‹ Théâtre de Collin d'Harleville (volume 2)Chapitre 59 sur 340 · L'HOMME TOUJOURS CONTENT · texte numérisé non relu

L'HOMME TOUJOURS CONTENT

COMÉDIE EN CINQ ACTES ET EN VERS Représentée , pour la première fois, le 1'^ février 1788.

Je voudrais ne pas faire une préface trop longue, et cependant j'ai bien des choses à dire. Mon cœur est plein de joie et de reconnaissance ; il a besoin de s'épancher. Que je suis heureux! que j'ai bien sujet de m'écrier avec mon Optimiste, tout est bien! Le Public avait accueilli mon Inconstant avec indulgence, dans l'espoir d'un meilleur ouvrage. Cet ouvrage meilleur, il a cru le trouver dans V Optimiste ; mais je vois bien qu'il attend de moi pour l'avenir quelque chose encore de mieux. Je tâcherai de faire mieux, sans doute ; mais je crains, je l'avoue, de ne jamais rencontrer un sujet aussi intéressant que \ Optimiste, Je puis, je crois, sans qu'on me taxe de vanité, louer ce caractère : ce n'est pas moi qui l'ai inventé ; il s'est présenté à mon esprit, et je l'ai saisi. Quelques personnes ont dit, qu'il n'était pas dans la nature, qu'il n'existait point : on a répondu pour moi, qu'il était possible, au moins ; et cette réponse suffirait. J'ajoute que j'en ai trouvé le modèle dans la maison paternelle. Quand je lus mon manuscrit à ma mère, à mes sœurs, à mon frère, tous reconnurent d'abord mon père. Il lui était plus aisé qu'à

1. Cette Préface est la seule que je conserve de toutes mes Préfaces particulières. On en jugera aisément le motif, en la lisant.

M. de Plinville d'être optimiste. Peu riche, il est vrai, mais jouissant d'une honnête médiocrité, libre, chéri de tout son village, il habitait une jolie maison, que lui-même avait fait bâtir, des bois et des jardins, qu'il avait plantés et dessinés lui-même, et que, dans son enthousiasme, il trouvait aussi beaux que le parc de Versailles, dans une vallée délicieuse, sur les bords de l'Eure, à une demi-lieue du bel aqueduc de Maintenon, de Maintenon, mxa patrie. Il était aimé et caressé du seigneur, de feu M. le Maréchal de Noailles \ qui venait de temps en temps le visiter dans son ermitage. Plus heureux que V Optimiste, il avait une compagne aimable, aussi vertueuse que belle ; il n'avait pas une fille seulement, il en avait six, qui m'ont souvent inspiré, et deux garçons, dont le cadet a seul pu mettre à l'épreuve son caractère, en s'obstinant à suivre un penchant qui n'a été justifié que par Tévénement. Encore, entendait-il louer avec un secret plaisir mes premiers essais semés dans ÏAlmanach des Muses ; et si le Ciel n'eût ravi ce bon père, chargé d'ans et de bonnes actions, il aurait souri peut-être aux descriptions champêtres de l'Inconstant, et se serait attendri en voyant son image dans l'Optimiste.

Ce caractère existait donc. On me dit chaque jour que mille personnes s'y reconnaissent plus ou moins, ou reconnaissent leurs amis. J'ai eu tort peut-être d'intituler ma Comédie l'Optimiste. Ce titre a pu promettre un homme à systèmes, et annoncer Candide mis en action. J'avais prévu d'avance cette objec-

1. Son fils, M. lo Maréchal de Noailles, n'aimait pas moins mon père, comme il aime sa veuve et ses enfans. Il sourit à mos vois : il ne me protège point. Il fait plus, j'oserais presque dire qu'il m'aime»

lion, et c'est ce qui m'avait fait ajouter, ou l'Homme content de tout K Ce n'est pas la seule objection que l'on ait faite contre mon ouvrage. J'aime à croire que toutes ont été dictées par l'amour de l'art : plusieurs sont sans réplique. Je pourrais répondre à quelquesunes ^. J'aime mieux convenir que je n'ai point eu la prétention de faire une Comédie parfaite. Celle-ci serait bien plus défectueuse encore, sans les conseils sages et sévères d'un digne Académicien, recommandable par son goût exquis, par le don heureux de sentir finement, et de s'exprimer avec grâce; d'un Académicien, d'abord mon censeur seulement, puis mon guide, puis enfin mon ami. h'Inconstant lui eut bien des obligations ; V Optimiste lui en a davantage. Il ne veut pas que je le nomme : j'obéis ; mais il se nommera lui-même à la fin de mon Ouvrage ^.

Après lui, un jeune ami m'a été de tous le plus utile. C'est l'Auteur à'A^iaximandre et des Etourdis, cher au Public à ces deux titres, plus cher à mon cœur par ses vertus et par son amitié. Je ne parle pas des vers qu'il m'a prêtés çà et là, et que je lui rendrai en nature à la première occasion ; mais je déclare hautement, qu'il y a dans Y Optimiste une scène toute entière de lui, (celle de Madame deRoselle avec Belfort au second Acte.) Ce n'est pas la moins bonne, assurément ; c'est un enfant adoptif, que je chéris autant que les miens propres.

J'ai fait usage de beaucoup d'autres conseils ; car j'ai le double bonheur d'avoir des amis éclairés, et

1. J'ai craint que le second titre ne fût encore trop général, et je m'arrête à celui-ci : VHomme toujours content.

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