‹ Théâtre de Collin d'Harleville (volume 2)Chapitre 331 sur 340 · L'INSOMNIE · texte numérisé non relu

L'INSOMNIE

Je ne saurais dormir : hé bien, ne dormons pas. Loin de me désoler, de soupirer tout bas, De ma longue insomnie il faut que je profite. Rimons; à ce plaisir, aussi bien, tout m'invite. Je suis fort à mon aise, et dans un bon moment, En cet état de calme et de recueillement Où le vers, s'échappant d'une féconde ^eine, Nettement se conçoit et s'arrange sans peine.

Tout dort autour de moi : tout dort, jusques au vent.

Je n'entends rien, sinon l'horloge du Couvent,

Qui, sans troubler la paix de ces douces demeures,

Retentit dans nos bois. — Elle sonne... quatre heures.

Déjà ? de tout l'hiver, jo n'avais tant dormi;

Car je n'ai si souvent reposé qu'à demi !

La nature, aujourd'hui, doit être satisfaite :

Cinq heures de sommeil ! c'est trop pour un Poëte.

Oui,,rimons jusqu'au jour. Je n'aurai pas besoin

D'aller chercher, je pense, un Apollon bien loin.

J'ai ce bon La Fontaine, ici, dans mon alcôve.

Lassé des importuns, c'est là que je me sauve :

Sous sa protection j'aime à passer la nuit ;

Et son portrait charmant, sitôt que le jour luit,

Est le premier objet que découvre l'Aurore.

Mon œil, en ce moment, ne le voit pas encore :

Mais je sais qu'il est là, tout prêt à se montrer;

Je le touche, il suffit : cela doit m'inspirer.

Ah! oui, bon La Fontaine! oui, ton nom seul m'enflamme.

Dis-moi donc..., car il faut que je t'ouvre mon âme;

0 mon maître chéri ! te serais-tu douté

De ce haut rang d'honneur où te voilà monté ?

Jamais de ton vivant tu ne l'eusses pu croire.

Tu serais le premier étonné de ta gloire.

L'INSOMNIE. io3

Tu ne savais point Tart de te faire valoir :

Poète par instinct, naïf sans le savoir,

Il n'a pas moins fallu que ton rare génie.

Pour que Ton n'ait pas pris au mot ta modestie.

Et Racine ! et Boileau ! couple de beaux esprits,

S'ils revenaient au monde, ô qu'ils seraient surpris,

En voyant de quel nom la Postérité nomme

Celui que, de leur temps, ils appelaient Bon-homme î

Le Bon-homme peut-être a su vous surpasser (1),

Messieurs;... non que je veuille ici vous rabaisser.

De tes sots détracteurs je ne suis point complice,

O Despréaux ! que j'aime à te rendre justice !

Le bon goiït n'eut jamais défenseur plus zélé ;

Jamais en si beaux vers la Raison n'a parlé.

Qui n'admire Andromaque^ Esthei\ Iphigénie,

Tout Racine, en un mot? mais avec leur génie,

Ces rares Écrivains, si purs et si parfaits,

Il le faut avouer, ne m'inspirent jamais

Ce touchant abandon, ce charme inexprimable,

Que j'éprouve toujours en lisant une Fable,

Celle des Deux Bigeons, du Meunier et son fils,

Le Chêne et le Roseau^ Qaro, les Deux Amis,

Surtout les Animaux malades de la yeste,..

Je finirais, je crois, par nommer tout le reste (2) :

Partout, sel, enjoûment, abandon, vérité.

Moins délicats peut-être en leur naïveté,

Même grâce respire en plus d'un charmant conte...;

Car je les ai lus tous; je l'avoûrai sans honte :

Je les lis sans malice, ainsi qu'il les a faits.

Tu ne les faisais point, tes Vers : tu les trouvais ;

Et la Postérité, qui met tout à sa place,

De ces Vers, mieux que toi, sent l'esprit et la grâce.

Hélas ! s'il entendait un éloge pareil,

Il dirait que j'abuse un peu de son sommeil.

i. Tout le monde sait le mot simple et profond de Molière. Le grand homme devina le grand homme.

2. Madame de Sévigné comparait le Kecutil des Fables de La Fontaine avec un panier de cerises, dont on mange d'abord les plus belles, puis de moindres, puis on finit par manger tout.

4o4 POESIES FLGITIVES.

Bon-homme inimitable ! ah ! de grâce, pardonne A ce penchant si doux auquel je m'abandonne... Mais mon appartement, par degrés éclairé, Laisse voir La Fontaine... 0 moment désiré! C'est lui : voilà ses traits, son ingénu sourire : Il va parler ! pour moi, je n'ai plus rien à dire ; Aussi bien, je serais trop hardi, j'en conviens, De hasarder mes Vers, quand j'ai parlé, des siens.

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