‹ Théâtre de Collin d'Harleville (volume 2)Chapitre 38 sur 340 · ACTE II, SCENE V. m · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE V. m

FLORI.MOND

Eli mais.

CRISPIN, à paît.

Nous y voilà.

FLORIMOND

N'est-ce pas toi ?

Peut-être.

FLORIMOND

Mais oui, c'est toi^ Crispin.

CRISPIN, reprenant sa voix nalurelle.

Non pas, mon ancien maître ; Ce n'est plus lui : Crispin n'était point votre fait ; Il n'était plus le mien, et je m'en suis défait.

FLORIMOND

Es-tu fou ?

CRISPIN

Mais, monsieur, franchement pour vous plaire J'ai d'un peu de folie orné mon caractère. D'abord d'un autre nom j'ai trouvé le secret. Et je me doutais bien que ce nom vous plairait. J'ai, dépouillant ma cape, et mes gants, et ma veste, Pris d'un valet-de-chambre et l'habit et le geste; J'ai mis bas la bottine, et chaussé l'escarpin : Vous voyez bien, monsieur, que ce n'est plus Crispin.

FLORIMOND

Le stratagème est neuf, et ne peut me déplairç.

CRISPIN

Oh ! vous me reprendrez : car je suis votre affaire. J'ai senti que j'avais mérité mon congé ; Mais je suis jeune cncor : j'ai tout à coup changé. De manières, de ton, et presque de visage.

FLORIMOND

Tant mieux.

Crispin, dit-on, s'avisait d'être sage.

Le faquin ! Oh I Lafleur est un franc libertin. C'était un buveur d'eau que ce monsieur Grispin. Le fat ! Lafleur boit sec. J'ai su que Fimbécile, Valet officieux, souple, exact et docile. Courait au moindre signe, et servait rondement. Patience : Lafleur est un bon garnement Qui vous fera par jour donner cent fois au diable. Mais on m'a dit encore un trait plus pitoyable : Il se donnait les airs d'être honnête homme ; fi !

FLORIMOND

Oh ! j'entends que Lafleur le soit.

CRISPIN

Cela suffit.

Eh bien ?

FLORIMOND

Je te reprends. Mais si tu veux qu'on t'aime, Plus de Crispin.

CRISPIN

Parbleu ! n'en parlez plus vous-même.

Parlons plutôt ici, parlons de vos amours. Eliante, monsieur, vous plaît-elle toujours?

FLORIMOND, avec embarras.

Pourquoi me rappeler le nom de cette dame ?

Il m'afflige, et de plus m'accuse au fond de l'âme...

Elle était estimable, et j'en tombe d'accord...

Oh! je ne change pas, et je l'estime encor...

Et tu me fais songer que, dans ce moment même,

Mon oncle, qui toujours suppose que je l'aime,

Fait à ce sujet-là des démarches pour moi...

Mais enfin, à mon âge, est-on maître de soi ?

Que veux-tu ?... De mon cœur je suis la douce pente;

J'aime, Lafleur, j'adore une fille charmante.

CRTSPIN.

Bon!

FLORIMOND

La sœur de Valmont, que je quitte à l'instant.

ACTI-: II, SCK-NK V. .m

GRISPIN.

A tous VOS traits, monsieur, jamais on ne s'attend.

FLORIMOND

Je ne m'attendais pas à celui-ci, moi-même : Nouveau César, je viens, je la vois, et je l'aime.

Crispin.

Et pourrait-on savoir

FLORIMOND

Le voici sans détour.

J'entretenais Valmont de mon nouvel amour. Tandis qu'à ses transports mon âme s'abandonne^ On ouvre... J'aperçois une jeune personne. . Divine ; son maintien, ses grâces, sa douceur, Tout me ravit d'abord. Il l'appelle sa sœur : Moi, j'ignorais qu'il eût une sœur aussi chère : Elle était au couvent quand je connus son frère Elle parla fort peu, mais ce peu me sufiit ; Et je répondrais bien qu'elle a beaucoup d'esprit. Le seul son de sa voix annonce une belle âme : Que te dirai-je enfin de ma naissante flamme ? Elle sortit bientôt, et je l'aimais déjà.

GRISPIN.

Quoi! si vite?

FLORIMOND

Il est vrai qu'un coup d'œil m'engagea ; Mais, vois-tu ? cette chaîne est la mieux assortie : C'est là ce qu'on appelle amour de sympathie: Souvent l'on est d'avance uni sans le savoir. Et l'on n'a, pour s'aimer, besoin que de se voir : Voilà comment ici la chose est arrivée

GRISPIN.

Oui, cette sympathie est assez bien trouvée.

FLORIMOND

Ce n'est pas tout encor. Ils ont quelques instants Parlé tout bas : j'admire et me tais ; mais j'entends

oG L'IiXCONSTANT.

Qu'ils projettent d'aller bientôt à la campagne : « Ali ! (dis-je), permettez que je vous accompagne. « Volontiers (dit Valmont) ; mais pendant quinze jours « Pourras-tu te résoudre à quitter tes amours ? J'insiste, on y consent ; je suis de la partie.

CRisPin.

Courage ! Allons^ monsieur, vive la sympathie !

FLORIMOND

Ail ! Lafleur, quel plaisir je me promets d'avoir !

Pendant quinze grands jours je m'en vais donc la voir,

L'entendre, lui parler^, enfin vivre auprès d'elle.

J'espère, je l'avoue, amant discret, fidèle,

Faire agréer mes soins, mon hommage, mes vœux,

Et peut-être obtenir quelques touchants aveux.

Je crois qu'à la campagne on est encor plus tendre.

Que d'aimer, tôt ou tard, on ne peut s'y détendre.

Bois, prés, fleurs, d'un ruisseau les aimables détours,

Et ce peuple d'oiseaux qui chantent leurs amours,

Tout le charme puissant de la nature entière.

Pénètre, amollit l'àme, et l'âme la plus fière.

Quand on aime une fois, rien ne distrait d'aimer.

On est tout à l'objet qui nous a su charmer.

On ne se quitte plus, comme deux tourterelles...

(Car à chaque pas, là, vous trouvez des modèles).

Promenades, travaux^ plaisirs, tout est commun ;

Et tous deux... mais que dis-je? alors on n'est plus qu'un.

CRISPIN

Vous voilà tout rempli de votre amour champêtre ; Et quelque jour, monsieur, assis au pied d'un hêtre, Je m'attends à vous voir, au milieu d'un troupeau, Soupirer pour Philis, bergère du hameau.

FLORIMOND

Tu ris, mais j'étais fait pour y passer ma vie. Heureux cultivateur, que je te porte envie! Ton air est toujours pur, ainsi que tes plaisirs : Mille jeux innocents partagent tes loisirs.

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