NOTICE SUR COLLIN D HARLE VILLE. IX
Peut-être M" Petit avait-il découvert sous le gardç-main du plumitif, pris e.n flagrant délit de temps perdu, un bout de papier couvert de dix-huit petites lignes égales et monorimes, avec le titre d'Une bonne fournée :
Un pauvre clerc du parlement, Arraché du lit brusquement, Comme il dormait profondément, Gagne l'Etude tristement, Y griffonne un appointement.
Qu'il ose interrompre un moment Pour déjeuner sommairement ; En revanche écrit longuement ; Dîne à trois heures sobrement, Sort au dessert discrètement, Reprend la plume promptement Jusqu'à dix heures seulement ; Lors va souper légèrement ; Puis un sixième lestement Grimpe, et se couche froidement Dans un lit fait, Dieu sait comment !
Dort, et n'est heureux qu'un moment...
Ah! pauvre clerc du parlement I
Le pauvre clerc était poète I je ne dis pas poète lyrique et dans le sens où nous l'entendons de nos jours, après Victor Hugo, après les Orientales et les Quatre vents de l'esprit y mais comme on rétait au siècle dernier avec un petit jeu d'assonnances faciles, un rythme aisé et un léger badinage. M* Petit de Beauverger trouva tout de suite que l'auteur d'Une bonne journée poxiYdïi faire autre chose qne de grossoyer à contre-cœur l'horrible grimoire contre lequel se révolte Philaminte. C'était bien aussi l'avis de Collin; mais le moyen d'y rallier son père, surtout après un mécontentement qui avait déjà éclaté? Ce fut M. Petit de Beauverger qui se chargea d'amener la réconciliation. Elle eut lieu. Notre Collin quitta l'étude et se vit autorisé — à quoi ? Qui le sait? Car c'est toujours là le souci des familles — à devenir, sous prétexte de l'amour des lettres, un jeune homme sans profession, à faire, en vue d'un avenir douteux et avec un dernier sacrifice de sa famille, le stage de la vie littéraire.
Si le sacrifice était grand, le subside était mince ; mais les pensions à bon marché, et môme les hôtesses de bon cœur, ne manquaient pas dans le quartier latin. Il y avait, Petite rue des Anglais, sous le nom d'hôtel Notre-Dame, une modeste maison garnie, tenue par madame Raclot. Madame Raclot était la providence des oiseaux tombés du nid, des fils de famille trop tôt sortis de tutelle et plus ou moins rentrés en grâce avec leurs pères.
X NOTICE SUR COLLIN d'hARLEVILLE.
a La vie n'y était pas chère, dit Andrieux ; car on y dînait pour quatorze sous et l'on y soupait pour dix ; encore pouvait-on économiser trois sous sur chaque repas, en ne prenant pas de vin. » Dix-huit sous par jour au minimum ; pour primeurs l'appétit de la jeunesse, et l'espérance pour dessert, c'était bien l'affaire de Collin. Andrieux ne demeurait pas chez madame Raclot ; mais il passait souvent ses soirées avec son ami à l'hôtel Notre-Dame, dans une heureuse société de camarades du même âge, étudiants en droit, étudiants en médecine, tous un peu poètes, plusieurs un peu musiciens. Avec cela, on lisait, on récitait des vers, on chantait, mademoiselle Raclot chantait aussi et tenait le clavecin. Ajoutez à la louange de cette jeunesse gaie, spirituelle, honnête, que mademoiselle Raclot était au milieu d'eux comme s'ils eussent été ses frères, que sa présence dans leurs réunions y apportait un agrément sans trouble, et que La Fontaine n'aurait pas trouvé là le joli début de la fable des Deux Coqs :
Et voilà la guerre allumée.
A défaut de plus hautes protections, Collin avait autour de lui des amitiés dont l'actif dévouement n'était pas moins efficace. Quand il eut écrit VInco7istantj sans autre prétention que de faire un petit acte en prose destiné à l'Ambigu-Comique — le répertoire de l'Ambigu-Comique répondait alors au nom du lieu — ce fut Desalles, un des pensionnaires de madame Raclot, qui s'avisa de porter le manuscrit à Préville, et l'aimable Desalles, comme on l'appelait à l'hôtel Notre-Dame, sut intéresser le grand comédien au point d'en obtenir pour la pièce, deux fois rare bonne fortune! une prompte lecture d'abord, une prompte réponse ensuite.
