheur, que promet seulement l'espérance. Le doux sommeil ne fait que suspendre nos maux ; Et tu mets à la place un plaisir : en deux mots. Quand je songe, je suis le plus heureux des hommes: Et dès que nous croyons être heureux, nous le sommes,

VICTOR

A vous entendre, on croit que vous avez raison. Un déjeuné pourtant serait bien de saison ; Car, en fait d'appétit, on ne prend point le change ; Et ce n'est pas manger que de rêver qu'on mange.

M. d'orlâxge.

A propos... il raisonne assez passablement.

Il sort.

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