‹ Théâtre de Collin d'Harleville (volume 2)Chapitre 217 sur 340 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

LES MÊMES, SAINT-BRICE, toujours froid et ca'me. M. DE CRAC, à Saint-Brice.

Avec moi que n'etes-vous venu, Monsieur ?

SAINT-BRICE

Vous avez fait la chasse la plus belle !

M. DE CRAC

Oui vous a dit cela ?

SAINT-BRICE

Du jour c'est la nouvelle.

M. DE CRAC

Non, j'ai tué fort peu ; tout au plus trois lévreaux. Autant de cailles, oui, peut-être dix perdreaux; Au lieu que très-souvent j'en rapporté cinquante.

SCKNE IX. 295

VERDAG.

Monsieur nous racontait une histoire piquante, D'un lièvre et d'un perdreau tués en même temps. L'un sur l'autre tombés.

M. DE CRAC, à Saint-Biicc.

Vous l'entendez ?

SAINT-BRICE

J'entends.

Ce fait est, après tout, le plus simple du monde. Un jour le temps se couvre, et le tonnerre gronde : Il éclate enfin, tombe....

YERDAC.

Où?

SAINT-BRICE, froidonient.

Dans mon bassinet ; Le fusil part, et tue un lièvre qui passait.

FRANCHEVAL.

Cette aventuré-ci mé semble encor plus rare.

VERDAG.

Mais l'autre est plus plaisante ; et puis lé varron narre Avec certaine grâce, avec un goût, un tact... Connu dé peu dé gens.

M. DE CRAC, un peu piqué.

Surtout je suis exact.

VERDAG.

Voilà lé mot ; César, d'étonnante mémoire.

Dieu mé damne ! n'a pas mieux conté son histoire.

M. DE CRAC

Peut-être riez-vous ; mais j'ai dessein, mon cher, Dé mettre par écrit la mienne, cet hiver.

VERDAG.

D'avance je souscris.

M. DE CRAC

Mais les races futures Pourront-elles jamais croire à mes aventures ?

296 M. DE CRAC

Il m'en est arrivé dé bizarres, partout,

Dans ma terre, en voyage, à la guerre surtout,

SAINT-BRICE

Ah ! vous avez servi ?

M. DE CRAC

Sans doute ; un gentilhomme Doit servir, et surtout quand dé Crac il se nomme.

FRANCHE VAL

Toujours en ce château je vous vis confiné.

VERDAG.

Monsieur parle d'un temps où vous n'étiez pas né.

M. DE CRAC

Oui, j'ai servi très jeune ; et je puis bien vous dire Que je savais mé vattre, avant dé savoir lire.

Ah ! je le crois. Piqué de son air de hauteur, A dix ans, je me bats contre mon précepteur; Je le tue.

VERDAG.

A dix ans ? Moi, je fus moins précoce.

M. DE CRAC, s'animant.

La bataille, pour moi ! c'était un jour dé noce. J'ai vu plus d'une guerre ; allez, je vous promets Que je n'ai pas servi, messieurs, en temps dé paix. Avec Saxe j'ai fait les guerres d'Allemagne, Et je né couchai point dé toute une campagne. Trois fois dans un combat^ je changeai dé cheval. Et j'ai sauvé la vie à notre général.

Il est réconnaissant, il faut que j'en convienne.

SAINT-BRICE

Votre histoire, monsieur, me rappelle la mienne ; J'ai pris seul, en Turquie, une ville d'assaut.

VERDAG.

Tout seul ?

SAINT-BRICE

Oui.

Page 1