Quand Préville, après avoir fait mettre la pièce en trois actes, demanda un nouvel effort à Collin, celui de mettre les trois actes en vers, ce fut un autre pensionnaire de l'hôtel Notre-Dame, ce fut Pons (Pons do Verdun?) qui, pour remonter le courage de son ami, offrit d'entreprendre le travail, et, à titre d'échantillon, versifia tout de suite un grand monologue.
Collin n'accepta pas le monologue de Pons ; mais, ce qui valait mieux, il accepta le défi, rima lui-même ses trois actes, et, présentée par Préville, la pièce fut reçue à la Comédie-Française.
Reçue, c'était un point de gagné ; mais ce n'était qu'un point sur la partie, et le pauvre Collin allait être obligé de quitter le jeu. La sollicitude paternelle lui coupait les vivres. Endetté vis-à-vis de madame Raclot, qui se gardait bien de le lui rappeler, la digne femme, il n'en avait que plus à cœur de s'acquitter envers elle. Le seul moyen d'obtenir quelque argent de son père était de
NOTICE SUR COLLIN d'hARLEVILLE. XI
quitter Paris sur-le-champ et de rentrer au giron do la famille. 11 se soumit ; il dit adieu à la Petite rue des Anglais ; mais il ne retourna pas à Mévoisins, il revint à Chartres, chez la bonne maman Artérier qui Ty accueillit encore avec joie.
Quant au reste des siens, au lieu de tuer le veau gras pour le retour do Tenfant prodigue, les bonnes gens s*apprètaient à lui faire manger, comme on dit, de la vache enragée. Malgré la robe d'avocat qu'il avait prise, — et qu'il portait assez mal, de son propre aveu, — le plus honnêtement qu'on en usât avec lui entre parents, c'était de le traiter de fou, de mauvais sujet et de fléau de la famille. Le pauvre poète, doux et résigné, ne l'était pourtant pas si bien qu'il ne méditât une vengeance secrète, c'était une comédie satirique, intitulée Un Poète en province. Il l'avait faite. On peut juger qu'il avait étudié ses personnages sur le vif. Le sot le plus caractérisé de la pièce était un de ses cousins qui lui disait: Tu fais donc des vers, toi, Harleville? Des vers ce sont des gu Ilots (les vers du fruit, langue rustique).
N'avait-il pas également mis en scène sa vieille bonne d'enfant, cruelle aussi, mais par bonté, la pauvre Monique qui le conjurait de renoncer à la comédie, et de brûler son manuscrit do Vinconstanty pour le salut de son âme ?
Collin ne brûla pas VlncoTistant, encore qu'il eût été tenté plus d'une fois de faire ce plaisir à Monique ; mais il brûla le Poète en province^ afin de n'affliger ni Monique ni personne.
Cependant Desalles tenait toujours le jeu de son ami et s'obstinait à forcer la chance en sa faveur. Avec cette bonne grâce qu'il avait à se présenter, il était partout le bienvenu, et ne s'ouvrait toutes les portes que pour introduire Collin à sa suite. Collin venait quelquefois à Paris, Desalles profitait de ces petits voya* ges pour le conduire, soit chez Mole qui devait finir par accepter le rôle de Florimond, bien que le personnage n'eût rien d'un persiffleur et d'un petit-maître, — soit chez Dalembert, le secrétaire perpétuel de l'Académie française, lequel s'excusa sur ses nombreuses occupations de ne pouvoir lire la pièce, — soit chez Diderot qui avait toujours le loisir d'être bon et qui dit afl'ectueusement à l'auteur après avoir lu sa pièce ; « Il y a là dedans du talent, il y en a beaucoup. Les vers sont faciles, bien tournés; style comique ; mais une action faible ; cela n'a point de corps, point de soutien ; c'est une pelure (Vognon brodée en paillettes d'or et d'argent. »
Du reste, ajoute Andrieux qui cite les paroles de Diderot, il fut d'avis que la pièce devait être représentée, et qu'elle aurait du succès.
A la condition d'être représentée, hélas ! mais, pour arriver là, il ne fallait pas moins que l'intervention des dieux propices. Les