‹ Théâtre de Collin d'Harleville (volume 2)Chapitre 332 sur 340 · LA TAIX! LA PAIX · texte numérisé non relu

LA TAIX! LA PAIX

Ahi! ah ! des Vers! voyons : cet homme est-il des nôtres? Ceci fera-t-il suite aux Actes des Ajjôtres"?

— Non, messieurs, bannissez un espoir superflu : Vous nommez un journal que je n'ai jamais lu.

— Monsieur est Démocrate 1 — Oh! non. — Aristocrate?

— Mon Dieu, non, je vous jure; et mon oreille ingrate Ne peut s'accoutumer à tous ces noms nouveaux.

■— Eh! mais, qu'êtes-vous donc, en ce cas? — En deux mots, Un citoyen loyal. — J'en ai Tàme ravie; Mais il faut être, enfin, d'un parti dans la vie.

— Je vous déclare^ moi, que je ne suis d'aucun. Expliquons-nous pourtant : car j'en ai bien pris un ; C'est de vivre avec tous en bonne intelligence; C'est, puisque j'ai besoin moi-même d'indulgence, D'en avoir pour autrui ; sans être indifférent, D'être doux, modéré, surtout très-tolérant ;

De n'être pas surpris qu'ici-bas chacun tienne A son opinion, et de garder la mienne.

— Êtes-vous contre ou pour la Révolution?

— Eh! pourquoi me tenter par cette question?

Je gage qu'avec vous pour peu que je m'explique,

Vous m'allez répliquer... Dieu sait quelle réplique!

Si je veux me défendre, alors vous prendrez feu :

Et moi, je finirai par oublier mon vœu,

Et dans ce long débat qu'un mot aura fait naître.

Par affliger, blesser un bon ami peut-être;

Car j'oserai le dire, et j'en fais vanité,

J'ai des amis, j'en ai d'un et d'autre côté.

Eh ! pourquoi voulez-vous, Messieurs, que je m'expose

A perdre une si douce, une si rare chose?

4o6 POÉSIES FUGITIVES.

Un grand bien^ un beau droit va vous être rendu :

Mais moi, me rendra-t-on Fami que j'ai perdu?

Et d'ailleurs, qui m'oblige à rompre le silence?

Suis-je donc nécessaire au bonheur de la France?

0 que je la plaindrais! mais, grâce au ciel, je croi

Que tout pourra fort bien se terminer sans moi.

Mon inutilité ne manque point d'excuses.

Je cultive en secret le commerce des Muses :

Car on fera des Vers encor, c'est mon espoir.

Fatigués tout le jour, il faudra bien, le soir,

Revenir, tôt ou tard, aux plaisirs doux, honnêtes.

Puis, franchement. Messieurs, grâce au bruit, que vous faites,

Lorsque vous parlez tous, à la fois et si haut.

Je n'ai ni les poumons, ni la force qu'il faut :

On ne m'entendrait point. Tout ce que je puis faire,

C'est d'aller, de venir dans ma petite sphère,

D'adoucir les esprits, de calmer les débats ;

Je m'approche de l'un, et je lui dis tout bas :

« Vous souffrez, vous perdez; mais quoi? vous êtes père:

« Et moi, je perds aussi, je souffre : hé bien j'espère. »

Et lorsque je rencontre un cœur trop ulcéré,

« L'infortuné, me dis-je, est un objet sacré (1) :

« Quand il serait injuste,, il est bien excusable.

a Je suis homme ,2;, et dois plaindre un homme inconsolable».

Je lui laisse exhaler et sa bile et son fiel.

Espérant tout du temps et laissant faire au Ciel.

Je dis à l'autre : « Eh mais, quelle fureur vous pousse?

« Ayez donc une joie et plus calme et plus douce :

tt Supportez le bonheur avec humanité,

« Et montrez-nous qu'au moins vous l'avez mérité. »

Du reste, autour de moi, qu'on murmure, qu'on fronde,

Je vais criant partout : a Ami de tout le monde ! »

Non, en valet poltron, et prompt à s'alarmer.

Mais en homme qui sent le doux besoin d'aimer,

Trouvant très-naturel de chérir ses semblables.

Et, pourvu qu'ils soient bons, les voyant tous aimables.

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