‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 108 sur 409 · GINiNA · texte numérisé non relu

GINiNA

Durant quelques moments souffrez que je respire, Et que je considère en l'état où je suis, Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis. Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire, Et que vous reprochez à ma triste mémoire Que par sa propre main mon père massacré Du trône où je le vois fait le premier degré; Quand vous me présentez cette sanglante image, La cause de ma haine, et Teffet de sa rage, Je m'abandonne toute à vos ardents transports, Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts. Au milieu toutefois d'une fureur si juste. J'aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste, Et je sens refroidir ce bouillant mouvement Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant. Oui, Cinna, contre moi moi-même je m'irrite Quand je songe au danger oti je te précipite. Quoique pour çie servir tu n'appréhendes rien, Te demander du sang, c'est exposer le tien : D'une si haute place on n'abat point de têtes Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes; L'issue en est douteuse, et le péril certain : Un ami déloyal peut trahir ton dessein ; L'ordre mal concerté, l'occasion mal prise. Peuvent sur son auteur renverser l'entreprise, Tourner sur toi les coups dont lu le veux frapper, Dans sa ruine même il peut t'envelopper; Et, quoi qu'en ma faveur ton amour exécute, Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute. Ah! cesse de courir à ce mortel danger; Te perdre, en me vengeant, ce n'est pas me venger. Un cœur est trop cruel quand il trouve des charmes Aux douceurs que corrompt l'amertume des larmes ; Et l'on doit mettre au rang des plus cuisants malheurs La mort d'un ennemi qui coûte tant de pleurs. Mais peut-on en verser alors qu'on venge un père? Est-il perte à ce prix qui ne semble légère? Et, quand son assassin tombe sous notre effort, Doit-on considérer ce que coûte sa mort?

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