‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 163 sur 409 · ACTE II, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE II

Contre votre mérite eût fait un vain effort ;

Je découvrais en vous d'assez illustres marques

Pour vous préférer même aux plus heureux monarques;

Mais, puisque mon devoir m'imposait d'autres lois,

De quelque amant pour moi que mon père eût fait choix,

Quand à ce grand pouvoir que la valeur vous donne

Vous auriez ajouté Féclat d'une couronne,

Quand je vous aurais vu, quand je l'aurais haï,

J'en aurais soupiré, mais j'aurais obéi,

Et sur mes passions ma raison souveraine

Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine.

SÉVÈRE

Que vous êtes heureuse ! et qu'un peu de soupirs Fait un aisé remède à tous vos déplaisirs! Ainsi, de vos désirs toujours reine absolue, Les plus grands changements vous trouvent résolue ; De la plus forte ardeur vous portez vos esprits Jusqu'à l'indifférence, et peut-être au mépris ; Et votre fermeté fait succéder sans peine La faveur au dédain et l'amour à la haine.

Qu'un peu de votre humeur ou de votre vertu Soulagerait les maux de ce cœur abattu î Un soupir, une larme à regret épandue M'aurait déjà guéri de vous avoir perdue ; Ma raison pourrait tout sur l'amour affaibli, Et de l'indifférence irait jusqu'à l'oubli; Et, mon feu désormais se réglant sur le vôtre, Je me tiendrais heureux entre les bras d'une autre. 0 trop aimable objet, qui m'avez trop charmé I Est-ce là comme on aime, et m'avez-vous aimé?

PAULINE

Je vous l'ai trop fait voir, seigneur; et, si mon âme Pouvait bien étouffer les restes de sa flamme. Dieux! que j'éviterais de rigoureux tourments! Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments; Mais, quelque autorité que sur eux elle ait prise, Elle n y règne pas, elle les tyrannise; Et, quoique le dehors soit sans émotion. Le dedans n'est que trouble et que sédition :

POLYEUGTE.

Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte; Votre mérite est grand, si ma raison est forte : Je le vois, encor tel qu'il alluma mes feux, D'autant plus puissamment solliciter mes vœux Qu'il est environné de puissance et de gloire, Qu'en tous lieux après vous il traîne la victoire, Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point déçu Le généreux espoir que j'en avais conçu. Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome, Et qui me range ici dessous les lois d'un homme, Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas, Qu'il déchire mon âme et ne l'éhranle pas; C'est cette vertu même, à nos désirs cruelle, Que vous louiez alors en blasphémant contre elle : Plaignez-vous-en encor; mais louez sa rigueur Qui triomphe à la fois de vous et de mon cœur, Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincère N'aurait pas mérité l'amour du grand Sévère.

SÉVÈRE

Ah ! madame, excusez une aveugle douleur

Qui ne connaît plus rien que l'excès du malheur :

Je nommais inconstance, et prenais pour un crime,

De ce juste devoir l'effort le plus sublime.

De grâce, montrez moins à mes sens désolés

La grandeur de ma perte et ce que vous valez;

Et, cachant par pitié cette vertu si rare,

Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous sépare.

Faites voir des défauts qui puissent à leur tour

Affaiblir ma douleur avecque mon amour.

Hélas! cette vertu, quoique enfin invincible, Ne laisse que trop voir une âme trop sensible. Ces pleurs en sont témoins, et ces lâches soupirs Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs : Trop rigoureux effets d'une aimable présence Contre qui mon devoir a trop peu de défense! Mais, si vous estimez ce vertueux devoir, Conservez-m'en la gloire et cessez de me voir. Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honto:

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