‹ Théâtre de Collin d'HarlevilleChapitre 38 sur 449 · ACTE II, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE V

CRISPIN

Quoi I si vite ?

FLORIMOND

Il est vrai qu'un coup d'œil m'engagea. Mais, vois-tu, cette chaîne est la mieux assortie : C'est là ce qu'on appelle amour de sympathie. Souvent l'on est d'avance unis, sans le savoir. Et l'on n'a, pour s'aimer, besoin que de se voir : Voilà comment ici la chose est arrivée.

CRISPIN

Oui, cette sympathie est assez bien trouvée.

FLORIMOND

Ce n'est pas tout encore. Ils ont quelques instants Parlé tout bas : j'admire et me tais : mais j'entends Qu'ils projettent d'aller bientôt à la campagne : « Ah! dis-je, permettez queje vous accompagne. » (( Volontiers, ait Valmont; mais pendant quinze jours Pourras-tu te résoudre à quitter tes amours ? » J'insiste, on y consent; je suis de la partie.

CRISPIN

Courage. Allons, monsieur, vive la sympathie !

FLORIMOND

Ah ! La Fleur, quel plaisir je me promets d'avoir!

Pendant quinze grands jours je m'en vais donc lavoir,

L'entendre, lui parler, enfin vivre auprès d'elle!

J'espère, je l'avoue, amant discret, fidèle.

Faire agréer mes soins, mon hommage, mes vœux,

Et peut-être obtenir quelques touchants aveux.

Je crois qu'à la campagne on est encor plus tendre,

Que d'aimer tôt ou tard on ne peut s'y défendre.

Bois, prés, fleurs, d'un ruisseau les aimables détours,

Et ce peuple d'oiseaux qui chantent leurs amouts.

Tout, le charme puissant de la nature entière.

Pénètre, amollit l'âme, et l'âme la plus fière.

Quand on aime une fois, rien ne distrait d'aimer :

On est tout à l'objet qui nous a su charmer.

On ne se quitte plus, comme deux tourterelles...

(Car à chaque pas, là, vous trouvez des modèles.)

Promenades, travaux, plaisirs, tout est commun ;

Et tous deux... mais que dis-je? alors on n'est plus qu'un.

CRISPIN

Vous voilà tout rempli de votre amour champêtre! Et quelque jour, monsieur, assis au pied d'un hêtre, Je m'attends à vous voir, au milieu d'nn troupeau.

84 l'inconstant.

Soupirer pour Philis, bergère du hameau.

FLORIMOND

Tu ris, mais j'étais fait pour y passer ma vie.

Heureux cultivateur, que je te porte envie!

Ton air est toujours pur, ainsi quêtes plaisirs;

Mille jeux innocents partagent tes loisirs,

Tu vois mourir le jour et renaître l'aurore ;

Ton œil, à chaque pas, voit la nature éclore ;

Ta femme est belle, sage, et tes enfans nombreux...

Non, ce n'est plus qu'aux champs que l'on peut être heureux.

CRISPIN

Au moins n'espérez pas que La Fleur vous imite :

Le diable était plus vieux quand il se fit ermite.

Et puis, vous connaissez le bon monsieur Dolban :

Dounera-t-il les mains à votre nouveau plan.

Lui, qui pour l'autre hymen (car c'est vous qui le dites)

S'occupe> en ce moment, à faire des visites?

Eh ! que m'importe ? aussi pourquoi se presser tant?

Voyez, ne pouvait-il différer d'un instant?

Voilà comme est mon oncle ; il prend tout à la lettre :

Jamais au lendemain on ne l'a vu remettre.

Et puis il aime fort ces commissions-là,

Négociation, demande, et cœtera ;

11 croit en ce moment conduire une ambassade.

Mais il pourrait venir ; et, de peur d'incartade,

Je sors, moi... Mais on vient, et c'est peut-être lui.

CRISPIN

C'est madame Éliante.

FLORIMOND

Autre surcroit d'ennui.

(il prête l'oreille.)

C/est elle-même. Dieu ! quel pénible martyre I Comment l'aborderai-je, et que lui vais-ie dire ? Je lui vais dire, moi, la chose comme elle est ; Que je ne l'aime plus, et qu'une autre me plaît : Je crois qu'il est affreux de tromper une femme .

(a Crispin.)

Laisse-nous.

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