‹ Théâtre de Collin d'Harleville (volume 2)Chapitre 27 sur 340 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

FLORIMOND, M. DOLBAN.

M. DOLRAN.

Te voilà!

FLORIMOND

Mon oncle !... Ah! permettez, de grâce... Cher oncle! après un mois, c'est donc vous que j'embrasse!

M. DOLBAN.

Je devais, avant tout, te quereller bien fort, Et n'ai pu m'empêcher de t'embrasser d'abord ; Mais je ne laisse pas d'être fort en colère.

FLOKIMOND.

En quoi donc, par hasard, ai-je pu vous déplaire ?

M. DOLBAN.

En quoi? belle demande ! Avoir un oncle ici,

Et descendre plutôt dans un hôtel garni !

A cette indifférence âurais-je dû m'attendre?

FLORIMOND

Je vous suis obligé d'un reproche si tendre :

Mais cela ne doit pas du tout vous chagriner.

Mon cher oncle, entre nous, j'ai craint de vous gêner ;

Et puis^ je ne suis pas loin de votre demeure,

Et je pourrai vous voir chaque jour à toute heure.

M. DOLBAN.

Tu sais toujours donner aux choses un bon tour. Car, dans ta lettre aussi, tu mets sous un beau jour Ton histoire de Brest et ton double caprice. Jamais, au bout d'un mois, quitta-t-on le service ?

FLORIMOND

Le service, en un mot, n'est point du tout mon fait.

M. DOLBAN.

Va, tu n'es fidt pour rien, je te le dis tout net.

38 L'IxXCONSTANT.

FLORIMOXD.

En quoi voyez-vous donc?...

M. DOLBAN.

En toute ta conduite, En tes écarts passés, en ta dernière fuite ; Et pour trancher ici d'inutiles discours. Tu n'es qu'un inconstant, tu le seras toujours.

FLORIMOND

Inconstant ! Oh ! voilà votre mot ordinaire ! Eh ! c'est pour ne pas être inconstant, au contraire. Qu'on me voit sur mes pas revenir tout exprès : J'aime bien mieux changer auparavant qu'après.

Cette précaution est tout-à-fait nouvelle !

En as-tu moins, sans cesse, erré de belle en belle !

Depuis la robe, enfin, que bientôt tu quittas.

T'en a-t-on moins vu prendre et rejeter d'états?

Tour à tour la finance, et l'église et l'épée...

Que sais-je ? La moitié m'en est même échappée :

Vingt états de la sorte ont été parcourus ;

Si bien qu'un an encore, et je ne t'en vois plus.

FLORIMOND

C'est que je fus trompé, c'est qu'il faut souvent l'être,

C'est qu'il est maint état qu'on ne peut bien connaître,

A moins que par soi-même on ne l'ait exercé :

Ce n'est qu'après l'essai qu'on est désabusé.

J'aurai pu me trouver dans cette circonstance,

Sans être pour cela coupable d'inconstance.

Je goûte d'un état : j'y suis mal, et j'en sors ;

Rien de plus naturel. Quoi ! faudrait-il alors

Végéter sans désirs, sans nulle inquiétude :

Et, stupide jouet de la sotte habitude,

(iarder, par indolence, un état ennuyeux,

N'être heureux qu'à demi, quand on peut être mieux?

M. DOLBA.N.

Tu crois donc rencontrer un bonheur sans mélange ? Hélas ! le plus souvent, que gagne-t-on nu change?

ACTK 1, SC.ÈM-: X. 39

La triste expérience avant peu nous apprend

Que ce nouvel étal n'est qu'un mal ditîerent...

Que dis-je*? Au lieu du bien après ({uoi Ton soupire,

Souvent d'un moindre mal on tombe dans un pire...

Aussi, sans espérer d'en trouver de meilleurs,

Tu quittes un état, pourquoi? pour être ailleurs.

FLORIMOND

Vous mettez à ceci beaucoup trop d'importance.

M'allez-vous quereller pour un peu d'inconstance ?

A tout le genre humain dites-en donc autant.

A le bien prendre, enfin, tout homme est inconstant ;

Un peu plus, un peu moins, et j'en sais bien la cause :

C'est que l'esprit humain lient à si peu de chose !

Un rien le fait tourner d'un et d'autre côté :

On veut fixer en vain cette mobilité :

Vains efforts ; il échappe ; il faut qu'il se promène :

Ce défaut est celui de la nature humaine.

La constance n'est point la vertu d'un mortel ;

Et pour être constant, il faut être éternel.

D'ailleurs, quand on y songe, il serait bien étrange

Qu'il fût seul immobile : autour de lui, tout change :

La terre se dépouille, et bientôt reverdit ;

La lune, tous les mois, décroît et s'arrondit.

Que dis-je ? en moins d'un jour, tour à tour on essuie

Elle froid et le chaud, et le vent et la pluie.

Tout passe, tout finit, tout s'efface : en un mol,

Tout change : changeons donc, puisque c'est notre lot.

M. DOLBAN.

De la frivolité digne panégyriste !

FLORIMOND

N'êtes-vous point vous-même un censmu^ un peu triste?

M. DOLBAN.

D'un oncle, d'un ami je remplis le devoir. Tu te perds, Florimond, sans t'en apercevoir. Espères-tu, dis-juoi. l'avancer duns le monde, Toi qu'on a toujours vu d'une humeiu- vagabonde.

Effleurer chaque état, qui changes pour changer,

Qui n'es dans chacun d'eux qu'un simple passager ?

Digne emploi des talents qu'en toi le ciel lit naître !

Avec tant de moyens de te faire connaître,

Tu seras donc connu par ta légèreté !

Ah ! si tu ne fais rien pour la société,

A l'estime publique il ne faut plus prétendre.

Tremble, et vois à quel sort tu dois enfin t'attendre.

A force de courir, toujours plus loin du but,

Et bientôt de l'état méprisable rebut.

Désœuvré, las de tout, comme à tout inhabile,

De tes concitoyens spectateur inutile,

Tu sentiras l'ennui miner tes tristes jours,

Si l'afîreux désespoir n'en abrège le cours.

FIORIMOND.

Courage, livrez-vous à vos sombres présages; Etalez à plaisir les plus noires images ; Pourquoi? parce qu'on est un tant soit peu léger.

Après un moment de silence.

Quoi qu'il en soit, je crois que je m'en vais changer.

M. DOLBAN.

Bon!

FLORTMOND.

Sérieusement, je ne suis plus le même.

M. DOLBAN.

Depuis combien de temps déjà!

FLORIMOND

Depuis que j'aime.

M. DOLBAN^ ou souriant.

Ah ! fort bien.

FLORIMOND

N'allez pas prendre ici mes discours Pour le frivole aveu de volages amours. Il est passé, le temps des folles nniouretles : Un feu réel succède à ces vaines bluettes. J'aime, vous dis-je, enlin i)our la première lois.

ACTl' I, SCKM': X. il

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